Haguro San, le Japon de Marc Deneyer

à propos de "Kujoyama" de Marc Deneyer au Temps qu’il fait


Deux brefs voyages au Japon suffisent à ce que ce soit présence quotidienne, qu’on retrouve par les livres, ou qui expliquent en partie ma fréquentation des liens proposés par Patrick Rebollar.

Jean-Luc Terradillos m’invite souvent à participer à L’Actualité Poitou-Charente, que j’aime pour le dialogue avec les archélogues, scientifiques et chercheurs, ou les amis écrivains de mon pays d’origine. Cette fois, c’est moi qui lui ai proposé un compte rendu à propos de Kujoyama, que vient de faire paraître Marc Deneyer au Temps qu’il fait.

J’avais déjà écrit à propos des Paysages des Deux-Sèvres de Marc Deneyer. Là il s’agit de 26 brefs chapitres à la suite d’un séjour à la villa Kujoyama de Kyoto. Et son livre a prolongé pour moi la découverte des Carnets de Nicolas Bouvier, datant de 1964 mais publiés l’an dernier : même présence, même manière ambulatoire du récit.

A noter que Philippe Adam, qui termine son propre séjour à la villa Kujoyama, vient de publier aux éditions Verticales un récit consacré aux derniers jours du fascinant Ozamu Dazaï (Cent vues du mont Fuji), ça s’appelle Canal Tamagawa.


Haguro San

Sur le mont Haguro la nuit tombait avec la neige, féerique comme un rêve d’enfant. La voiture avait peiné sur les pentes verglacées des derniers kilomètres. On arrivait enfin au Dewa Sanzen Jinja, le temple des trois montagnes sacrées.

La secte Shugendo s’était installée ici depuis plusieurs siècles dans la pénombre de la forêt de cryptomeria. Le Shukubo, l’hôtellerie du monastère, autrefois destinée aux pèlerins de sexe masculin, était maintenant accessible à tous. Monsieur Fujishima m’avait vanté le lieu pour son atmosphère authentique, la beauté des vieux temples couverts de chaume et les renommés Sansai Ryori : les repas végétariens des moines. J’avais aussi deviné, depuis la route qui se faufilait en lacets dans les sugi plusieurs fois centenaires, grâce aux lueurs de la neige endormie, la pagode de bois à cinq étages Goju-To-No dont je me promis de retrouver le silence au plus vite. J’étais au coeur du Japon traditionnel et religieux comme je l’avais longtemps souhaité.

L’heure s’avançait. Il fallait prendre possession de sa chambre. Tout au long de couloirs obscurs, d’humbles sanctuaires embaumés d’encens rares et baignés de la lumière hésitante des veilleuses, un vieillard vêtu d’un kimono de toile grise me conduisit d’une marche hésitante à la chambre qu’il me destinait.

J’avais deviné de nombreuses fois l’opiniâtre clopinement auquel conduisent ici les années de travail ou de conviction religieuse, contrainte par la position du tailleur. S’ensuivaient de fâcheuses raideurs dorsales et jusqu’à ces hoquets dans le déplacement. Il y avait autre chose. L’étreinte prescrite par d’inflexibles tempéraments qui aggravait les démarches têtues en boiterie. Une irrationnelle détermination achevait d’en évincer la souplesse.

Une pièce carrée de deux mètres et demi de côté dédiée naguère à la cérémonie du thé. La porte se raidit en tremblant sur ses glissières de bois. Deux cloisons de papier disposées en angle droit séparaient de l’extérieur.

Un léger décrochement, auquel un tronc d’arbre sec tenait lieu d’arête, accueillait une peinture de paysage, tout en hauteur : un nuage transparent sur un rouleau de soie passée. Au sol, funeste confluence de tous les courants d’air, un futon recouvert d’un duvet masquait les tatamis. Un maigre poêle à odeur de kérozène, à l’odeur forte d’aéroport, qu’il me fallait dissiper au plus vite, luttait vainement contre le froid qui s’engouffrait de partout. Je voyais, à travers les cloisons de papier mal jopintes, la neige s’amonceler sur les blancheurs encore vives. La nuit s’annonçait pleine de souvenirs...

Priver le corps d’une part de ce qu’il réclame transfère à l’âme son goût de plénitude. Une plénitude qu’elle a fini par abjurer tant nous avons laissé le corps l’exiger à son seul profit. Désormais il ne saurait se contenter de peu et le paysage de dévotion que nous lui offrons ne peut que renforcer son empire. L’occasion pour notre attention de se porter ailleurs, après lui avoir accordé la part d’existence qui lui revient. Habitués à nous identifier à lui et à lui seul, nous en avons oublié les désespoirs qu’il engendre, même prospère, même satisfait, même comblé et les plaisirs attribués sans mesure finissent par l’assoupir. Sans doute avons-nous tort d’espérer un oubli, une mise à la retraite, un aveuglement de Ce qui nous gouverne. Il n’y aura rien de cela. Nous sommes responsables parfois alors qu’il faudrait l’être toujours.

Mourrai-je ainsi tellement inaccompli ?

La vie coule, si urgente. Où demeures-tu ?

L’heure tardive, les kilomètres parcourus, le copieux "repas végétarien des moines" finirent par tromper ma vigilance. La nuit était profonde. Je me couchai. Une simple couette de coton m’isolait du froid qui envahissait la chambre.

J’entendis les chants graves des moines qui s’élevaient une dernière fois dans la patience des veilleuses puis j’imaginai leurs ombres silencieuses regagnant leurs solitudes. J’enviai leur courage que je ne pus m’empêcher d’opposer à la fragilité du mien. L’atmosphère qui régnait dénouait les âmes. J’oubliai le froid, la neige et la nuit puisqu’il y avait cette immensité et que m’abritaient ceux qui venaient de s’y abîmer.

Dans le monastère endormi les flocons pressés par le vent chuintaient sur le papier des cloisons.

© Marc Deneyer, texte et photographies, éditions Le Temps qu’il fait, 2005.


Au Japon avec Marc Deneyer

Le Japon a longtemps été inconnu de nos lettres. Déchiffrer le Japon, ce n’est pas seulement s’interroger sur ce que nous ici avons perdu, une présence de l’ancien et du sacré, jusque dans l’immédiate peau du présent : savoir que ce qu’on cherche d’énigme est disponible, il suffit d’interroger les signes.

Roland Barthes nous a rapproché le Japon avec L’Empire des signes, et depuis les livres se sont succédé. La frontière s’est déplacée aussi parce que la littérature japonaise de ce siècle nous est devenu plus familière, ainsi des Cent vues du mont Fuji, d’Ozamu Dazaï, qui se situe certainement dans la même échelle de radicalité d’écrivains que Dostoievski ou Thomas Bernhard. L’an passé nous ont été offerts pour la première fois les Carnets de Nicolas Bouvier, dont on connaissait la Chronique japonaise, mais pas ce qui leur avait servi de base et de source brute, dans ce long séjour de 1964. Nicolas Bouvier est devenu notre modèle de l’écrivain-voyageur : celui qui regarde au microscope la petite parcelle de présent à laquelle il est arbitrairement confié, et qui y débusque une part de cette énigme qui fait qu’on a notre humanité en partage.

J’ai découvert Marc Deneyer par l’Actualité Poitou Charente : notamment par son voyage au grand Nord, et ses photographies d’icebergs devenues comme des fleurs abstraites. Je l’ai rencontré ensuite dans un exercice plus rude : les paysages des Deux-Sèvres, et nous interroger sur qui nous sommes, nous qui relevons de ces champs et ces ciels, quand on les représente. Je ne savais pas Marc dans l’expérience des mots. L’écriture des photographes nous est précieuse parce que cela reste expérience du voir. Je ne sais pas si Marc Deneyer s’est mis à ces textes parce qu’il était au Japon, ou si l’exercice des carnets lui était déjà familier. Il ne nous présente pas des photos faciles, ou confortables : l’hiver sur une rizière, le visage concentré d’un moine, une vague sur des rochers, un escalier envahi d’une végétation qui nous trouble. Mais les vingt-six textes qui forment ce livre (autant que de lettres de notre alphabet, là-bas où l’alphabet, dès la première station de métro, ne nous sert plus de rien), sont chaque fois une question précise adressée à une parcelle de présent qui échappe à sa compréhension de voyageur. J’ai été deux fois au Japon, je suis fasciné comme lui par Kyoto. Mais le photographe tient toujours de l’aventurier : lui il s’en va dans les villages, grimpe une montagne, va vers des temples oubliés. L’art de demander son chemin. Un arbre à thé coincé entre rail et béton. Un train de nuit, quand on s’est trompé de train et qu’on descend à Tsuruga sans rien savoir d’où c’est sur la carte du monde.

La magie des chroniques de Nicolas Bouvier, c’est qu’il gagnait sa vie en dessinant, et que le texte naît de tout ce qui accompagne ou précède le dessin. Je vous assure que le Japon de Marc Deneyer est parfaitement Japon, et pas celui du Lotus bleu des aventures de Tintin qui lui sert de point de départ. Il y a cette phrase qui ouvre le vingt-sixième et dernier chapitre, même si ce n’est pas la première fois qu’au passage Marc Deneyer est confronté au surgissement d’un souvenir désenfoui, comme ces planeurs de balsa qu’on construisait autrefois, par l’odeur qu’il traverse dans un atelier de menuiserie : « Ma vie s’était-elle rapprochée de ce que j’avais espéré d’elle ? »

Il dit que le voyage est une « distraction splendide ». Je suppose que si l’exigeant Georges Monti, qui décide de ce qui se publie au Temps Qu’il Fait, nous propose les écrits de Marc Deneyer, c’est - comme moi - qu’il n’a pas été si distrait que cela, et que cette énigme à quoi on se confronte dans ce monde, où le sacré a encore place dans notre radicalité moderne, nous concerne évidemment. On nous fait part d’un émerveillement, mais dans l’intérieur de vingt-six mystères.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 mars 2005
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