la vague
Quand il pénètre dans la salle des Courbet, la vague est à son point culminant. La même, transformée, mobile, deux fois, trois fois, sur les quatre murs, poussée autant par les masses de liquide que celles du ciel. Suspendue avant la déflagration de la descente. Il l’entend de très loin, avant même les borborygmes des galets qui dévalent la pente. La vague du paravent de la maison. Sa grand mère l’avait chiné dans une salle des ventes, il n’en restait qu’une structure en bambou. Elle l’avait redoré, comme elle voyait loin, que rien ne lui faisait peur, elle l’avait réinventé. Interrogés sur le motif désiré, ses parents s’étaient prononcés d’une seule voix. La mer. Et les mains courtes et puissantes de la vieille dame s’étaient exécutées en s’inspirant de la vague de Courbet. C’était ça. Elle l’avait divisée en trois pans, y avait mis du relief avec du papier mâché et des perles alors la déferlante y puisait une force décuplée côté face, le jour où les gouttes de perles d’écume s’affranchissaient de la masse pour éclater sur les rochers, côté pile, plongée dans la nuit, gonflée, menaçante sous la lune voilée.
Après trente ans d’exil, la vague les avait ramenés sur la côte. L’écume de leurs souvenirs lyonnais accrochée à leurs cheveux iodés. Les goémons du primas des Gaules leur donnait une tête étrange. Le père plongé dans les récits de naufrage émergeant pour les repas avant de rejoindre sur la banquise les aventuriers de l’Endurance tandis que la mère défrichait des murs de ronces et de fougères pour atteindre le ponant. Ils vivront comme le peintre face au motif depuis la fenêtre de leur maison. Ils appuieront leur visage à la vitre et regarderont la tempête.
La promenade des chênes
La promenade des chênes a longtemps servi de table à cartes où ils déroulaient leur avenir. Il suffisait de claquer la portière et de monter la petite sente qui monte vers la boule du Mont Verdun, là où les chênes bordent la prairie, les chevaux broutent à flanc de colline qu’ils commençaient à dérouler les scénarios. Ils étaient arrivés dans la région par hasard comme les boules de pollen accrochés au poil d’un chien. C’était Paris qui s’ébrouait et grattait toutes les personnes indésirables alors malmenés par les loyers, les transports infinis, cherchant le vert et un nouvel essor. Ils étaient descendus vers cette grande ville du sud, un virement de bord en attendant de réajuster leur trajectoire vers l’ouest. Le provisoire peut être long. Ils s’y étaient attaché à cette ville où il avaient construis leur nid et leurs petits mais maintenant, ils étaient repris par ce désir de partir, de vivre à la campagne. Ils pénétraient dans la petite forêt, envahie par le lierre et tout en imaginant la suite, ils arrachaient les lierres les plus voraces qui étouffaient les arbres, et ça leur faisait un bien fou, ils avaient l’impression d’y être déjà. Le sud était trop chaud, la campagne environnante manquait de rivières, la montagne trop frontale, ils se sentaient bien près de la mer, à l’ouest. Quand ils passaient devant le château qui abritait une communauté mystérieuse, ils rentraient dans le parc voler un ou deux kakis, puis ils revenaient à leur projet, lui la maison à bâtir, elle plutôt Marie-Antoinette et ses moutons à retourner le champs et préparer des couches de lasagnes. Ça faisait un bout de temps qu’ils faisaient ainsi la promenade des chênes en déroulant leur projet. Aussi quand un jour ils annoncèrent qu’ils partaient, on s’inquiéta mollement. Le temps qu’ils mettent leur projet à exécution, ça laissait de la marge, le projet pouvait échouer. Mais non, ils voulaient partir pour de bon. On s’habitua à cette idée, c’était douloureux pour ceux qui restaient. Mais on imaginait leur absence, on se tournait vers d’autres amitiés, on guettait le panneau « à vendre » à leur fenêtre, on leur présenta même des agents immobiliers, on leur demandait la date du déménagement, on s’était vraiment habitué à vivre sans eux et on s’étonnait de leur présence, encore. Là bas, on s’impatientait, quand est- ce qu’ils arrivaient. Ils étaient à ce point d’équilibre où ils étaient ici mais plus là ni là- bas mais ici- bas. Une grossesse qui aurait dépassé son terme.