Antoine Emaz sur André Du Bouchet

chaque dimanche, une page singulière de littérature


chez Jean-Michel Place, la collection dirigée par Zéno Bianu : un poète en présente un autre, passage de relais où on est le témoin d’une lecture, d’une amitié : dans Debout sur le vent Antoine Emaz évidemment nous introduit à André Du Bouchet, mais aussi à sa propre revendication dans l’usage et le sens de la poésie - liens et compléments : merci à Ronald Klapka de les avoir donné dès mardi ! (ci-dessous)

Réalité. « On ne peut pas quitter la réalité d’un pas - décoller. »

Âpreté visuelle de Du Bouchet : autant il y a travail de figuration et d’écriture, autant l’impact premier, physique, demeure, comme si le dehors continuait de peser son poids de « réalité bien pleine » alors qu’il n’est plus qu’air passant dans la langue.

« On ne peut pas faire / de la surenchère / sur la réalité / il suffit qu’on y bute. »

Le dehors est là et me contraint à parler. Ce qui appelle la parole, c’est simplement que je suis là, puissamment, avec ce qui est là sans moi, non moins puissamment. On se cogne au dehors (« heurter à / la chambre / compacte ») ou on l’affronte (« toiser / le bleu qui déraille »). Cette violence peut amener la parole à sa limite : « ...ciel, c’est. », ou bien « je vois / ce que je vois. » Il faut entendre dans cette dernière proposition : je ne peux voir que ce que je vois ; il n’y a pas de saisissable au-delà de mon regard ; la réalité en soi me reste inaccessible. En revanche, me restent l’étonnement, le heurt ou la butée contre le concret inerte. Vivant, je suis certes limité par mon angle de vue, l’étroitesse de ma capacité sensible, mais c’est bien grâce à elle que je peux recevoir ce qui a lieu, le plus simple, comme un impact, un événement : une déchirure des nuages, un coup de vent, le bleu de l’asphalte.

Brusquement, ce qui a été vu cent fois redevient neuf ; un détail minime, de par l’attention extrême du regard, prend du relief, surprend.

Le poème de Du Bouchet, même s’il construit / déconstruit / reconstruit un espace, n’est pas essentiellement descriptif. Certains détails le sont, comme au passage : « A flanc de montagne, l’éclair d’une portière au virage », ou « En avant de la substance orageuse de la montagne, le buis brille ». On voit bien ici un regard de peintre, attiré par un détail qui arrête, un éclat de lumière. Mais l’ensemble du poème, et c’est encore plus sensible lorsqu’il est court, dans Ou le soleil par exemple, tourne autour d’une action, d’une expérience active d’être là, confronté au réel. Tal-Coat déclarait : « c’est le monde qui vient à vous, ce n’est pas vous qui allez au monde [...] C’est le monde qui vous appréhende et non pas vous qui l’appréhendez. » Chez Du Bouchet , il y a bien aussi cette façon d’être happé par le dehors tout autant que d’y faire face. Chaque poème est une sorte d’épiphanie, de révélation sensible. Et le processus est d’autant plus remarquable qu’il s’agit visiblement du même lieu : maison, montagne, champ, route, ciel... Ancrage de la poésie dans l’espace qu’elle creuse ; poésie sédentaire, sensible à l’extraordinaire de l’infime plutôt qu’à la magie miroitante du voyage et de l’ailleurs.

Morale. Je n’entends pas employer ce mot, une conscience stricte du partage entre bien et mal, ou une manière particulière de construire sa vie d’homme. Je veux parler d’une véritable éthique poétique, une façon intransigeante de se tenir en poésie, et cette rigueur me semble participer à la cohérence globale, très forte, de l’oeuvre.

Cette morale n’est pas édictée, elle est pratiquée, sans prétendre s’imposer à autrui. Aucun souci de polémique chez Du Bouchet, et, s’il y a bien réflexion approfondie sur le travail, ce n’est jamais dans un souci de justification vis-à-vis de l’extérieur. L’œuvre se tient dans une sorte d’indifférence à son dehors. En fait, il s’agit d’une règle simple : on fait ce qu’on a à faire, tout ce qu’on a à faire, ni plus, ni moins. Ainsi et pour exemple, le poète pose la règle suivante en 1955 ; « si l’on peut s’aventurer à parler de l’être et du poème, c’est que le nœud se recompose dans ce que le poème aura dénoué. » C’est affirmer l’irréductibilité du poème, et l’illusion de toute emprise qui serait explicative, englobante, autoritaire, définitive.

Aucune frivolité chez Du Bouchet, aucun rire, aucun jeu. Gravité poétique. On ne peut jouer avec la langue qu’en la décollant du système de référence au concret ; dès lors peuvent naître d’autres fonctionnements, éventuellement ludiques et amusants parce qu’erratiques et autonomes. Or la poésie de ... reste sur une tension, une souffrance : il reste de la chose dans le mot de la chose, mais le mot n’est définitivement qu’un peu d’air, sans épaisseur : « ...bleu esseulé. / ... mais aucune trace de ciel dans la bouche ». Bleu ciel, azur d’été que ne rejoint pas le mot « ciel ». Dit, le mot « ciel » n’est pas bleu ; on a d’une part le bleu ciel dehors, d’autre part l’air incolore d’une syllabe. Il n’y a pas à revenir sur cet écart, et pourtant l’on ne peut qu’y revenir, dans une sorte de tentative extrême vers une équivalence mot/chose. C’est pourquoi cette conscience aiguë de l’écart apparaît souvent comme tragique. La vérité de cette œuvre vient de ce qu’elle n’a pas choisi entre une langue qui pèse approximativement ce qu’elle dit, et une langue qui ne sait rien peser de ce qu’elle pose. Dans les deux cas, ce serait se résoudre, se résigner ; or, ... a tenu cette tension jusqu’à la fin.

Toujours dans l’ordre de la morale, aucun exhibitionnisme, aucun narcissisme, aucune recherche de scandale ou de ce que l’on peut nommer « aggravation ». Aucun sentimentalisme non plus : « je n’aurai jamais assez disparu », « il faudrait pour bien faire / que je ne sois pas là », « j’écris le plus loin possible de moi. »

« Le plus loin possible » : on ne se sépare pas de soi, on ne peut s’abolir. Éteindre l’œil, le « je » qui voit, c’est éteindre le monde. Voilà qui me touche cette Annotation, au fil d’un de ses derniers livres : « montagne - comme l’acuité de mes yeux tire elle aussi à sa fin. » Il n’y a pas de concret sans regard sur le concret, il n’y a que le moindre « je » possible. Et cet effort pour se défaire est énorme, pascalien [...] Ce parti pris poétique importe moins que sa tenue. Voilà ce que j’appelle une morale d’écriture : savoir se tenir, s’en tenir à des choix et à la logique qu’ils induisent, quels que soient les remous d’une époque.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 mars 2005
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Messages

  • La gomme efface difficilement "debout sur le vent" , une anthologie précédée d’une étude d’André du Bouchet par Antoine Emaz (avec quelques textes désormais introuvables, ou des versions différentes de ceux publiés).

    Le livre publié chez Jean-Michel Place/Poésie ne fait pas nombre avec ceux de Clément Layet (Seghers), d’Yves Peyré : A hauteur d’oubli chez Galilée.

    Antoine Emaz rend ainsi hommage à l’un de ses maîtres, l’autre étant Reverdy : "je ne pense pas, je note".

    Ainsi disait-il dans un entretien au Matricule des Anges :

    Il y a un poème d’André du Bouchet que j’ai toujours retenu, dans la première version d’Air, qui n’a pas été reprise entièrement : J’ai cessé de m’aimer. Pour écrire, il faut arriver à s’écarter suffisamment de soi. Ce qui n’est pas partageable n’existera pas dans le poème, comme les formes de l’intimité par exemple. Mais cela ne veut pas dire que l’intimité n’ait pas un certain rapport avec l’écriture. Ce sont des situations que j’essaye pour ma part d’ouvrir dans le poème, afin que celles-ci s’ouvrent sur l’autre. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas compliqué : que le poème permette à l’autre d’aller plus loin en lui. Il ne s’agit pas que le boomerang me revienne, mais qu’il tourne dans la mémoire du lecteur. [...]

    D’Antoine Emaz, lire Os le dernier recueil chez Tarabuste (voir la note de Jean-Marie Barnaud, pour entrer en fraternité)