tiers livre invite : Lucien Suel

station underground d’émerveillement littéraire

J’ai peut-être croisé Lucien Suel au Triangle à Rennes, c’est un vrai casse-tête : je ne m’en souviens pas, et je n’ose pas le lui demander. En tout cas, je ne sais que par le Net quelle tête il a. J’ai appris à le lire par Internet, et c’est comme Philippe Boisnard ou Pierre Ménard, l’impression que se superpose à notre perception du domaine contemporain, désormais, à égalité et en parfaite autonomie, des démarches que nous n’appréhendons pas d’abord par leur présence dans l’édition graphique.

Par exemple, commencer par la bibliographie de Lucien Suel : pleinement écrivain, puisque pleinement auteur produisant livres.

D’ailleurs, ce matin, je reçois une enveloppe molletonnée (spécifions qu’elle est récupérée, que l’adresse de Lucien Suel telle que copiée par le précédent expéditeur a été recouverte d’une feuille manuscrite à petits carreaux scotchée pour graphie à l’encre noire de ma propre adresse, et qu’elle garde une étiquette mentionnant bregus gofal fragile with care). Dedans, c’est comme un Noël : je voulais un titre à 2 euros, je trouvais ça pingre alors j’avais demandé à l’envoyeur de me sélectionner pour 20 euros de ses écrits, et apparemment il y a un peu de rab puisque je me retrouve avec 6 écrits dont Coupe Carotte, Lettres de l’asile, Tamponnages, Elle sue ainsi lue, Le Lapin mystique et Les Dérivées, chacun dûment pourvu de son ISBN.

Par exemple, bonheur (je commence toujours la lecture d’un livre quel qu’il soit par son achevé d’imprimer) de trouver à la fin des Dérivées :
les dérivées / poème de Lucien Suel / troisième édition / ISBN 2 909834 35 2 / ISBN E 909834 03 4 édition originale, 1992, ISBN 2 909834 18 2 seconde édition 1995 / 144 exemplaires numérotés de 289 à 432 / accompagnés d’un collage instantané de l’auteur / achevé d’imprimer le 12 janvier 2004 à 12h . exemplaire n° 00311 / Station Underground d’Emerveillement Littéraire...
Et que le livre Les Dérivées est relié dans du papier peint lavable à motif floral tel qu’on en use pour les salles à manger ou chambres et que le collage instantané de la dernière page, dès que je l’aurai scanné à la fin de cette phrase, accompagne cette mise en ligne.

De l’activité de Lucien Suel sur Internet, quelques étonnements : la façon ont le site Silo est repéré par liens dans une galaxie de sites qui ont plutôt tendance à s’ignorer les uns les autres. Question sur le temps aussi : mise à jour en continu, ces temps-ci, d’articles sur le mouvement punk des années 70, et que la force d’actualité du blog trompe sur les 30 ans de distance avec la première écriture, laissée telle quelle.

Mais depuis plusieurs mois, j’étais happé par un site plus discret, A noir E blanc, et je ne devais pas être le seul à l’avoir intégré sur mon fil rss pour en suivre les mises à jour : photographies de Josiane Suel, accompagnées d’un texte bref de Lucien. Choix contraire au mien : faire marcher côte à côte des blogs gratuits, de différentes URL, plutôt que d’en fédérer les démarches dans l’arborescence d’un site. A l’origine, il devait y avoir 40 photographies et 80 textes, puis le blog aurait cessé et ce serait devenu un livre. Qui pourrait publier une telle démarche ? Le temps qu’il fait, certainement (on n’est pas si loin de l’austérité et de l’émerveillement Trassard), mais dans le contexte actuel je doute. Alors le blog continue au-delà des 40 : l’existence Internet relaie l’impossible existence graphique.

Je pirate ci-dessous, parmi les 144 fragments numérotés de La Dérivée (12 par pages, 3 lignes de 4, chaque fragment étant composé de 12 vers de 12 lettres et l’ensemble donc édité 3 fois à 144 exemplaires), une petite poignée : par complicité. Parce que la question posée à l’existence même du littéraire, sa diffusion, la prise en main singulière, est la question evenue commune (qui nous fait encore communauté).

Comment finir sans parler de Mauricette Beaussart ? C’est les Lettres de l’asile de cet écrivain désormais respectée, à l’existence Internet assurément étonnante, que je voulais me procurer d’abord à la Station Underground d’Emerveillement Littéraire. Le début de la lettre n° 2 par exemple :
Cher Lucien,
J’ai des pantoufles avec du blanc un peu de blanc de farine dessus. Le docteur Hanique voudrait que je lise de la poésie. Il m’a prêté
Romain Kalbris d’Hector Malot. L’électricité ne se voit pas, même dans mes tartines. Tu sais, je les recouvre et il y a du beurre au milieu, deux fois plus mais je trempe. Ce jour-là, j’ai frotté mon front sur la table. [...]
Ces lettres sont pour moi de la même trempe si perturbante que celles de Gaston Chaissac, chez nous, ou d’Ernst Herbeck en Allemagne, et d’autres certainement. Nous devons à Lucien Suel que l’oeuvre de Mauricette Beaussart soit aujourd’hui de cette communauté : il lui arrive même, désormais, de m’envoyer des e-mails, j’y réponds intimidé.


Les Dérivées
Lucien Suel (variation graphique sur 9 extraits de)

 

43
rare soleil/
intermittent
sur l’épaule
révélations/
la seringuée
siffle sourd
dans le sang
de l’ouvrier
noué au bras
son mouchoir
aliment pour
reliquaires/
50
l’anarchiste
en livrée de
coton noir &
rouge émarge
au budget de
l’état/poète
les jours de
congé/fidèle
serviteur du
pouvoir tous
les jours de
travail/etc/
51
choisir dans
une liste de
pseudonymes/
nom de plume
déguisement
procurant un
anonymat qui
facilite les
opinions/les
choix/le tri
entre l’ivre
et l’ivraie/
59
justifie les
moyens/autre
chose est de
chercher les
déraisons/de
corriger les
aberrations/
dans la pure
solitude/les
cartes n’ont
plus de vert
gris domine/
89
bouteille en
plastique au
bord du trou
d’eau claire
la vraie vie
distillée en
affiches sur
la palissade
si c’est nul
c’est l’infini
la loi/l’écu
marchandises
96
monsieur/sic
s’assure les
services des
succédanés à
bon marché/à
l’horoscope/
à la magique
pensée farce
madame/lasso
s’y sacrifie
si c’est toc
c’est saint
114
la vie reçue
comme un bec
de poule sur
le mollet/la
main caresse
le plumage &
s’attarde au
col/la lutte
est défendue
l’oiseau est
sur la corde
raide/mortel
115
il n’y a pas
de raison de
détruire par
le rire/même
raisonné/les
angoisses et
leurs pseudo
remèdes crus
dans l’idiot
balbutiement
rapide de la
vie d’enfant
132
la boxe avec
l’ange/celui
qui manie le
tout ou rien
dérouille en
plein milieu
du vide/trou
dans le zéro
alors suivez
les flèches/
ou à gauche
ou à droite


© François Bon _ 13 janvier 2007 , © Lucien Suel _ 13 janvier 2007



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