Tu traînes. Tu t’es introduit dans sa chambre par hasard, on pourrait dire par désœuvrement ; elle n’a pas bougé. Tu t’es approché de son lit ; elle n’a pas bougé. Tu t’es penché sur elle ; elle n’a pas bougé. Tu as entouré sa tête d’un nimbe ; elle n’a pas bougé. Tu as chuchoté, à ta façon, à son oreille ; elle a tourné la tête lentement vers la droite, puis vers la gauche, devinant une présence sans te trouver. Elle a ouvert les yeux, les a refermés sur sa fatigue, sur sa solitude. Elle n’est pas tout à fait morte, as-tu pensé, soulagé. Comme elle est pâle, aussi blanche que ses draps ! Et pourquoi est-elle enfouie sous un édredon de plume, alors qu’il fait si chaud dehors ?
Celle qui te mettait en imagination dans ses poches, lorsqu’elle était enfant, parce qu’il lui fallait un petit compagnon au moment de quitter sa mère à la porte de l’école, ne t’a pas reconnu. Il y a si longtemps que tu as quitté ses poches. Tu traînes dans sa chambre, tu ne te résous pas à la quitter. Elle est malade, gravement malade. Son sang est malade. Aurait-elle été mordue par un vampire, par Dracula lui-même ? Tu traînes, tu tergiverses. Que faire pour l’extraire de sa torpeur. ? Tu dois la distraire, la réconforter, la stimuler, lui faire de beaux rêves, lui insuffler l’élan qu’elle n’est plus capable de trouver en elle-même. Tu l’emmènes dans les coteaux, tu lui fais visiter les petites églises romanes cachées des vallons. Tu lui fais sentir l’odeur de Garonne, goûter les chasselas de Moissac, écouter les hululement des chouettes au cœur de la nuit. Tu l’emmènes marcher dans le vent d’autan pour qu’il ébroue ses cheveux, caresse et réchauffe sa peau. Rien n’y fait. Elle demeure indifférente à tes efforts. C’est vrai qu’elle a toujours eu tendance à l’indifférence, elle qui lui a permis de survivre à bien des aléas de l’existence. Oui, c’est vrai, mais tu sens qu’aujourd’hui, c’est plus inquiétant : très loin dans l’indifférence, elle est devenue indifférente à elle-même. La voilà qui se lève, sans appeler à l’aide. Pas prudent, mais pas étonnant. Cette orgueilleuse a toujours voulu se débrouiller seule. Elle se tient au mur, se lance titubante pour franchir l’espace qui la sépare de l’escalier, s’assied sur la marche du haut et descend les autres sur les fesses, en s’arrêtant toutes les trois marches, pour laisser son cœur se calmer. Les toilettes sont au rez-de-chaussée, sa chambre au premier étage. Tu restes en elle, immobile de peur de consommer le peu de son énergie. Ça y est, elle a regagné son lit. Son visage chiffonné, fermé sur son angoisse, repose à nouveau sur son oreiller. Les paupières closes, elle reprend peu à peu son souffle. Plus question de traîner. Tout doucement tu tentes de lui raconter ses histoires favorites, tu lui récites le début du Grand Meaulnes , celui de La maison du chèvrefeuille. Tu la sens plus réceptive. Si tu lui parlais de ses propres histoires ? Tu campes dans son esprit ses personnages récurrents, tu sollicites leur aide. Lequel lui fait un clin d’œil ? Lequel lui réclame de nouvelles aventures ? Auquel vient-elle de sourire. Elle s’est endormie sur ses rêves d’écriture. Reprends ton petit vélo, tu peux aller traîner ailleurs.