#construire #03 | Une voix inquiétante

Quelqu’un m’observait, tournait autour de ma serviette de plage. Un homme qui, las de son manège, s’en alla. Je le regardais s’éloigner, marchant lentement, comme en apesanteur. Ces pas ne laissaient aucune trace sur le sable. Une larme, grosse et noire comme une perle de Tahiti, a roulé sur ma joue. Je ne l’ai pas sentie, je l’ai vue. J’ai éprouvé une tristesse énorme, un abandon inconsolable. Mon visage s’est dissout en un magma visqueux qui a disparu dans un « slurp », comme fait l’eau d’un lavabo qui se vide. Siphonnée, j’étais siphonnée. J’ai essayé de résister à cette aspiration, de tendre les bras, de me raccrocher, sans y parvenir. C’est à ce moment que j’ai repris conscience. Était-ce moi qui avais crié « Chéri, chéri ! » ? Sans doute, puisque j’ai entendu distinctement quelqu’un dire : « Elle fait un rêve érotique, c’est la morphine. » Combien de temps s’est-il écoulé avant que je commence à me rassembler, à ressentir que mon corps vivait, à réaliser qu’il était couché dans un lit, branché à une machine qui clignotait en émettant des bip bip. « Vous m’entendez, Madame, serrez ma main si vous m’entendez ! » J’essayais, j’essayais, sans y parvenir. Combien de temps ai-je ainsi flotté dans ce no man’s land, entre songes et réalité. Entre partir, rester ou revenir. Et toujours cette voix douce qui m’exhortait : « vous m’entendez, Madame, serrez ma main si vous m’entendez ! » Combien de temps entre le moment où j’ai pris la décision de répondre à cette main chaude et celui où j’ai réussi à le faire ? Il m’a semblé que j’avais échoué plusieurs fois, que je m’étais affolée à l’idée que la main me lâche — par fatigue, désintérêt ou détresse —, avant que mes doigts veuillent bien m’obéir. J’ai serré la main et dans la fente de mes yeux qui peinaient à s’ouvrir, j’ai entrevu des gens en blouse de papier, charlotte sur la tête, qui se penchaient sur moi : « À la bonne heure, elle est là ! » Plus tard, j’ai appris que j’étais restée, dans le coma, plusieurs jours. Agressée et blessée à l’arme blanche dans la foule d’un feu d’artifice, j’avais subi plusieurs opérations. Dès que tous mes paramètres seraient régularisés, je serais transférée dans un service d’orthopédie. Dans la salle où je me trouvais, il y avait plusieurs boxes séparés par des rideaux gris. Dans chaque box était couché un patient qui nécessitait, comme moi, une surveillance constante. J’avais compris que mon plus proche voisin était un jeune homme. Il devait être en piteux état ; il délirait beaucoup. Le jour, je parvenais à oublier ses gémissements, au milieu du va-et-vient des soignants, mais la nuit… Entendre, écouter — je ne pouvais m’empêcher d’écouter —, sa respiration sifflante, ses râles, les quelques mots incompréhensibles qui lui échappaient, était inquiétant, tout à fait oppressant. Au petit matin du jour où j’allais quitter ce service, alors que j’étais dans un demi sommeil, j’ai enfin compris ce qu’il répétait : « Paul…, Paul…, désolé…, encore raté… », d’une voix grave, caverneuse et désespérée. J’ai ouvert les yeux, terrifiée. Il y avait cet appel au secours d’une détresse incommensurable et il y avait ce prénom, Paul. Celui de mon fils ! Que venait faire mon fils dans cette salle d’hôpital ? Se pouvait-il que mon séjour dans cette unité de réanimation se conclue par cet épisode sinistre. La voix s’était tue, que résonnait encore ses mots angoissants. Ils gâchaient mon plaisir de changer de décor, altéraient mon optimisme chancelant. Quelle étrange circonstance ! Je ne saurais dire pourquoi, à ce moment-là, j’attachai tant d’importance à cet incident. C’était comme si, tout, dans mon séjour à cet endroit, avait tendu vers ce dénouement catastrophique : me rappeler mon fils ! Alors qu’on me transportait vers un autre service, en passant par les trisres couloirs du sous-sol de l’hôpital, je me mis à faire des suppositions. On ne devrait jamais faire de suppositions, surtout quand, en position de faiblesse, on est dans l’incapacité de les étudier avec lucidité.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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