Combien de matins et de commencements
avant d’écouter ce que je veux, c’est ça écrire, mon attente fut longue, de là tout s’est mis en mouvements par ce désir-là devant soi où tout se joue dans le génie de la solitude.
Il est en retard comme à son habitude, peut-être suis-je arrivé trop en avance, je ne sais pas, je suis certain de son retard, il récidive. Je m’installe en terrasse sous un grand parasol, il pleut des rayons de soleil en chute libre, j’aime regarder les passantes défiler sous mes yeux sans me prêter la moindre attention, je les prends discrètement en photo, celles que j’aurais pu aimer, celles que je n’oserais jamais aborder, celles qui auraient pu changer ma vie, celles qui resteront des silhouettes, celles qui correspondent à mon évocation des possibles. La place vibre sous la chaleur étouffante d’un été précoce, les plantes vertes ont soif, la rue pavée est luisante de légèreté, corps vivant, vibrant, traversée par des reflets de lumière, le marchand ambulant de glaces fait recette, les terrasses débordent, les paroles vacillent, les sons forment des éclats de tendresse et de rires, ils rebondissent sur les lèvres naturellement peintes des filles-fleurs, filles-femmes, enfants blonds aux yeux clairs, aux vêtements colorés à l’originalité inconsciente. Instant de paix, respiration de bonheur, saveur des désirs,
Je commence à douter de sa venue, notre dernière séparation fut houleuse, presque violente, sur un sujet encore tabou, jusqu’où l’écrit peut aller pour décrire le réel, y a t il une impossibilité constitutive de dire ou d’écrire ? Qui définit les limites, les moralistes, les politiques, les règlements des rédactions?. Les photos des déchirures des assassinats d’un peuple en révolte contre un pouvoir sanguinaire sont à publier pour témoigner, transmettre le réel, faire prendre conscience de la fragilité de nos démocraties, une guerre se termine une autre commence pour s’emparer du pouvoir, d’un pouvoir, ou de tous les pouvoirs figures de l’indicible, de la parole impossible, du cri archaïque. Les enfants en déshérence des orphelinats, des hospices, est un sujet choquant pour beaucoup de Français, mes photos de ces gosses déplaisent, elles distillent un malaise, une culpabilité vite imputés au seul État responsable, je me demande ce qui les gêne, leur impuissance, l’irresponsabilité de l’État´ou que ces enfants soient maltraités, violés, mis sur le pavé parce qu’ils ne sont pas nés du bon côté de la barrière, mon article de presse accusateur des conditions de travail des ouvriers des usines Michelin et son pneu radial, le poids de leurs charges mentales et physiques, l’absence de sécurité a fait bondir le Patronat. On m’a menacé. J’ai compris que dire est terriblement dangereux dans un pays malade aveugle à sa propre vérité, prisonnier d’un destin qu’il refuse de voir, condamné par ses propres actes, incapable de communiquer sans se détruire, miné par un mal intérieur qu’il attribue à l’extérieur. Œdipe droit devant enlace la France sûre d’elle, persuadée de maîtriser son destin, alors même que chaque pas la rapproche de ce qu’elle refuse de voir. Mon dernier reportage a provoqué un séisme, un schisme j’ai du quitter le journal, d’autres ont pris la même décision. J’ai pris une distance,
Il ne viendra pas. Je pousse ma chaise, je me lève, déçu, je voulais dialoguer, lui expliquer, lui proposer de faire la paix, retrouver notre vieille complicité construite sur des terrains abrupts. D’un pas rapide, tendu, je me dirige vers la gare.
Combien de matins et de commencements,
ça a débuté comme ça, dans mon silence intérieur je me risque à écrire, à écrire vraiment, à nu, l’écriture est venue à moi, ou l’inverse, il ne pouvait en être autrement,
j’ai compris que dire est terriblement dangereux dans un pays malade aveugle à sa propre vérité…..
je souscris à cette déclaration.
Merci
Bonjour Eve
Merci pour votre commentaire, nous avons des exemples de violences psychologiques et physiques sur – les disant.es – la mort les accompagne parfois.Certains auteur.es s’autocensurent pour ne pas comme Icare se bruler les ailes.
Bonne journee
Martine Lyne
Même si je ne suis que de passage, lointaine depuis quelques temps, et presque partante de cet espace Tiers-Livre, je viens saluer la teneur et l’originalité de votre texte. Il dénote une grande expérience des réalités sociales et des difficultés de compréhension entre les gens et les pays. Ne pas s’auto-censurer suppose un environnement suffisamment bon. L’Atelier d’écriture paraît un espace protégé, il ne permet pas de savoir ce qui se passera dehors, plus tard lorsque l’écriture quittera son nid. C’est donc l’aventure. J’aimerais bien lire votre livre « La barbarie des exils « . Je vous souhaite une belle année 2026.
Chère Marie-Thérèse,
Belle et heureuse année 2026 pour vous et les vôtres.
Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire mon article et de l’avoir commenté.
L’Atelier d’écriture paraît un espace protégé, il ne permet pas de savoir ce qui se passera dehors, plus tard lorsque l’écriture quittera son nid. C’est donc l’aventure… vous avez totalement raison, aurais-je la liberté de ne pas m’auto-censurer ou d’être autocensurée…
Merci de votre intérêt pour mon livre; je souhaiterais que nous communiquions par courriel, si vous le désirez. Pourriez vous me contacter j’ai fait une fausse manipulation et perdu vos coordonnées.
Bien cordialement.