#construire #04 | À l’Ouest,

tu traînes, tu la regardes différemment selon tes humeurs. Elle se cache, se dévoile, se déforme. Tu la trouves séduisante ou très laide avec ses quartiers mités. Tu traînes, tu siffles un ton plus bas que d’habitude un peu moins fort. Tu traverses, tu empruntes des ponts, l’eau coule sous des structures de béton. Tu montes des escaliers, tu descends dans des tunnels, tu traînes dans la gare avec ses express, ses omnibus, arrêts dans toutes les gares garantis, parfois des rapides de plus longue distance. Tu marches.

On t’a dit qu’ici « Tout y est départ, devenir, passage, saut, rapport avec le dehors. »

Tu décortiques le paysage urbain. Tu remarques la profusion de chantiers, une urbanisation rapide à moindre coût, immeubles rectilignes, rues élargies, places réaménagées, parkings improvisés au milieu des friches. Tu vois l’étalement de la ville, les contrastes architecturaux liés aux clivages urbains. Tu traînes. Tu te traînes, observes les cicatrices des façades encore debout, découvres un pan de mur au papier peint avachi, fleuri de bleu délavé à peine visible, un oubli, un abandon, comme un métier qui s’absente ou disparaît, symbole de la démolition des maisons anciennes aux murs fendus. Transformations sociales, ça reconstruit à tour de bras. Tu traînes dans les rues encore trouées de Saint Germain, les contrastes entre neuf et ancien te surprennent, l’ancien est parfois valorisé. Tu invites le crachin à t’accompagner dans ta déambulation jusqu’au quartier Saint Martin, aux façades modestes marquées par des réparations sporadiques, un rescapé, un survivant, un résistant face aux exactions des hommes. Tu traînes dans ce quartier ou tous les habitants se connaissent, après l’école les enfants jouent dans les rues brodées de cafés, d’artisans, de boutiques ; son église en retrait rythme la vie sociale, un joyau gothique flamboyant avec son clocher et son chevet, un espace très vertical, complexe, elle offre aux passants la luminosité de ses vitraux. Son architecture rayonnante domine les toits du quartier. Tu comprends qu’elle est un repère stable, tu cherches le secret de sa protection séculaire au cœur de ce quartier populaire si vivant. Tu ne trouves pas. Tu traînes entre la ville ancienne et la ville en état de reconstruction, mélange de survivance médiévale, de modestie ouvrière et de renouveau urbain. Le brouillard s’évapore au dessus des toits.

Tu traînes, tournes à gauche, longes le garage Renault de M. Lelièvre, son panneau publicitaire défraîchi, vieillot —ICI on répare à toute heure — est fait d’un assemblage de petites plaques métalliques brillantes argentées. Tu tournes à droite. Les Comptoirs modernes, un magasin de prêt à porter mange la moitié de la rue. Tu entends deux femmes de ménage arriver, il est trop tôt pour les vendeuses, tu les vois disparaître dans l’impasse qui jouxte le magasin pour ouvrir la porte d’entrée du personnel. Les mannequins en vitrine se devinent à peine, en exposition des vêtements dernier cri de la marque Mode de Paris. À l’angle du carrefour, Chez Michel et Marie, ventes de machines agricoles. Tu traînes tête en l’air, tu observes son enseigne pâle, sobre, la grande porte d’entrée au rideau tiré. L’exposition des machines se fait à l’extérieur, au garage, sur la route. Un grand hangar au toit de tôle sur 4 000 m². Ils ont investi aussi dans l’immobilier de bureaux sur deux étages pour la comptabilité, les réclamations, les commandes en ville, les réceptions de commerciaux. Tu traînes, reviens sur tes pas, tu trouves la plaque en cuivre du cabinet du docteur Couinaud, son nom et son titre gravés en lettres anglaises déliées, élégantes, un numéro de téléphone avec l’indicatif 61. Uniquement sur rendez vous. Tu fais demi tour, à pas mesurés, presque lents, tu traînes dans le petit square encore désert proche de la place du Marché. Tu connais son nom, square de la Noë. Tu t’assieds sur un banc de bois et de fonte, encore entretenu, encore verni, encore humide, les pieds en serres d’aigle peints en noir, enfoncés dans la terre. La ville respire par saccades. Petit square comme un poumon fragile. Tu penses à un banc de carte postale sepia sous un saule japonais de couleur pourpre noyé dans ses ramages, ses feuilles en forme d’étoiles tapissent le sol autour de lui, un espace figé entre souvenirs et réalité.

Tu fumes, hésites à aller plus loin. Tu pousses sur la plante de tes pieds pour te lever. Un vieillard rubicond nettoie la devanture de l’épicerie Sellos. Le bar tabac restaurant est ouvert, il fait aussi café concert le vendredi et le samedi soir. Tu penses que tous les cafés bars tabac sont essentiels, vitaux, des lieux de socialisation.Un tout jeune garçon nettoie le trottoir avec une wassingue, seau en main, tête penchée sur son balai. Tu te faufiles comme une ombre, t’assieds sur un tabouret au bout du comptoir, prends un œuf dur, tu commandes un café calva et le journal d’Argentan, tu lis ses gros titres La Semaine religieuse du diocèse de Sées, l’Élevage du cheval au pays d’Argentan, le haras du Pin. Pourquoi aller se battre là-bas ? . L’œuf fait un bruit mat en rencontrant le zinc. Tu te souviens d’un poème appris à l’école de garçons. La rue s’anime, le café se remplit d’ouvriers du bâtiment, de commerçants. Chacun sa place, chacun sa classe. La ville a un goût délétère et pourtant chaleureux, pas celui des villes méridionales à la gouaille vive mais celui, plus discret, plus secret, des villes de l’intérieur, celles qui se devinent, qui ne s’exposent pas. Tu sors, tu as besoin de respirer. Trop de monde.

Tu traînes, prends la première rue à droite, juste avant la rue des Marais, tu croises le presbytère encore habité par les abbés. En enfilade, deux salles paroissiales où l’on projette des films éducatifs et religieux ; un peu plus loin, à droite du presbytère un terrain de sport de plein air, foot en tête. Tu zigzagues de l’autre côté de la rue vers les autres commerces, le café épicerie de Mme Fleury, le boulanger pâtissier M.O.F., roi d’une pâtisserie simple, le gâteau d’argent, une texture légère faite de blancs en neige amandés mélangés à de la crème fraîche bien épaisse. Tu traînes dans le petit café ouvrier tout en longueur, ICI on sert le vin, vous apportez le pain, écrit à la craie sur une ardoise posée entre le rideau en dentelle et la vitre. Tu entres, senteurs de tripes façon mode de Caen et de boudins noirs de Mortagne au Perche, odeurs de tabac froid. Tu t’assieds à une petite table ronde toute neuve de formica jaune près de la fenêtre, sur une chaise en bois marron. La couleur jaune de la table fait ressortir le bleu de travail des ouvriers. Conversations d’actualités politiques, de travail, le poste radio est allumé toute la journée. Tu commandes un autre café calva. Le patron connaît tout le monde, il te propose une assiette de tripes toutes fraîches. Tu ne résistes pas, tu acceptes, lis un article du Monde d’avril 1961, Réponse a une Mise en garde sur la création du journal Témoignages et Documents sur la guerre d’Algérie par Maurice Pagat militant et syndicaliste, Robert Barrat journaliste et le comite Audin.

Tu entends sa voix douce et enjouée dire

Place Henri IV, il y avait tellement de boutiques dans cette rue qu’on pouvait y vivre. On y faisait toutes nos courses en semaine. Le samedi, on se retrouvait dans le bazar Mahé pour bénéficier des dernières réclames, on y restait des heures pour entendre les derniers commérages, y prendre une part active et acheter ce dont nous n’avions nul besoin.

Tu entres par le carrefour des routes de Putanges et de Falaise. Tu traînes, tu te traînes dans le quartier Moulinex et ses ateliers, le nouveau pôle ouvrier situé au sud est de la ville implanté près de la route de Falaise, non loin des axes industriels et de la voie ferrée. On a créé une zone légèrement en retrait du centre, déclassée. Tu découvres l’usine et ses transformations. Nouvelle classe ouvrière. Nouvelle organisation Nouvelle cadence imposée. Nouvelle discipline du temps. Architecture adaptée, lotissements, petites maisons alignées sagement, avec résignation.

Plus loin, la ville se défait.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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