#construire #03 | Amandine

Aujourd’hui la plage est minuscule. Le grand ciel gris et l’océan d’un anthracite menaçant occupent l’espace. Un jour j’ai marché sur une plage sans mer derrière un homme pressé. Il était pressé de retourner dans la ville s’asseoir à une terrasse ou s’accouder à un comptoir, il marchait vite à dix mètres devant moi, alors que d’habitude il était toujours derrière moi. Jamais nous ne marchions côte à côte, si je ralentissais il ralentissait pour rester derrière, je marchais toujours seule. Et là, je ne pouvais allonger mon regard jusqu’à la limite de ma perception, je ne pouvais chercher à voir au loin si loin la mer à marée basse, je cavalais derrière lui, ni sable ni eau ni ciel ne m’était accessible, alors que mon corps se déplaçait dans l’immensité du ciel du sable et de l’eau. J’étais enfermée par un mariage. J’étais dans l’espace et dans l’absence d’espace, j’étais à la mer et n’avais pas le temps de tourner la tête vers la mer, ni d’attendre son retour vague par vague. J’étais prise dans le temps de l’autre, prisonnière.
Un homme emmitouflé dans son manteau marche sur la promenade longeant la plage. Il n’est pas tard mais la nuit tombe à cinq heures et déjà les halos des réverbères sont séparés par des zones d’ombre. L’homme ne se promène pas, il a un but, il file à grands pas. Une urgence ? Je décide de le suivre. Je n’ai jamais suivi un homme inconnu alors que j’ai été suivie par des hommes. Au point de ne plus rentrer seule après des répétitions de chorale ou rencontres du cinéma. Au point de prendre un ami pour venir me chercher. Au point de fréquenter cet ami qui venait me chercher, et par un ricochet désastreux louper une histoire d’amour avec un ténor dont les regards me liquéfiaient. Parce qu’un homme m’attendait, avec sa moto, parce que d’autres me suivaient, j’ai loupé un grand amour de ma vie. L’homme quitte la promenade et prend la grande avenue bordée de cafés. Ici les éclairages ont gardé leur allure 1900, candélabres à trois branches portant des globes blancs aux allure d’opalines. On pourrait soudain voir une Peugeot 201 bleu roi et chromes argentés transporter une silhouette de femme à chapeau accompagnée d’un dandy à moustaches brossées. L’homme oblique vers les grands magasins, une tendance à longer les murs. Impossible de voir son profil ou un bout de cou. Il est assez petit, brun, coupe insipide, noyé dans son manteau. Il ne regarde pas les vitrines, les Happy New Year, les vêtements noirs et or de mannequins déshabillés ayant promis une nuit sexuée de passage à l’an suivant, puisque marquer le renouveau nécessite de boire manger s’habiller se déshabiller. Il prend la rue des Lauriers Saints, disparition des vitrines, de la foule des acheteurs, des éclairages anciens. Maisons avec portes crasseuses, bornes en pierre noircie et marches rafistolées de béton, trottoir à crottes, coins et recoins d’entrées, de poubelles, vieille cordonnerie fermée, rideaux de fer tagués à moitié ouverts, fumeurs solitaires devant bar vert bouteille, vitrine peinte maison avec père Noël étoiles et cotillons. Il ralentit. Mon cœur accélère. Je devine où il va. Il s’arrête devant la jeune femme dans l’ombre d’une encoignure, elle jette son mégot et l’écrase de sa botte. Elle porte aujourd’hui une petite fourrure blanche qui à la taille laisse voir un peu de ventre avant la ceinture et le jean, elle n’a peut-être rien dessous, je n’ose traverser pour m’approcher. Je crie en silence NON AMANDINE NON ! Car je la connais : je l’observe depuis que je traîne désœuvrée en ce bord de mer à la recherche de je ne sais quoi, j’ai repéré les figures de cette ville. Elle, je l’ai nommée Amandine.

A propos de Valère Mondi

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

Laisser un commentaire