comme un léger tremblement de terre...

Paris aux jours de la mort de Lautréamont, par Edmond de Goncourt


Un document extradordinaire, parce que vision littéraire ultra sensible du Paris de la mort d’Isidore Ducasse...

ces quelques extraits du Journal d’Edmond de Goncourt, six mois après la mort de son frère Jules, enterré cimetière Montmartre où sera aussi enterré Lautréamont, décédé le 24 novembre 1870 au matin et inhumé le 25 en font un témoignage unique sur Paris assiégé, où continue pourtant un quotidien ravagé

Ces extraits ont été aussi confiés au maldoror.org de Michel Pierssens, qui fait référence.


comme un léger tremblement de terre

 

quelques extraits du Journal d’Edmond de Goncourt, six mois après la mort de son frère Jules, enterré cimetière Montmartre où sera aussi enterré Isidore Ducasse, document unique sur le Paris des derniers jours de Lautréamont

prologue : 13 août 1862
Je m’aperçois que la littérature, l’observation, au lieu d’émousser en nous la sensibilité, l’a étendue, raffinée, développée, mise à nu. Cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations…

10 janvier 1870
On lui demande (à son médecin) si Troppmann a été exécuté : “ Oui, il doit l’être ; car hier, un marbrier, dont j’ai soigné la femme, il y a très longtemps, est venu, saoul comme tout, chez moi, m’a dit que comme j’avais été gentil, sa femme me me faisait offrir une fenêtre de sa maison, qui fait l’angle de la place… Le marchand de vin au-dessous de lui a vendu trois barriques de vin dans la nuit d’avant-hier… ”

30 octobre 1870
Devant mon fiacre, une file de petites voitures d’ambulance de l’armée, aux rideaux gris, surmontés du képi rouge du conducteur et du volètement des petits drapeaux à croix rouge.
Le Boulevard tout entier est une foire. On vend de tout sur le bitume du trottoir : des tricots de laine, du chocolat à deux sous la tablette, des tranches de coco, des Pastilles du Sultan, des piles de Châtiments de Hugo, des armes qui semblent provenir des accessoires d’un théâtre, des boîtes à surprise où on voit celui ou celle qu’on aime. Sur le banc en face des Variétés, des pêcheurs improvisés débitent, à deux francs pièce, des brochetons gros comme des goujons, qu’ils viennent de pêcher n’importe où. Là-dedans, la foule insouciante d’un dimanche des temps ordinaires, qui marche à petits pas, musant et s’arrêtant à chaque étalage, au milieu d’un glapissement d’affreux marmousets, criant d’une voix déjà cassée par l’eau-de-vie : Madame Badinguet ou la femme Bonaparte, ses amants, ses orgies.
2 novembre 1870 (visite sur la tombe de son frère Jules, au cimetière Montmartre, où sera porté trois semaines plus tard Isidore Ducasse)
Il y a aujourd’hui, au cimetière, pour entrer, pour sortir, la queue qui se fait à la porte d’un endroit de plaisir… Je ne sais pourquoi, je suis reconnaissant à toute cette foule qui se presse là. J’ai du bonheur à voir bien peu de tombes sans une couronne fraîche et je me penche à regarder les formes noires et les mains pieuses, penchées sur les pierres funéraires. Les morts, si oubliés le restant de l’année, ont autour d’eux un murmure de prières, de paroles.
Pauvre tombe, elle n’a que les couronnes que j’y apporte ! Quand je ne serai plus, personne n’y viendra, personne n’y apportera un brin d’immortelle. Cette tombe deviendra la pierre abandonnée des morts sans famille. Cette idée m’est douloureuse, non pour moi, mais pour lui.
À l’entrée du cimetière, les bières des petits enfants se succèdent, faisant dire aux femmes : “ Encore un petit ! ” À ce qu’il paraît, le siège est meurtrier à ces innocents.

3 novembre 1870
Ce soir, me promenant le long du viaduc, je m’amuse à regarder les feux des campements bretons, ces brasiers dans le noir de ces espèces d’antres que font les arches, ces brasiers aux mille étincelles volantes et qui, au milieu des groupes ombreux et vagues, éclairent de la couleur de leur braise ardente les figures, les mains qui se chauffent.

4 novembre 1870
La place de l’Hôtel de Ville est calme, abandonnée de la multitude de ces jours derniers. Quelques curieux seulement. Tout à coup, jambes en l’air et le monde de courir sur le quai, où je vois passer, dans les acclamations de la foule et un cortège de gamins, le gouverneur de Paris. Une figure jeune, douce, plaisante, avec une grande barbiche d’officier d’Afrique, le général distingué, tel que l’inventerait un roman ou une pièce du Gymnase. J’étais le soir dans le passage des Panoramas ; et dans ce passage, autrefois aveuglant de clarté, je me demandais si je n’étais pas dans le tunnel qui passe sous la Tamise.

7 novembre 1870
Hugo, après m’avoir donné la main, est revenu se placer devant la cheminée. Dans la pénombre de l’antiquaille meublante, sous ce jour d’automne, assombri par la vétusté des couleurs des murs et bleuissant de la fumée des cigares, au milieu de ce décor d’un autre temps, où tout est un peu vague, incertain, les choses comme les figures, la tête d’Hugo en pleine lumière se trouve dans son cadre et a grand air. Il y a dans ses cheveux de belles mèches blanches révoltées, à la manière des prophètes de Michel-Ange ; et sur sa figure, une placidité étrange, presque extatique. Oui, de l’extatisme, mais où de temps en temps le noir réveil de l’oeil se colore, il me semble, de je ne sais quelle expression de ruse méchante. Comme je lui demande s’il se retrouve à Paris, il me dit à peu près : “ Oui, j’aime le Paris actuel. Je n’aurais pas voulu voir le bois de Boulogne dans son temps de voitures, de calèches, de landaus. Il me plaît maintenant qu’il est une fondrière, une ruine…
Des vendeurs de choses qui se mangent, à chaque coin de rue. Devant l’hôtel de Thiers, un homme de la campagne, qui expose deux lapins. Place de la Bourse, une femme qui promène de groupe en groupe une poule vivante, dont elle relève les plumes pour faire voir la graisse. Et la curieuse transformation des commerces du moment ! Les chapeliers tentent le collectionneur militaire avec le casque classique prussien, au paratonnerre à l’aigle éployée, avec le casque chocolat d’un Bavarois ramassé à Châtillon. Les marchands de couleurs et de tableaux vendent des couvre-képis en toile cirée. Les officines de Paris pour les courses, actuellement sans ouvrage, sont devenues des bazars de siège : on y voit des révolvers, des lorgnettes de marine, des couteaux, des couverts pour les bastions, des lits en peau de mouton, des tire-douilles pour fusils à tabatière, des tasses à filtre, etc. Une boucherie a changé son nom en Hippophagie et étale, dans le flamboiement du gaz, un écorché élégant, avec un péritoine découpé en festons et en dentelles, un écorché tout enguirlandé de feuillages et de roses, un écorché qui est un âne.

8 novembre 1870
Le soleil, fondu dans le brouillard, fait ressembler le ciel à une fumée d’incendie ; et, derrière moi, les grandes lignes des fortifications, dégagées de toute construction, apparaissent comme des falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs falaises noyées dans la brume du matin, avec leurs silhouettes de douaniers. Ainsi que dans toutes les avenues, les maisons sont abandonnées, gardant des écriteaux de location qui sont une ironie. Dans la fermeture des marchands de vin, une fenêtre de choumaque, de rapetasseur de chaussures humaines, une fenêtre tout encombrée de viande de cheval, de boudin de cheval, etc., est devenue une friturerie, une rôtisserie, une cuisine bourgeoise, je crois, d’où se détache de la flamme une mégère horrible, qui vend par la baie ouverte aux soldats de ligne quelque chose sans nom et qui pue.
On rencontre des soldats de toutes armes, des hommes et des femmes de toutes sortes, hommes et femmes portant tous et toutes quelque chose à la main, ne fût-ce qu’un bout de planche arrachée ! Et au milieu d’eux, d’affreux voyous, cilottés de la mise-bas d’un pioupiou et coiffés jusqu’aux yeux du bonnet de police impérial au galon jaune. Il y a des figures de misère qui donnent froid ; de vieilles haillonneuses, dont la clef rouillée de leur taudis leur bat dans les jambes, avec un bruit de fer contre du bois. Dans un coin, des militaires en képi entraînent des gadoues chez un marchand de vin.
Tous les cent pas, on traverse des barricades, faites presque toutes de tonneaux remplis de sable, surmontés de sacs de terre. À une de ces barricades, comme j’allumais ma cigarette, la sentinelle s’approche de moi et me dit : “ Ne jetez pas votre feu, c’est ma consigne. ”
Une rue qui contourne des usines, des fabriques silencieuses et noires, de ce ton des choses éternellement enveloppées de fumée, et parmi lesquelles une seule a un grondement et un jet de vapeur par un soupirail de cave.
Toujours un ciel rose… Tout ce paysage dans des couleurs qui ne sont pas des couleurs d’un jour réel, mais semblent des colorations d’opale et de nacre, vues au crépuscule. Sous ce ciel fantastique et sur la route dévastée, la prostitution se promène beaucoup.
En revenant, les queues d’enfants et de femmes qui assiègent, faméliques, les portes des cantines municipales, me font descendre à tout moment du trottoir.

11 novembre 1870
Le blessé est en faveur. Je vois, en passant le long du boulevard Montmorency, une dame promener dans sa voiture découverte un blessé en capote grise, en bonnet de police. Elle est tout yeux pour lui ; elle remonte à tout instant la fourrure sur ses jambes ; des mains de mère et d’épouse se promènent à tout instant sur sa personne.

12 novembre 1870
Que la postérité ne s’avise pas d’en conter aux générations futures sur l’héroïsme du Parisien de 1870. Tout son héroïsme aura consisté à manger du beurre fort dans ses haricots et du rosbif de cheval au lieu de boeuf — et cela sans trop s’en apercevoir, le Parisien n’ayant guère le discernement de ce qu’il mange.
Au milieu de tout ce qui resserre et menace la vie dans ce moment, il y a une chose qui la soutient, la fouette, la fait presque aimer : c’est l’émotion. Passer sous ces coups de canon, se risquer au bout du bois de Boulogne, voir comme aujourd’hui la flamme sortir des maisons de Saint-Cloud, vivre dans ce continuel émoi d’une guerre qui vous entoure, vous touche presque, frôler le danger, être toujours dans le coeur un peu battant vite : cela a sa douceur et je sens quand ce sera fini, il succédera à cette jouissance fiévreuse de l’ennui bien plat, bien plat, bien plat.
Ce soir, dans la sonorité d’une nuit gelée, s’entend sur tout le rempart, à tout moment répété dans sa mélopée saisissante : “ Sentinelle, prenez garde à vous ”, dans le bruit continu de coups de canons lointains, qui semblent des fracas et des écroulements de foudre dans des montagnes.

vendredi 18 novembre 1870 (dernière semaine d’Isidore Ducasse)
Les canons ont chacun leur son, leur timbre, leur résonnement, leur boum ronflant ou strident ou sec ou fracassant. Je suis arrivé à reconnaître avec certitude le Canon du mon Valérien, d’Issy, de la canonnière du Point-du-Jour, de la batterie Mortemart. Je ne parle pas de la pièce marine de mon rempart, facile à reconnaître entre tous et toutes, parce que le jour, elle remue toutes les portes, comme si un coup de vent s’engouffrait dans la maison ; parce que la nuit, elle me secoue dans mon lit comme un léger tremblement de terre.

samedi 19 novembre
Ici, on gonfle un ballon captif. Nécessairement est présent le roux Nadar, avec une casquette d’officier de marine, un raglan à tournure militaire, se remuant, se démenant, se faisant visible à tous, et de toute sa personne, disant au public : « Regardez-moi bien, moi, le vrai, le seul, l’unique Nadar ! »

dimanche 20 novembre
Du haut de la butte Mortemart, j’entendais une petite fille dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud : « Elle y est toujours, notre maison, la dernière près des arbres : la voyez-vous ? »

lundi 21 novembre
Plusieurs jours d’inaction, des journées presque entièrement passées chez moi, om la tristesse des souvenirs de la maison s’infiltre en moi).

mardi 22 novembre
Je me promène dans le bois de Boulogne, où les tristesses de l’automne se mêlent aujourd’hui aux tristesses de la guerre. De la pluie qui au loin, sous sa tombée pressée, cache et efface les lignes des collines ; un ciel terne où le coup de canon d’un fort met de temps en temps un petit nuage blanc ; la plainte des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la rive droite de la Seine. J’ai dans la mémoire et les yeux la pâleur et l’affaissement de nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets.

mercredi 23 novembre 1870
Dans ce siège, on éprouve de l’ennui, comme dans du tragique qui n’aboutirait pas.

jeudi 24 novembre 1870 (jour de la mort d’Isidore Ducasse, “ à deux heures de relevée ”)
Mme Burty me disait aujourd’hui que sa blanchisseuse lui avait affirmé que la nourriture de son cheval lui coûtait 13 francs par jour.
Le chiffonnier de notre boulevard qui, dans le moment, fait queue à la Halle pour un gargotier, racontait à Pélagie qu’il achetait, pour son gargotier, les chats à raison de six francs, les rats à raison d’un franc, et la chair de chien à un franc la livre.

25 novembre 1870, date probable de l’enterrement d’Isidore Ducasse au cimetière Montmartre
Jamais, il me semble, les effets de l’automne n’ont été aussi beaux que cette année. Cela tient peut-être à ce que je les regarde plus qu’en aucun temps, et que j’ai toujours les yeux fixés sur l’horizon prussien.
Ce soir, je ne pouvais me lasser de regarder cette broussaille à perte de vue, peinte par le soleil, en ces débris et ces tortils morts de la couleur rose des bruyères ; les coteaux d’un âpre violet ; les maisons de Saint-Cloud au blanc bleuâtre indescriptible, fait par les fumées de l’éternel incendie, qui couve là depuis un mois.
Et ce paysage de coloriste avait pour ciel un ciel de feu cerise, enfermant dans ses cernées deux ou trois taches bizarres de bleu pâle, du bleu que Lessorre jette sur la faïence de ses assiettes.

Samedi 26 novembre 1870
Dans le chemin tournant, surmonté de l’homme à la lunette, qui crie : « Qui veut voir les Prussiens ? On les voit très bien. Messieurs, rendez-vous compte ! »
Cinq heures sonnent. On se presse, on se bouscule. Il y a un encombrement de caissons d’artillerie qui rend le passage difficile. Un pauvre vieil homme prend peur sur le pont-levis à côté de moi et tombe. Je le vois rapporté sur les épaules de quatre hommes, inerte, la tête brinqueballante. Il s’est cassé la colonne vertébrale.

28 novembre 1870 (à rapprocher de l’omnibus Madeleine-Bastille des Chants)
Dans le ciel sans étoiles, coupé par les ramure des grands arbres, c’est une succession depuis le fort de Bicêtre jusqu’au fort d’Issy, dans toute l’étendue de cette ligne hémicyclaire, c’est une succession de petits points de feu, qui s’allument comme des becs de gaz, suivis de retentissements sonores. Ces grandes voix de la mort au milieu du silence de la nuit…
Quel étrange rassemblement que la composition d’un omnibus ! Que d’jommes de guerre de toutes les espèces et de toutes les façons ! Je suis à c^poté d’un aumônier méridional, aux yeux vifs et doux, qui me dit que depuis la fermeture des portes, le moral de la mobile et de l’armée est complètement changé, que le découragement et la démoralisation étaient à tous moments rapportés par les maraudeurs, les filles allant des Prussiens aux Français et des Français aux Prussiens, par la famille enfin. Il ajoute que les soldats se sentaient entourés de trahisons, mais qu’aujourd’hui ils sont disposés à se bien battre, qu’ils ont confiance.
Je traverse le Luxembourg. Il y a, près du bassin, une voiture chargée de tonneaux ; et, à la margelle de pierre, un rassemblement de gens en manche de chemise et d’enfants penchés sur l’eau. Je m’approche. Des hommes agenouillés tirent une immense seine, dont les lièges frôlent les cygnes, qui s’élèvent sur l’eau en ébats effarouchés, et en demi-envolées colère. On pêche le bassin pour nourrir Paris ; et bientôt apparaît au fond du filet, à la surface de l’eau, remuante, des carpes et de monstrueux cyprins, qu’on porte dans les tonneaux de la voiture attelée.
Le boulevard Montparnasse est sillonné de canons et de caissons qui rentrent dans Paris, tandis que des femmes maladives, qui ont des figures de province, sont assises sur des bancs, frileusement encapuchonnées. Au milieu d’elles, une vieille édentée, dont le menton est plus saillant que le nez et toute pareille à la sculpture en buis d’une marotte d’un roi des fous, que j’ai vue dans une vente, semble promener une folie agitée.

samedi 31 décembre 1870
Dans les rues de Paris, la mort croise la mort. Le fourgon des pompes funèbres croise le corbillard. À la grille de la Madeleine, je vois trois bières, recouvertes d’une capote de mobile surmontée d’une couronne d’immortelles.
J’ai la curiosité d’entrer chez Roos, le boucher anglais du boulevard Haussmann. Je vois toutes sortes de dépouilles bizarres. Il y a au mur, accrochée à une place d’honneur, la trompe écorchée du jeune Pollux, l’éléphant du Jardin d’acclimatation ; et, au milieu de viandes sans nom et de cornes excentriques, un garçon offre des rognons de chameau. Le maître-boucher pérore au milieu d’un cercle de femmes : « C’est quarante francs la livre pour le filet et pour la trome… h ! permettez-moi de vous recommander le boudin. Le sang de l’éléphant, vous ne l’ignorez pas, c’est le sang le plus généreux. Son coeur, savez-vous ? pesait vingt-cinq livres… Et il y a de l’oignon, Mesdames, dans mon boudin. »

épilogue : 31 août 1862

Une description, sept ans plus tôt, du cimetière Montmartre, secteur des pauvres (l’enterrement de Rose). Nous ne savons rien de la tombe d’Isidore Ducasse.

Ce sont, sous le bleu du ciel, la falaise jaune, la silhouette grise d’un moulin de Montmartre qui tourne, deux grands champs.
L’un qui ne sert point encore, mais qui attend la mort des mois prochains, fait une grande tache jaune au milieu de la verdure des tombes qui l’entourent. C’est un champ de glaise retourné, où des fragments de vieux cercueils, décolorés comme la terre qui les entoure, jonchent le sol ça et là, où les pierres semblent de vieux os.

[…] L’autre — que la mort a rempli tout entier — monte par trois sillons couverts de croix jusqu’au mur de clôture, les croix se touchant par le pied. Cela ressemble au taillis de la mort ; ou plutôt, toutes ces croix noires ou blanches, pressées les unes contre les autres, me font penser à une ascension de spectres se marchant sur les talons. Ces trois sillons de croix recouvrent les trois tranchées, où Paris, avare de sous-sol, dépose ses morts, cercueil contre cercueil. La dernière tranchée n’est point remplie jusqu’à son extrémité ; une planche, qui ne ferme point la porte à l’odeur de la pourriture, vous sépare seule du dernier mort ; et dans le restant de la tranchée, des ouvriers creusent, rejetant la terre dont l’entassement fait incliner et pencher à terre toutes les croix de la tranchée voisine.

Dans cette abominable confusion, dans cet horrible mépris du corps du pauvre, j’ai vu, parmi toutes ces croix qui gardent le souvenir d’une personne aimée à sa famille, à ses amis — quoi ? une semaine, un mois ? — j’ai vu, su de ces morts communs, une branche de sapin arrachée au cimetière, avec une enveloppe de lettre attachée par un bout de ficelle.

 

Pour lire : excellente réédition du Journal des Goncourt dans la collection Bouquins.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 mars 2007
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