#construire #02 | Une plage, matin

On ne sait pas ce qu’on cherche, on cherche des choses, on cherche du vivant, quelque chose qui bouge qui se déplace qui rentre dans sa coquille ou qui se laisse balloter par l’eau, qui n’a pas encore de nom, on éprouve le gluant le visqueux le sec le salé le grattant le brûlant, les boutons les croûtes les blessures les morsures,  on emmagasine des mots on apprend à penser, bigorneaux moules chapeaux coques strombes nacres couteaux, on emmagasine et le silence de la mer retirée va cesser, le silence va se peupler de mots, de pensées, de craintes, de menaces, le vent sur le sable ne sera plus seul et les roches et les vers de sable, il y aura les algues brunes rouges vertes les escargots de mer les grains de café la marée les crabes morts les pinces la douleur l’ébouillantage les écrevisses et les petites crevettes grises, puis roses, il y aura le lichen les puces de sable et les chiffres jusqu’à cent et les chiffres jusqu’à mille, les coups de soleil et d’autre coups, et plus il y aura de mots et moins il y aura de silence, et plus il y aura de mots et plus l’enfance se diluera comme le reflet du petit visage à bob jaune dans la flaque, l’enfance s’effacera, disparaitra, on perdra l’origine, on perdra la mer le sable mouillé le sable sec  et la brise sur la peau. On pensera « la brise », on pensera « sur la peau ».   

Une mèche de petit enfant est soulevée par la brise, une mèche fine et dorée de cinq ans, à reflets presque blancs, on pense à un petit Nordique, un descendant de Viking minuscule, l’enfant joue, des perles de sueur sur le front, assis jambes écartées tapant sur le sable, des petites jambes déjà musclées, la mèche oscille au gré d’une brise matinale silencieuse et douce, sa peau mate sera celle d’un berger ou d’un pêcheur on le sait, on voit que cet enfant grandit au soleil au vent et à l’eau par sa force propre, un zéphir glissé dans ses cheveux soyeux,  il gravit les rochers ne craint pas l’écorchure, ne craint pas l’animal ni le chien ni le serpent ni le poulpe ni le gros crabe aux yeux noirs, oui mais voilà, soudain il s’approche de sa mère, se met à califourchon sur ses genoux, tire sur son haut de maillot, la mère résiste mais il tire, la mère ne veut pas, il tire encore, elle s’immobilise et se tait,  il se met à téter . Quelque chose se brise pour celui qui regardait. Un mythe un espoir d’humanité une vigueur, ça disparait comme s’échappe le sable de la main qui le retient, ça s’efface sous une gêne incestueuse, quelque chose ne va pas, ça ramène la tristesse la peur la honte et ça déglingue le rêve d’humanité neuve qui se présentait sur la plage, ce matin.

On construit des châteaux, les adultes construisent aussi des châteaux, des châteaux forts à tours crénelées et murailles profondes  larges au pied, aux allures de contreforts pour prévenir la marée, des châteaux à tunnels, à circuits, à pièges, à décorations nacrées, à couteaux plantés droits vers le ciel et défiant les assaillants, des forts à routes bien tracées,  pas question d’y marcher, certains parents  jouent au château jusqu’à l’épuisement de la journée, il y a tout le long de la plage les constructions des familles ou des enfants uniques, seuls avec leur pelle lorgnant sur le groupe joyeux à côté, on entend parfois des colères  avec cris  pleurs et rage, des coups de pied cassent une œuvre écrasent dispersent et cassent encore, il y a des parents qui jamais ne toucheront une pelle ou un râteau, il y a ce petit chien qui furette et que tout le monde craint, il pourrait bien transformer une tour en pissotière ce petit chien et à qui appartient ce petit chien, verts cinq heures l’eau s’avance par vaguelettes inoffensives et dentelées, elle lisse, elle arrondit, elle étale, elle rectifie, une plage c’est plat, on ne se révolte pas, on ne fait pas la loi ici.

A propos de Valère Mondi

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

Laisser un commentaire