#histoire #01 | La marche

C’est un carré bleu, liquide, aérien qui le décide à franchir la porte de chez lui. Un fragment minuscule qui s’est insinué avec une précision géométrique entre la cime d’un platane et l’arête d’une tour d’immeuble.
Pour lui, cela ne fait aucun doute, c’est un signe de l’univers, celui qu’il attendait depuis longtemps. Et à ce signe, il n’y a qu’une façon de répondre. S’extirper de la torpeur, de l’atonie, de ces jours qui ressemblent à s’y méprendre à leurs nuits.
Assis sur son fauteuil, et malgré la douleur sourde qui poinçonne ses lombaires, il parvient à se baisser et d’un coup de talon, enfonce ses souliers.
Le reflet dans le miroir de l’entrée lui rappelle qu’il est encore vêtu de son pyjama et de son bonnet de nuit. Qu’importe. Ce qui compte dans la vie, c’est de suivre son instinct, quand la lumière se présente à votre porte, on ne peut la refuser. La moquette rouge, aux poils courts, tannés, glisse sous lui comme un tapis roulant. La transition vers le carrelage froid puis le paillasson de la porte cochère l’étourdit brièvement, mais l’élan est plus fort, cet élan qui le pousse vers le dehors.
Fasciné, il observe le bitume cendré parsemé de rectangles tracés à la craie et de petites crottes sèches pétrifiées par le gel. Chaque gravillon atteste d’une histoire, d’une enfance qui s’évapore. Comment a-t-il pu oublier tout cela ? De longs spectres de buée s’échappent de sa bouche et dansent devant lui. Ses jambes flageolent. Main posée sur le mur, il reprend son équilibre, avec la prudence d’un funambule.
Dos droit et tête haute, comme le répétait l’adjudant. Ou l’instituteur, il ne sait plus. L’interstice bleu est toujours là, quasi phosphorescent, niché dans le gris de la ville.
Soudain, des roulettes déchaînées foncent sur lui ou plutôt sur ses souliers, plantés en éventail au milieu de la chaussée.
Le tourbillon l’emporte et le bouscule, comme un nageur débordé par une succession de vagues toujours plus hautes et menaçantes. Ses yeux s’écarquillent, ses poings se crispent et de l’index il appuie sur le tragus de part et d’autre de son crâne.
Peu à peu, cris et tremblements diminuent et, de fond sonore, se muent, comme par miracle, en silence radio.
Le temps s’est arrêté. Il resterait bien là, hors du monde. A l’abri des heurts et des frictions.
Mais il doit reprendre sa marche, répondre à l’appel de ce bout de ciel qui ne cesse de lui tendre les bras, comme si sa vie entière pouvait tenir dedans.
Son pas reprend, prudent, mesuré. Une pression s’installe dans ses cuisses. On dirait que l’asphalte est légèrement incliné. Son souffle devient court. Mais il en a vu d’autres.
Soudain, une douleur aigue lui comprime la poitrine. Il met plusieurs secondes à comprendre ce qui vient de se passer. Oui aucun doute. Un sac à dos juché sur deux roues vient de passer à sa hauteur et le heurter de plein fouet. Des pointes de métal froid s’enfoncent dans ses côtes. Il n’a pas été bousculé. Il a été perforé. La main sur le cœur, il n’arrive plus à avaler sa salive.
Trois pas de côté pour faire une pause, réévaluer les forces en présence. A mesure que sa respiration redevient régulière, sa vision s’éclaircit.
Filet de pisse à 10 h, talus de pierre surmonté de buissons avachis, à 11h, poteau de signalisation et couple se donnant la main à 15h. Les obstacles sont nombreux mais avec une concentration extrême, une trajectoire se dessine. Elle requiert des mouvements agiles et prestes. Aucun temps mort ne sera toléré. Lever la tête exercerait une pression trop forte sur le bas arthrosé de sa nuque. Le bout de ses chaussures devrait suffire à le guider.
Alors qu’il prend son élan, une lumière vive déchire le paysage. Le sol s’ouvre sous ses pieds et la façade de l’immeuble d’en face s’écroule dans un fracas de fin de siège. Une fois la poussière dissipée, ce qu’il voit l’étonne et l’émerveille. Jamais il n’a été transporté au plus près de l’intimité de parfaits inconnus. Au premier étage, un homme moustachu, vêtu d’un tee-shirt et d’un caleçon pleure, affalé sur son canapé. Juste au-dessus, un enfant décoiffé balance les pions d’un jeu de société par-dessus la table, et au dernier étage, sous les toits, une vieille dame en chemise de nuit caresse un chien qui n’existe pas. Ce geste l’attendrit, le happe dans un halo de douceur. Comme il aimerait se joindre à elle, inventer sous ses doigts des poils soyeux et rassurants, lui chuchoter que tout va bien, que l’absence des êtres aimés n’est due qu’à une insuffisance de la rétine.
Sa gorge se desserre un peu. Il parvient à déglutir. Peu à peu, tout se recolle. Les murs abritent de nouveau des vies hors de portée, encerclant des gens qui n’ont pas besoin de lui.
— Monsieur ?
Le bleu revient, encore plus fiable et précis que tout à l’heure. Il a perdu sa quadrature et s’est dédoublé. La voix cristalline, sans âge, s’amplifie.
— Je peux vous aider ?
L’unité d’extraction est là. Il tente un claquement de talon, mais ses jambes ne répondent plus. Il ne sent plus le goudron, ni le froid, ni la morsure dans sa poitrine. Une chaleur se diffuse jusque dans ses orteils. L’homme qui pleure, la vieille dame au chien et l’enfant ébouriffé se tiennent autour de lui et lui tendent la main.
— Mission accomplie, murmure-t-il dans un souffle.
Sur le carrelage de sa cuisine, la bouillotte est encore tiède.