#07/ le pont de Saint Brieuc


Moment suspendu où la mer apparaît pour la première fois. Où ? à droite, dans la baie tout en bas ! un débordement un trop plein comme un ciel renversé, là quand on passe le pont avec son effet venturi qui fera trembler ceux qui l’empruntent, le pont pour aller jusqu’à Brest ou le pont pour aller à la plage qui enjambe la vallée du gouet et le port du Légué, permettant de relier la ville aux sept collines, comme à Rome disent fièrement les briochins. Ici s’arrête la comparaison, quoique, dans chaque ruisseau il y a un tigre qui dort. Dans la transhumance de l’enfance, le pont traversé n’était pas celui-là mais un autre plus bas dans la vallée, un aqueduc en briques avec plusieurs arches qui a été détruit depuis à la dynamite et dont il ne reste que les piliers fantômes de chaque côté de la vallée. C’était l’époque où ils ne savaient pas qu’ils empruntaient les mêmes chemins, que l’un passait au dessus de l’autre, qu’ils se croisaient chacun dans la bulle hermétique et poreuse de l’enfance. Comme dans un générique de film, leurs jeunesses défilent, l’une dans une ville de banlieue au pied du périphérique, l’autre à Saint-Brieuc, chacun son pont, chacun son saint. Ici, ce sera le pont de Saint-Brieuc, sous préfecture, quartier des merles, au faîte d’une des collines aux maisons blanches identiques, des pierres en granit ourlant la porte et les fenêtres, toit d’ardoise, la rue Massenet , un quartier neuf avec ses excentriques. La maison du castor à flanc de colline, construite par celui qui ne connaissait pas les permis de construire et les contraintes administratives, qui s’asseyait sur les pétitions dressées à son encontre, pour hisser lui-même sa maison sur pilotis, au dessus du vide, loge regardant le trafic incessant du pont en béton. En éclaireur, le pinceau géant Raphaël collé au hangar de l’entreprise Sennelier, les murs pare-bruits avec des bas reliefs en forme de vague, le panneau marron annonçant la baie avec son vieux gréement , le Grand Legeon, l’odeur du Légué, du port à marée basse et toute l’enfance dans une vallée, les cours de gym du lycée Renan et l’adolescent courant en short dans la neige renvoyé au vestiaire par le prof de gym pour se couvrir, revenant avec des moufles, les après-midis à descendre dans les ravins, à l’ombre des arbres avec des masques effrayants, la Mjc du plateau rythmant les mercredis et les week-ends avec les cours de Judo, l’entraîneur entre deux bagarres emmenant le dojo à Brest, à Morlaix, les frères Kitché, tout le monde dans sa r16, histoires que sans avoir été vécues, font partie du patrimoine génétique. La maison de l’oiseleur collée au pont, dévastée par le pont, dont on aperçoit les fenêtres gothiques, cible des graffeurs, taguée, distille encore ses vapeurs de mystère. Un ermite, un homme oiseau, élevant vautours, corbeaux et perroquets, une volière bricolée dans un jardin, qui se défendait des gamins du quartier venant piquer ses planches, ses parpaings et ses sacs de ciment pour leurs cabanes au péril d’être becqueté par l’un des ses amis emplumés. Du haut de son nid d’aigle, à hauteur de la canopée des arbres qui descendent vers le port de commerce du Légué, il aimantait les enfants. Le pont enjambe le port du légué, longtemps oublié, abritant les plus hauts taux d’alcoolémie du département et fréquenté épisodiquement par des petits cargos déchargeant sables, ciments et planches sur la rive dédiée aux frets, près des containers rouillés, les fenwicks et les rails abandonnés, aujourd’hui devenu l’une des parties les plus vivantes de la ville. Maisons repeintes de couleurs vives, Criée, les rades les plus glauques ont été fermés et des terrasses s’y déplient. La silhouette de Maigret enquêtant dans les vasières s’est dissipées mais les relents du gaz des algues vertes qui ont envahi la baie sont bien présents à marée basse. On ne s’arrête plus à Saint Brieuc. On passe au dessus des années où l’enfance s’est dépliée. Les enfants ne s’entassent plus dans la voiture pour aller aux Rosaires ou à Martin-Plage, on ne cherche plus la chaussette du pont, blanche et rouge, presque toujours à quatre vingt dix degrés, on ne dit plus le premier qui a vu la chaussette a gagné, on file directement sur Brest. Quand on passe maintenant sur le pont, on découvre que la maison de l’oiseleur a été restaurée. Des rambardes anti-suicide masquent un peu la vue, brouille la vision de la mer. En février, les boules d’or aperçues à flanc de colline ne sont pas des ajoncs, mais des mimosas. On file directement sur Brest, reste encore deux cents kilomètres, si on veut arriver avant la nuit, on plisse les yeux avec ce soleil bas qui éblouit, on s’arrêtera juste à la sortie pour faire un plein au Leclerc de Plérin.

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.

Laisser un commentaire