Tu descends les pavés, Paris-Roubaix, ton porte-bagage gémit, chaque secousse résonne dans les oreilles de ta chapka. Tu passes devant l’hospice où les gars se querellent. Ils s’interrompent pour te saluer et repartent dans leurs embrouilles. Tu descends la rivière,tu croises les vélos cargos cuirassés, casqués, barbes taillés au cordeau, clignotants, luminescents, ils vont livrer leurs lignées aux crèches et écoles. Tu retrouves le cormoran qui sèche ses plumes sur une bite d’amarrage, le héron qui remonte la rivière. Tu apprécies l’accalmie que t’apporte les vaguelettes qui viennent lécher le quai, tu traverses les quartiers neufs, appel à projets d’architectes, présentation de maquette, monde fantasmé, paysagistes, urbanistes, passants fourmis, centres commerciauxl recouverts d’un mur végétal, tu glisses entre les roseaux et les canards . Tu passes sans les voir absorbé à te remettre en bouche les vers, les chansons, autant de cartons que tu mets dans tes poches, tu les repasses pour apprivoiser ta mémoire, pour t’assurer que les nouveaux n’ont pas effacés les anciens et c’est en frémissant avec les chevaux d’Hippolyte qu’un leviathan surgit sur les murs de la Sucrière avec ses dents affreuses et ses écailles hérissées et déjà l’orée des ponts et la bataille municipale qui s’affiche, caviardage, dents noircies, étoile de la Palestine aux feux du dernier garage, avant l’’autoroute. Tu te dis que ce garage ressemble à ceux de ton enfance avec le pompiste dans sa guérite. Tu remontes le pont de fer suspendu, tu tournes devant la boutique isolée au pied de l’immeuble oublié au milieu de l’échangeur, îlot où l’on trouve des coupes en or, en argent, en bronze, des médailles pour athlètes, des rubans et des ceintures. Tu croises le regard d’une odalisque allongée dans la vitrine. Tu reconnais les collégiens, les lycéens le long du trottoirs. Les filles au brushing, sac à main à l’épaule, le portable à la main, affairées, les garçons, les cheveux dansant et la raie mon pelot, la moue boudeuse, check. Ils ne te calculent pas. Parfois, ils descendent de voiture sans permis avec leur ordis, claquent la portière des suv de leurs darons. Tu entends la sonnette électronique qui vient vous ramasser dans le parc. Tu ouvres la porte de la classe, les élèves rentrent dans un vacarme de paroles, de chaises déplacées, de sacs qui tombent, de vêtements froissés. Tu vogues dans la classe avec ta voile tempête sur une mer agitée à très agitée. Tu aperçois l’écume des têtes qui émergent du sommeil du matin, qui attendent l’obstacle, le rocher pour tailler , monnayer un point tout à leur calcul de moyenne, de notes et les darons qui menacent fond, prompts à crier à l’injustice pour défendre leur poussin très sensible. Tu penses à ln de x une fonction merveilleuse, la machine à calculer en papier qui additionne et multiplie les nombres des décimaux, les racines carrés. Tu remplis la tirelire.
Tu traînes en tenant ton vélo par la bride, tu viens encore de crever, non, cette foi-ci, c’est la roue qui s’échappe, tu vois les roulements à bille tombés dans le caniveau comme des gouttes de mercure, tu téléphones à ln de x en lui trouvant des charades inconnues, tu grattes dans ton cerveau ce qui pourrait la faire rire, tu es à chaque fois étonné par des trouvailles qui sortent en alexandrin, en huitain, en sonnet et déjà la boutique de vélos. Tu commandes une roue neuve, tu discutes en connaisseur, échanges des astuces. Tu repères les vélos qui meurent pour réparer les vivants, au passage tu cueilles une barre de fer, une grille qui pourront servir. Tu sors une ficelle de ton sac à dos, tu harnaches le butin sur ton porte-bagage, tu en profites pour prélever aussi le moteur d’un micro-onde abandonné. Comme un bousier tu remontes tes trouvailles et ta bicyclette. Tu caresses le chat qui retourneses felans sur le carrelage , tu ne sais plus, tu n’en peux plus, tu vas dormir, tu dois t’étendre, le parquet fera l’affaire, ou le premier lit, paumes au ciel. Tu ronfles, tes joues se gonflent, se creusent en soufflet dans un ronronnement régulier. Tu te réveilles en demandant combien de temps tu as dormi, réflexe arithmétique, tu veux connaître le temps qu’il te reste.