fabrique de soi-même comme éditeur

la saison 2 de « déplacements » est lancée


note de décembre 2012
La collection Déplacements au Seuil a publié ses premiers livres en janvier 2008 et s’est arrêtée après une douzaine de titres en mars 2009. J’avais à cette époque lancé, sur un autre concept, et bien sûr une articulation web plus forte, publie.net qui est donc né en partie des textes reçus lors de ce parcours au Seuil mais n’y étaient pas recevables. Gratitude bien sûr à toutes celles et tous ceux qui m’ont accompagné dans cette expérience évidemment plus que formatrice, grande fierté bien sûr aux textes publiés.

note d’avril 2007
Ci-dessous, une réflexion bilan et prospective sur la façon dont s’organise peu à peu la collection Déplacements, par la double confiance des éditions du Seuil et l’équipe d’édition (merci à Bernard Comment et Anne de Cazanove, à Flore Roumens pour la logistique, Valérie Gautier pour le concept graphique, Gilles Toublanc pour la compo et correction, Marie Rocamora pour les urgences d’août !) et évidemment celle des auteurs eux-mêmes.

Outre les liens mentionnés ci-dessous, on trouvera des recensions des premiers livres de déplacements dans Lignes de fuite, libr-critique et remue.netzazieweb : la communauté Net a répondu présent. On pourra lire aussi des textes d’Albane Gellé et Sébastien Rongier, attendus dans la collection. Et lors de la nuit remue, lecture publique organisée par remue.net, des lectures ou performances brèves de Jérôme Mauche, Dominik Jenvrey et Béatrice Rilos lue par Dominique Dussidour. Lire d’autre part Le poème relève du danger et de l’inquiétude, extrait du livre à paraître de Michèle Dujardin.

Un dernier merci à ceux qui ne sont pas évoqués ci-dessous : les nombreux auteurs avec qui j’ai pu être en dialogue sur un texte non retenu, mais discussion reste ouverte pour la suite – et cela en inclut plusieurs de la communauté Internet. Cette gestation est tout aussi décisive pour les années à venir.

On trouvera ici le programme des prochains mois.


J’ai eu beaucoup d’hésitation à franchir ce qui m’apparaît toujours comme barrière : passer côté éditeurs, même si, dans le cas de déplacements il s’agit d’un choix modeste de 6 ouvrages annuels, côte à côte avec la collection Fiction & Cie du Seuil.

D’abord parce que les éditeurs que je connais et ai connus, et non des moindres, n’écrivent pas. Dans le travail qu’on mène ensemble, le livre est vécu par contre comme fantasme commun. L’auteur écrit le livre dont rêve l’éditeur, mais qu’il n’écrit que par la forme achevée du livre de l’autre. Comment alors ne pas considérer cela comme matière vive dont on s’ampute, ou risque de s’amputer, et qui devrait être une des parts de soi-même que mange en vous l’écriture ?

Il me semblait cependant que les frontières devenaient poreuses. En 4 ans aux manettes de remue.net, avant de passer le relais, un des plus grands plaisirs c’était justement la micro-situation d’éditeur : faire que des textes singuliers, dans le cadre de la revue en ligne, soient remarqués, et que le fait d’être publié en ligne aide l’auteur sur son propre chemin de réalisation.

Frontières poreuses aussi pour tous ces écrits qui passent sur votre table, on les reconnaît comme devant être publiés et, pendant quelques mois, on suit le chemin toujours aléatoire de comment va s’établir cette rencontre du texte et de son futur éditeur : je ne me retrouve pas dans les logiques du refus, les empilades de lettres de refus supposées ou même le mot. Un texte peut être reconnu comme viable, il prend sens et effectivité parce qu’il répond aussi au chemin propre d’un éditeur singulier, et on a la chance d’un éventail large, qui devient alors lui aussi imprévisible. Des livres publiés chez Champ Vallon, Laurence Teper, le Rouergue, le Temps qu’il fait, Cheyne rejoignent l’atelier contemporain. D’autre part, dans le contexte instable d’aujourd’hui, les revues se sont éloignées du ring esthétique, et la collection d’éditeur, dans le champ de production d’un objet qui demande peu d’investissement marchand (comparer avec le coût d’un décor au théâtre de la Colline) mais qui est devenu objet de rotation rapide, sans rien à voir avec le temps que chaque livre inclut dans sa genèse.

Le travail d’éditeur, je ne me rendais pas compte, en fait. Plutôt une astreinte, sur ce chemin toujours long et semé de choix minuscules mais qui peuvent chacun se révéler décisifs. On n’arrête pas de bosser. Des argumentaires, des réunions commerciales, des discussions graphiques, l’examen des pdf successifs. Et, si chacun tient son rôle, et qu’on ne me demande pas de m’en mêler, créer aussi les meilleures conditions pour l’après du livre. Editeur, cela tient pas mal du soutier, plutôt que de la baguette magique.

Reste à composer le catalogue. Le mot collection est pour moi très sérieux : non pas cette logique de refus, il nous passe sous les mains assez de textes dont on reconnaît qu’ils sont viables et trouveront leur chemin d’édition, mais que l’ensemble que constitue le choix donne sens, ou telle précise nuance de sens, à chaque livre pris singulièrement, et qui ne peut être que singulier. Alors, 6 bouquins, c’est à la fois très peu et ça devient un univers.

Nous avions sélectionné les 6 premiers titres avant le lancement de la collection, au Salon du livre en mars dernier, aujourd’hui nous avons sélectionné les 6 suivants, ce qui signifie aussi un délai d’un an entre l’accord initial et la publication : délai qui est bien peu par rapport aux projets de film ou de théâtre, mais peut représenter un énorme fossé, autant pour l’auteur que pour l’éditeur – l’envie qu’on pourrait avoir de réponses esthétiques en prise avec les ombres et les soubresauts du monde (ce qui est d’ailleurs par quoi le blog nous intéresse tant).

Ainsi, virtuellement, avec 2 livres publiés dans cette collection, je me trouve à me promener déjà dans un jardin de 12 titres. Editeur, on a plus de reconnaissance au public que l’auteur : auteur, en fait, on obéit, on doit tenir sur un chemin escarpé, rempli de chausse-trapes formelles, et le livre est un non-choix. Publié, il se détache de nous, je ne connais pas d’ami auteur qui relise avec plaisir ou facilité ce qui ainsi est en arrière. J’ai été touché de retrouver les 2 premiers titres, Pascale Petit et Béatrice Rilos, sur les tables de librairie, touché des quelques soutiens presse et Internet.

On découvre combien l’époque est susceptible de rudesse : quand j’ai commencé, dans les années 77-80, il me semble que la curiosité envers les démarches de recherche et d’expérimentation, le mot avant-garde connotant une autre implication, captait plus facilement l’attention des prescripteurs. J’ai la confiance des éditions du Seuil, ils me disent qu’il faut plusieurs titres pour que tout cela prenne visage. Touché donc par la confiance de celles et ceux qui ont acheté ces 2 premiers livres, et leur donnent la possibilité de chemin.

En octobre paraissent les 2 suivants : éditeur, on suit les phases, impression des pages et de la couverture, service de presse. Je ne sens pas tenu d’entrer dans l’archétype supposé de l’éditeur : d’ailleurs, dans mon cas, il ne s’agit pas d’un salaire ou d’un emploi. Ce qui est aussi une protection et une garantie : cela ne change quasiment rien à mon obligation de travail personnel. Le mardi matin, de bonne heure, à côté du bureau de Bernard Comment, j’occupe la table qu’Olivier Rolin occupera l’après-midi, je me connecte sur sa prise Ethernet. Flore Roumens, à l’étage au-dessus, accomplit pour Fiction et Déplacements le plus considérable du travail. Je n’ai jamais déjeuné avec un auteur, et s’il nous arrive d’aller dans un café voisin pour discuter, je paye mon café. Les auteurs avec qui s’est constitué cet échange, je suppose qu’ils le comprennent dans la mesure où il s’agit, écrivain et écrivain à égalité, de défendre ce qui nous est commun.

Ces dernières semaines, c’est le travail intérieur de ce panorama de 12 ouvrages, même si les derniers contrats signés concernent début 2009, qui s’établit progressivement en moi en me constituant comme éditeur.

L’impression presque d’être spectateur : 6 livres, c’est un choix individuel, 12 cela commence à ne plus l’être. Aussi, c’est 12 histoires ou parcours singuliers dont aucun ne correspond avec l’autre. Livre qui vous arrive tout fait par la poste, on discutera à peine de 2 ou 3 pages par ci par là avec l’auteur. Ou manuscrit très maladroit, mais avec noyau explosif d’écriture où on conseille à l’auteur de revenir 4 mois plus tard, mais en l’assurant déjà qu’on publiera. Accord passé avec tel auteur pour savoir l’importance qu’on a trouvée à sa démarche, avant même d’avoir lu quoi que ce soit de son projet actuel : sur 12, cela concerne 1 des livres et on en prend et le risque et le droit.

Puis les hésitations. Justement, tous ces textes qu’on considère comme publiables, dont on imagine que forcément ils trouveront leur chemin, mais qui ne sont pas dans la bonne intersection avec ce qu’on cherche à établir comme territoire, comme aventure.

Ainsi, principalement, de la notion de genre. Ce n’est pas de la théorie, c’est intuitif. Des écritures, quelle que soit la forme où elle s’enracinent, déplacent les cloisonnements de genre, et renouvellent alors un tout petit élément, une toute petite nuance du pacte où nous sommes entre le langage et le monde. De textes parfaitement accomplis peuvent dialoguer avec la poésie, le récit, la fiction, ils participeront d’une extension des champs pré-établis, et ce n’est pas pour moi. Et c’est cette question-là qu’on travaille aussi avec les auteurs : je serais bien en peine de retrouver le moment précis où j’ai suggéré à mes partenaires du Seuil, en préparant cette collection, que chaque livre soit accompagné d’une post-face de l’auteur. Sans doute je pensais surtout à notre univers d’Internet, une prose de parole complémentaire à celle du livre. C’est gagné : déjà pour les 2 premiers titres, la post-face a été un des éléments de la reconnaissance, de l’identité de la collection. Et pour moi, un lieu de parfaite découverte : aucun auteur pour surgir, dans cet exercice, à l’endroit où on l’aurait supposé.

Responsable de cette collection, l’arbitraire de mes propres chantiers de recherche se retrouvera forcément dans les choix.

La question d’abord du lyrisme, dans l’état de perdition (abadôn dans Job) ou de fissuration du monde, dans le déploiement complexe et infini des villes, la fonction lyrique de la langue peut-elle encore se jouer et à quel prix ? Quand je suis moi-même arrivé à l’écriture, vers 1979, les textes de Jean-Paul Goux ou Jacques Ancet marquaient ici un possible. Michèle Dujardin en octobre, Arnaud Maïsetti en février, Albane Gellé en octobre témoigneront de cette prise de risque possible, et j’en suis vraiment fier (voir site Déplacements.

La question de l’espace et des cinétiques. Savoir depuis longtemps combien Perec nous est un laboratoire central, un territoire offert que lui-même n’a pu explorer. Nos chemins d’une ville à l’autre, les récurrences, les attentes, les translations, les perceptions. Pas étonnant, évidemment, que nul de ceux qui écrivent aujourd’hui soient indemne de ce chamboulement. Mais certains textes s’y ancrent plus délibérément, exhibent ce questionnement comme mécanique même de ce qui forme l’écriture, le récit. Lise Beninca, puis Cécile Portier et Sébastien Rongier en tout cas s’y inscrivent. Où Pascale Petit ancrait aussi certains de ses références.

Et ce qui se déplace aussi de nos pratiques : que le livre ne soit qu’un élément, central mais pas unique, de notre visage d’écrivain. Que ce combat au quotidien pour ancrer le langage dans ou contre la normalisation aseptisée du monde ne peut se limiter à son existence graphique. Formes en développement, liées à nos interventions par la lecture et la performance, par une utilisation d’Internet qui soit seulement notre atelier projeté dans le réseau. Et que ces formes, qui s’élaborent depuis cette pluralité de questionnement du rapport de la langue au monde, offrent des pistes imprévues à la littérature. Ainsi Jérôme Mauche ce mois d’octobre, et Dominik Jenvrey en octobre suivant, et Marina Damestoy à suivre. Sans doute un fil important, puisqu’il ne s’embarrasse aucunement de frontières, et surtout pas du roman comme vocabulaire implicite d’illusion mentale du réel. Si Laurent Cauwet n’avait pas annoncé la reprise d’Al Dante, ce dont nous sommes tous fiers, j’aurais même accueilli avec plaisir certains de ses auteurs, comme Franck Lebovici ou Sylvain Courtoux.

On cherche, on cherche toujours, et toujours à tâtons. Ainsi via Florence Pazzotu, qui décrypte en vers de 13 syllabes une traversée sociale de la violence ordinaire dont elle a été victime, réflexion sur la violence et le corps où Béatrice Rilos avait mis le premier jalon.

Pour cette deuxième « saison » de la collection, 3 textes seront donc à nouveau des premiers livres.

On avance en faisant : l’accumulation de ces ouvrages dessine elle-même le territoire. D’autres écritures et d’autres textes traversent, la lecture, la discussion. La réflexion sur ou avec Internet, son rapport à l’écriture au quotidien, quelques textes notables en attente. L’existence aussi de textes déjà parus, et qui n’ont pas trouvé leur vrai chemin : à les reprendre et les relire quelques années plus tard, on changerait quoi ?

Il n’y a pas, pour cette collection, de comité de lecture, ni de budget pour la construire. Les empilades de manuscrits papier ne servent à rien, pour personne. On dialogue d’abord par mail. Personnellement, je lis sur texte numérique, ayant beaucoup de mal avec les photocopies ou tirage jet d’encre sur papier à 6% de chaux. Si l’intersection est perceptible, alors on commence le travail. Je ne me sens pas tenu à justifier que cette intersection ne se produise pas. Comme on voit aisément de quel univers de langue procède un manuscrit : il n’est pas possible de faire l’économie de l’héritage littéraire, quand on a vocation à publier. Les lignes de force de la littérature traversent de toute façon n’importe quel écrit : qui n’anticipe pas de la secousse a peu de chance d’y résister.

Je laisse aussi s’établir progressivement l’accompagnement Internet de la collection. L’éditeur n’a pas jugé utile d’ouvrir son site aux possibilités du web 2.0. A moi, en artisan, de mettre en ligne les articles de presse, les liens Internet. Mais je ne veux pas cantonner les auteurs avec lesquels je travaille à un site cloisonné : je préfère les voir repris ou actif du côté d’Inventaire/Invention, de remue.net et d’autres… Dans ces croisements, et ce qu’on travaille tous en ce moment par les concepts de réseaux sociaux, il y a certainement des pratiques neuves à trouver. Et c’est aussi via Internet, plutôt que via les manuscrits reçus, que je suis à même de reconnaître qu’une voix ou un projet m’intéresse…

Ce texte tient du journal, l’intériorisation d’une démarche qui, ces derniers mois, s’est faite par dizaines de textes reçus et lus, rendez-vous pris, options de retravail ou d’accompagnement librement acceptées ou déniées… J’avais besoin de cet écart et cette étape pour construire la suite.

Rendez-vous en octobre avec les 2 prochains livres de déplacements.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 août 2007
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