Gaston Chaissac | Club des échappés de la vie moderne

et plants de poireau à repiquer : Gaston Chaissac


Les citations de Gaston Chaissac sont prises de lettres à Louis Battiot, l’abbé Coutant, Daily-Bul, Jean Dubuffet, l’Echo de l’Oie, Otto Freundlich, Emile Guériteau, Jacques Kober, Jeanne Kosnick-Kloss, Elie Mangaud, mademoiselle Mousset et Michel Ragon, des 21 classeurs dans le grenier, musée Sainte-Croix aux Sables d’Olonne, pour lequel ce texte a été écrit en 1993. Merci à Didier et Bénédicte Ottinger.

Plusieurs de ces ensembles de lettres ont été publiés depuis lors, ce n’était pas le cas à l’époque — même si nous attendons toujours l’événement considérable que serait une correspondance complète de Chaissac.

A voir aussi sur le Net : musée d’art brut de Lausanne _ musée Sainte-Croix des Sables d’Olonne _ dossier le monde des arts _ musée de la Poste _ Chaissac ) Sainte-Florence de l’Oye.

 

Gaston Chaissac, vice-président du club des échappés de la vie moderne


1 - Vivre

Je resterai sans doute pour beaucoup une énigme.
Et de telle précision dans la beauté humaine qu’à décider d’exhiber le Gaston Chaissac qu’on se fabrique en soi-même pour s’aider à marcher dans le monde terne on tombe aussitôt sous le coup de la distance : il valait cent, mille fois mieux.

Les gens normaux n’ont jamais rien fait d’extraordinaire.
L’envie d’une dénégation rassurante, on se serait nous comportés plus poliment. Mais pas si sûrs, à l’humilité qu’on a d’une certitude : c’est son dérèglement propre qui nous apprend, autant que les taches de couleur et le rire de ses bonshommes, à percevoir cette part réalisée d’extraordinaire.

Ce matin au petit jour sur la route nationale entre la forge Villeneuve et l’ancienne gare, des cyclistes genre ouvrier des grands chantiers ont eu en me voyant des exclamations discourtoises pour mézigues.
Pour la contradiction de n’être pas à part, justement, peintre descendu au village mais homme de village et chez nous en sa terre. Sa plus grande force c’est d’avoir su n’en pas s’arracher (facilité de s’en aller dans la figure sociale du peintre et ses jeux) mais de hisser à bout de bras notre monde hérité, qui aujourd’hui a cessé sans mémoire. L’insupportable pour eux était en cela.

C’est malheureux d’être présenté comme une bête curieuse, un phénomène de foire.
Alors un chemin de solitude, qui l’excluait depuis ses deux bords. Et nous force nous-mêmes d’emprunter un passage ou l’autre pour le rejoindre : bête curieuse encore et phénomène d’avoir tenu en passerelle si fragile.

Et si les âmes étaient visibles avec nos yeux de chair nous en verrions de toutes noires, des régiments, et laides à faire peur.
Que c’est cette dimension humaine de Chaissac qui impressionne et fait littéralement du bien à le lire : rareté de ceux qui perçoivent la machine humaine dans sa qualité morale en restant dans leurs yeux de chair. Le petit monde apparaît alors plus nu et encore plus noir, mais on voit l’homme en travers.

Je suis un peu désenrienté et comme l’âme en peine. Pourtant la place de l’église m’est quelque chose d’infiniment familier d’avance.
Reconnaissants qu’on est à ceux-là qui se portent en avant et nous laissent croire qu’ils nous y traînent. Mais ils ne jouent pas, et c’est en soi-même pareil travail. Pas de retrait ni fuite, mais exposition au plus proche et au plus chargé : la place de l’église à Vix, et ce que nous, de ce pays, savons y être sous le sol, de morts et de fixité, de passages refaits et de tension sous le grand ciel. Nous-mêmes avons marché sur cette place d’église reconnue d’avance.

Et l’isolement me fait voir ainsi pour m’en sauver.
Nous projetant nous-mêmes dans l’isolement nécessaire à voir et se penser, dont on ne décide pas soi-même.

Mon père, ma mère, pauvre victime de l’égoisme, de la cupidité des hommes, ce sont eux qui parle en moi.
Que ses lettres, parce qu’elles sont d’un grand bonhomme, sont pose au sens qu’en peinture un modèle monte sur un socle et prend posture. Mais Chaissac, grand bonhomme, dans l’exhibition ne triche pas. Il se fait porteur et c’est tout une énorme couche de temps qui recouvre alors ses épaules : le temps de ceux qui ne parlent pas, qui ne font pas trace. La posture humble de Chaissac attire à lui une grande force qu’il nous est encore difficile de percevoir à sa valeur : que l’accès à la parole ne le détourne pas de son monde, mais qu’il reste là et nous le tend tout entier dans ses bras. Quand Chaissac redessine une fois de plus dans une lettre le tracé de vie de son père ou de sa mère, on voudrait une écoute de concert, on reçoit un don fait sur la paume tendue de la main.

Cher ami, ma femme fût une pauvre gosse ; elle avait bien une pauvre poupée mais sa mère lui refusait le moins chiffon pour l’habiller. "Ça servirait."

La pudeur pourtant de cet homme, vie construite on dirait pour rester là, homme parlant, doué d’image, et voir ce que devient parler et faire image quand c’est d’ici, de ce même tracé de la vie pauvre qui fut celle de son père et sa mère, qu’on parle et qu’on peint. De celle qui ne se moqua pas, qu’il suivit dans ses postes d’institutrice laïque, un témoignage rare, où frappe dans chaque lettre non pas un bonheur, mais une certitude pourtant du bon endroit, du hâvre, dans le chemin banal d’homme la place trouvée.

De façon d’éviter qu’elle râle.
Parce que chez ce bonhomme c’est comme ça qu’on dit l’amour, peut-être le seul moyen pour que la parole aussi soit à la hauteur de comment ça compte.

 

2 - Peindre

J’espérais pouvoir avant repiquer de la salade et faire une série de tableaux.

Et qu’il faut prendre au sérieux l’ordre des choses tel que le signifie Chaissac, homme de raison et de poids. Si repiquer de la salade est du même ordre et passe avant l’affrontement même d’une toile, c’est qu’un geste est là de la vie précaire et du rapport préservé à une condition naturelle qui est l’affrontement primordial, que reprend le geste de peindre maintenu en-deça de sa division sociale. Et cela vaut encore, et annihile une approche de Chaissac qui prétendrait soit liquider la peinture parce qu’elle est le fait d’un repiqueur de salade (l’art brut) soit liquider l’homme parce qu’il peignait hors de la figure sociale de la chose (le naïf).

La vague de froid de ces temps derniers a fait bien du mal aux choux à vaches qui nous entourent.
La systématique de telles phrases, comme si pour Chaissac il aurait été tellement plus facile de reconduire même la plus minime frontière, mais non : se forcer, chaque jour, par les lettres envoyées de l’autre bord (sont délibérément artistes, au contraire, les lettres envoyées aux amis locaux), à dissoudre toute protection qui viendrait donner à un quelconque des deux termes une autonomie même précaire, qui lui aurait été pourtant ou parfois si confortable.

Ce matin, j’ai simplement vu la camionnette des Boileau en stationnement devant la scierie Durand.
Que cette posture alors s’avoue : c’est un homme de vision qui parle, n’exhibe qu’une vision simple, mais telle que le monde nu l’impose et occulte peu à peu la faculté vitale de s’étonner, voire l’effroi. D’autres sur le grand marché de la peinture ont mieux réussi leur coup, qui ont adopté le même principe de vision plate pour le quotidien de la vie américaine ou parisienne. La très grande hauteur de Chaissac est son principe d’immobilité devant ce qui nous est livré, même grand comme un jardin à Vix. S’il nous importe ici mieux que ceux de la vie parisienne, c’est pour nos morts. Les objets en rang sur la cheminée photographiée des Chaissac à Vix sont ceux de mes grand-parents à Damvix et la maison désormais est vide, un rail de sécurité isole la maison de la rivière, la route est surélevée et il n’y a plus, à Damvix, que Mme Marie-Jeanne Tableau pour aller chaque matin au cimetière et m’en rapporter parfois : "Votre grand-père m’a dit ce matin..." Pour nous les voix se sont tues, avant que nous sachions. La voix de Chaissac nous importe parce que voici ce qu’elle a sauvé de nos morts.

Le village ne sera jamais trop haussé à la hauteur d’une institution.
Que personne ne prendra jamais Chaissac en défaut d’intelligence : la vision même n’est pas réception neutre, même si elle oblige chaque fois de procéder au grand lavage en soi, mais représentation. Le plus simple est toujours construction sociale élaborée, où chaque rouage prend valeur. Les visages des tableaux de Chaissac émergent de ces constructions brisées en nous disant le prix social d’un sourire reconquis le temps de l’échange. Les villages ne sont plus (traversez donc Vix un après-midi de semaine) mais le principe d’institution convoqué déborde largement la contingence qui nous a lancés sans préparation dans le monde que lui avait choisi de refuser.

 

3 - écrire

Écrivain et chroniqueur avant tout et fidèle à ce que je vois de ma fenêtre, ma vision se brouille.
C’est cette revendication qu’il faut porter à égalité de charge, comme sur un tableau ces à-plat où tout compte. Avant tout, porter parole et la porter dans ce face-à-face le plus direct du monde, où la violence de l’exclusion sociale est prise en compte avec une conscience jamais en défaut : c’est de cette exclusion qu’on parle, et la plus profonde raison, jusqu’au profond du corps malade, qu’on a de rester ici en cet endroit, cette fenêtre, se préoccuper de faire langage de sa vision, et toute une vie prend sens.

Aussi inathendu qu’éphémère.
Magie, qui n’a rien d’un art brut de l’écriture, qu’une lettre transférée d’un mot sur un autre qui l’anticipe prouve un même travail de la pâte et du pigment. Ce ne sont pas des mots plaqués à la surface de ce qu’on voit. Chaissac écrivain réussit ce à quoi il prétendit, à force de reconstruction interne de la vision par la langue qui la dit, langue parce que travaillée dans sa matière même, à la lettre.

A la sortie de l’école les enfants ont longtemps stationné aux vitrines des boutiques car les étalages de Noël y sont.
Une capacité d’enfance, et de s’élever en soi jusqu’où la magie ancienne fonctionne encore, qui de nous, élevés à Saint-Michel en l’Herm ou ailleurs tandis que Chaissac peignait encore ses géants de muraille, serait capable de lire sans émotion pareille phrase ? Où tout tiendrait dans l’emploi du verbe être. Enfance qui grimpe à l’intérieur de nous et remet les choses en place : n’est pas doué qui veut pour ce plus haut exercice.

J’ai fait un drôle de rêve dans lequel j’avançais dans une rue bordée de boutiques arborant de belles enseignes pleines de promesses.
Alors l’expression du rêve n’est pas celle d’une dérive notée, mais du travail silencieux et terriblement arbitraire en nous de cette faculté encore de voir, le temps propre d’énonciation des mots, leur ordre et leur manière de glisser à prendre comme apprentissage de maîtrise, conquête de son propre crâne et d’avancer en soi jusqu’à la peau du front : la fascination récurrente de Chaissac pour les sorciers de Vendée comme perception de l’obscurité magnifique en soi, où naît l’image.

Sur mon bord de route j’aurais la ressource d’expliquer en faisant sourire mes yeux du fin fond de leur cave que je suis en train de peindre mon rêve de la nuit dernière.
Et prolongement en ligne droite de cette capacité de rêve, qui par écrire ou peindre se renverse à nouveau en production d’image et restitution de l’homme sujet, mais sauve et la cave et la nuit. Puis ce mouvement de glisser par le seul mot de route, et toute une merveille de poème jeté (mis à la Poste) sans reste, ni certitude de trace. Et si c’était là la plus belle phrase de français écrite pour toute une moitié de siècle ?

Mais le noir est quand même une superbe couleur.
Seule certitude d’artisan dans un travail d’exigence, l’homme au bout. Qu’alors on peut tout dire, même de la vie d’un père et d’une mère, de sa vie propre et la maladie qui ronge, rien ne sera jamais misérable.

 

4 - Croire

J’avais également pris de la piperazine. Doit-on prendre de l’Yohimbine pour être plus dévot ?
Les quinze lettres à l’abbé Coutant sont des plus centrales et accomplies qu’il ait décrochées dans cette interpénétration au sang de la dérive en mots et de la frappe sur soi, renvoyant avec insistance au propre travail pictural : des ruines en plein champ ça ne me fait pas ça mais dans un parc trop bien brossé ça m’écoeure, au hasard.

Si notre religiosité est bien faites avec notre érotisme, on peut voir dans l’action anaphrodisiaque de l’alccol pris en abus, l’indifférence religieuse de bien des praticants chez qui rien ne vibre plus.
La "conversion" de Chaissac toute cette année 1950 n’est pas un accident de parcours. Plus profonde aussi qu’une incursion miroir chez le frère ennemi. Le mystère et la force de Chaissac aussi dans ce mimétisme qui le saisit chaque fois selon son interlocuteur. Comme si l’interlocuteur chaque fois venait virtuellement occuper la place si singulière de cet homme trop grand pour tenir dans sa carcasse, dont on le forçait à contempler la vie par son petit coin, tenu ferme par la peau du cou, Chaissac alors dans un étonnement qui est ce par quoi il nous prend, et pas neutre dans cette révélation soudain du proche. Ecrivant à son abbé, novice et loin (de plus, qui s’adresse à lui pour des conseils de peinture), Chaissac ne pouvait considérer son monde qu’en terme d’une religiosité déjà présente dès lors qu’on regarde de la couleur et une forme, ou de l’humain et comment ça marche.

J’ai donné différentes versions de ma conversion et voici celle qui me semble bonne : On dit une âme saine dans un corps sain et j’ai assaini mon corps en faisant une cure de raisins.
Comprendre que Chaissac est sérieux même lorsque aussitôt il pratique une nouvelle fois l’à-plat de peinture sur la vision, mentale. Homme-yeux qui décide d’aller à la messe pour voir vie, village et les autres avec les yeux qu’il leur suppose. Tout ramène à une affaire de peinture et ce qu’elle exige d’un homme, jusque dans ce permanent renversement comique, comme obligatoire.

Je mène une croisade pour la résurrection du druidisme et le retour des druides.

Conversion non feinte, si c’est à partir d’elle que tout reprend place lentement pour oser lier au travail de peindre une préhension de sa spiritualité dégagée en toute conscience de ses formes sociales : Dieu est pour moi un grand artiste.

Chaque fois qu’on m’insulte j’écris un article anti-clérical.
C’est le tarif. La conversion était provisoire, son charme.

 

5 - Illusions

Savez vous que je suis accordéoneux.
Un même besoin de se jouer dans des identités éclatées toujours reparaissant mais comme lancées dans le siècle, avec des noms (Gilles le fienteron, le strapasson, le barde de la Tanchère).

Je pense à voyager à l’étranger et cherche le moyen et la marine marchande à laquelle je pourrais être garçon de cuisine, plongeur ou bien encore m’occuper d’animaux transportés.
Et quel voyage se fit, de Sainte-Florence à Vix. Seules les lettres s’en vont, projetées à la pelle comme la plus sérieuse permanence, même si destinées seulement à mademoiselle Mousset directrice des Carrières à Sainte-Florence.

Je vous ai peut-être dit que ces dernières années j’ai vraiment tenté de me placer comme garçon d’écurie.
Que ces identités non plus ne sont pas du jeu, si elles sont le travail dur de se se hisser au premier point de vue sur vivre, dans la mémoire qu’on a et le savoir du terrain solide et violent qu’impsoe le monde à ceux-là.

Le graffiti est d’un habillage difficile et on se cassera le nez dans l’art brut plus que partout ailleurs. J’ai peut-être fait plus d’études dans mon genre qu’un prix de Rome.
Une telle phrase est à emboîter exactement à la précédente.

A titre de père de famille je serais reconnaissant à celui d’entre vous qui publierait dans un style plus châtié que je saurais le faire quelques lignes appropriées.
Et jeu redoublant celui des identités qu’on rêve, celles qui s’emboîtent en vous-même en maintenant en vous leur éclatement, aucune ne recouvrant totalement la machine interne et permettant enfin de s’y confiner en repos. La passion d’écrire naîtrait des failles dans l’emboîtement, avec une version pour chaque carte de la personne Chaissac : père de famille (avec quel respect), il n’a pas à sa disposition la plume qui s’y accorde.

J’ai créé une petite revue : "les cahiers de l’Hirsutisme".
Phrase qui tombe mieux sous la patte et explique l’importance que nous donnons aujourd’hui au travail d’écrivain qu’il revndiquait.

Je ne suis monté qu’une seule fois en bateau-mouche et j’ignore les voyages de long cours.
Dit-il.

 

6 - Hélas

En jouant de l’harmonium l’idée m’est venue de dessiner un tableau avec mes deux mains à la fois. J’ai l’impression que le cerveau ne se sert que d’une seule main.

Et que le mot Passion trouve ce qui s’y associe de cheminement et de souffrance obligée, de volonté à tenir. Un travail est là qui ne tient pas de la facilité ou de l’épanchement. Tout Chaissac se résumera peut-être à ces sourires qu’il fut sans doute le seul en cette moitié de siècle à oser construire : le prix qu’on paye, pour peindre de l’autre côté de Bacon.

Je n’ai jamais hélas pu peindre qu’à la sauvette.
Peut-être encore une phrase-clé, si on la saisit non pas comme option facile du jardinier qui s’amuse avec des pinceaux et veut époustoufler le gogo (avec quelle maîtrise dans le rôle), mais bien comme acceptation presque sereine de l’écrasement de la peinture sous la tâche d’homme, là où elle reste, au village, dans sa dureté d’oirigine, qui donne force à ce statut d’homme.

Ça chante toujours les poules après avoir pondu et sans s’occuper pour qui ça vient de pondre.
C’est une détermination, comme l’énergie liée à des mots comme airain, qui reste après n’importe quelle plongée longue dans les lettres de Chaissac, cette immense générosité de qui souffre. La peinture naît d’un affrontement qui le déborde, mais où il reste à la place qu’il a choisie, héritier et fidèle.

Les tableaux les plus beaux sont ceux que j’ai vu peints sur des manèges de tape-culs.
Voir Rimbaud...


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1ère mise en ligne 20 janvier 2007 et dernière modification le 18 avril 2013
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