#mardis | 13.01.2026, Intérieur Extérieur

NIVEAU RUE └── Entrée en chicane └── Patio central (à ciel ouvert) ├── Cuisine ├── Réserve ├── Petite pièce de service └── Escalier vers étage

1er ÉTAGE └── Galerie périphérique ├── Pièce principale ├── Pièce principale 2 └── Pièce secondaire 2e Étage ├── Pièce principale 1 Pièce secondaire 2 ├── 1 Pièce secondaire

TERRASSE ├── Espace ouvert └── Petite pièce éventuelle

Je cartographie, vérifie les plans hypothétiques d’une maison ancienne, une vieille dame qui s’est adaptée, transformée construite par strate, héritages séculaires d’invasions, de colonisations, de secousses sismiques. Un endroit où poser mes valises peut-être. Je connais peu cette ville, j’y suis passé quelques fois sans vraiment m’arrêter. Mon carnet de notes et stylo dans une main, mon plan dans l’autre, je pars à la découverte de ce quartier à la réputation douteuse. Dans ce dédale de ruelles je cherche une voie dite sans issue, une impasse large de 1 à 1,5 m, plus étroite que la ruelle large de 2 à 2,5 m sur laquelle elle devrait se greffer dit le plan. En marchant, je dessine les voies de passage obligé entre les quartiers, entre les portes de la ville et le souk ouverts à tous à l’exception d’impasses non soumises au domaine public. Leurs configurations m’intéressent à l’écart réservées aux riverains, un espace où volontairement le quartier se retranche de la vie publique, le soir il se ferme, une ou plusieurs portes l’isolent du reste de la ville et du monde pour se protéger des voleurs, des bandits, ce n’est pas le mellah.

Depuis la rue étroite et pentue, pavée de galets usés par quatre siècles de passages, la maison m’apparait là, dans cette impasse peu visible depuis la ruelle, nous sommes face à face. Je suis fourbu d’avoir autant arpenté cette ville, de m’être perdu, revenu mille fois sur mes pas, demandé mon chemin, provoqué des éclats de rire, bu thé sur thé, café sur café, m’être assis sur des coussins à même le sol, relevé, assis, relevé, une gymnastique à laquelle mon corps n’est pas habitué. Je l’ai trouvée enfin, c’est un choc, une rencontre. Je n’ai jamais été propriétaire, posséder ne m’intéresse pas, j’habite toujours au cœur des villes dans des appartements petits ou grands, fonctionnels, agréables, confortables sans être luxueux, conformes, en règle pour l’essentiel, passe-partout, avec des voisins, les charmants, les grincheux, ceux qui oublient leur poubelle devant votre porte ou la leur, les fumeurs compulsifs, cigarettes écrasées sur les marches du vestibule, ceux qui crient sans savoir pourquoi le soir sur des enfants tétanisés, ceux qui oublient d’aimer, d’embrasser, de sécuriser, ceux qui chantent, ceux qui rient bruyamment, ceux qui claquent leur porte pour se sentir vivre, ceux qui dansent en ouvrant leur porte, ceux qui disent bonjour d’un signe de tête, ceux qui sourient avec un signe de la main, ceux qui détournent la tête et d’autres visages inexpressifs découvrant l’ascenseur en panne, la loge de la concierge fermée pour raisons personnelles, un quotidien de villes hiérarchisées où la mixité sociale s’efface à pas feutrés depuis peu, depuis la fin de la guerre, les villes et leurs milliers de bruits, ceux des voitures, des klaxons, des ambulances, des pompiers, des flics, des motos aux pots d’échappement bidouillés, des sifflets des gendarmes, des gueulantes, des courses poursuites, les discussions ou parfois les voix s’assombrissent, s’approchent d’une bagarre en règle, s’éteignent ou reprennent de plus belle au bistrot du coin devant un Fernet Branca, les pas précipités et les rires des enfants, les bruits métalliques du métro, les klaxons des voitures, les cris des vendeurs de journaux, des vitriers, des émouleurs pour aiguisage, des chiffonniers, des marchands ambulants (mouron, lacets, fleurs, journaux), des rétameurs, des rémouleurs, des ramoneurs, des musiciens et chanteurs de rues, tous ces petits métiers grouillent, parcourent la ville, lui offrent bagout et savoir-faire, tout cela serait derrière moi. Je suis mal à l’aise, mes lieux s’éloignent, se détournent, s’effacent, je pense au paysage olfactif des villes où j’aime vivre, dense, contrasté, parfois âpre, les odeurs de pluie sur les trottoirs crasseux, de bitume, les relents d’égouts, les odeurs pungentes de lessive et de javel, celles des marchés de plein air, les odeurs de marée des poissons, des légumes terreux et herbacés, de fruits mûrs sucrés et acidulés, odeurs de pain chaud, de baguettes croustillantes, de croissants au beurre, de brioche des boulangeries, celles matinales du café torréfié qui embaume la rue, celles des laiteries fromageries tenaces, celles animales prononcées et persistantes des boucheries charcuteries, celles âcres, corrosives, de gaz d’échappement, de moteurs chauds, de garages, d’huiles rances, de graisses mécaniques et tant d’autres odeurs refuges.

Leur absence fragilisera-t-elle ma vie future ?

Je n’ai pas encore de réponse, un nœud dans la gorge, une appréhension, cette maison ottomane révèle une façade austère percée d’une unique ouverture, la porte monumentale en cèdre du Liban, haute de 3,50 m, révèle les stigmates du temps, le bois sombre presque noir aux endroits les plus exposés conserve des traces de peinture rouge sang-de-bœuf dans les creux des sculptures, les clous de bronze à tête pyramidale disposés en rangées géométriques dessinent des losanges et des étoiles, deux heurtoirs en forme de main de Fatma pendent de part et d’autre, leur métal patiné par d’innombrables attouchements, cloué à même la porte sur un rectangle de 10 à 15 cm, nettoyé chaque jour avec zèle. Je tremble, je transpire, ma respiration s’accélère, si les mains de la chance appelaient un texte qui ne voudrait pas encore sortir ni répondre aux chants entêtants, aux sons mats arrondis en notes graves sur le seuil comme une annonce, un grincement de portes entrebâillées, de portes qui ouvrent d’autres portes, de portes au creux des portes qui initient, esquissent, engagent un passage peut-être simplement celui du vestibule coudé pour préserver l’intimité d’où il est facile de s’évader par la ruelle étroite en pente. Je remarque au-dessus du linteau une plaque de marbre blanc gravée en caractères coufiques anguleux, sans doute une sourate protectrice et la date de la construction de cette belle aristocrate selon le calendrier hégirien 1142 (1729 de l’ère chrétienne). Je redeviens un petit enfant traversé de pensées magiques sous la protection de la maison à la façade austère, à son seuil je me sens protégé, j’ouvre la porte monumentale en cèdre du Liban,

j’entre.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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