#construire #01 | Un prologue, pourquoi pas ?

Est-ce parce que j’ai croisé Sandra au supermarché que j’ai commencé à y penser et même à me triturer la cervelle ?

         Maintenant que le temps est passé, maintenant que l’un des protagonistes de l’histoire est mort, je pourrais la raconter telle que, moi, je l’ai vécue ! Dans un premier temps, mon récit ne diffèrerait guère de celui que mes collègues de travail pourraient faire. Au milieu de nos tâches, qui étaient nombreuses et accaparantes, chacun de nous, suivant sa fonction, sa curiosité et son sens de l’observation, glanait des informations, informations que nous partagions, dans notre salle de repos, de sorte que, au bout du compte, on savait tous à peu près les mêmes choses sur les événements qui advenaient sur notre lieu de travail. Même si, comme toujours et partout, restait ce qui ne se disait pas, pour toutes sortes de raisons : discrétion, pudeur, sensibilité, éducation, culpabilité, calcul même…

J’ai, à présent, l’impression de comprendre un peu mieux l’affaire. En effet, dans des circonstances très particulières, il m’a été donné d’en avoir de nouveaux éclairages. Mais qu’est-ce que comprendre ? Avoir beaucoup entendu, beaucoup écouté, beaucoup regardé pour assembler des faits que l’on pense avérés, des images, des paroles échangées, des impressions, des idées aussi et, à partir de cet ensemble de matériaux hétéroclites et parcellaires, de cet amalgame, se faire une idée du déroulement de l’histoire — sa propre idée, ne la fabrique-t-on pas, en y mettant pas mal de soi. C’est cela qu’on appelle comprendre : prendre ensemble. Mais voilà, chacun est différent des autres et n’assemble les éléments dont il dispose ni dans le même ordre, ni en leur accordant une égale importance. Alors, l’histoire est-elle la même pour tous ? Je ne le crois pas.

Raconter une histoire, c’est comme faire un puzzle, dont personne n’a le modèle. Pour le réussir, la plupart des gens commence par reconstituer les bordures. Ils cherchent les morceaux qui ont deux côtés rectilignes, les coins, puis ceux qui en ont un pour les assembler en premier. Reconstituer le cadre, voir les contours, les limites, les rassure. Puis partant de là, ils avancent vers le centre du jeu par ajouts successifs. C’est une façon de faire logique et qui a fait ses preuves. Moi, justement, je ne procèderais pas ainsi pour assembler mon puzzle. Je n’ai pas l’esprit mathématique. Il me faudrait en regrouper les morceaux par affinités de couleur, de matière et d’un je ne sais quoi tout à fait personnel. À partir de ces rapprochements, on pourrait se faire une idée générale de la composition. Un bout de ciel, un morceau de feuillage, un banc : c’est une scène au jardin. Un pied de guéridon chantourné, un drapé de rideau, une nappe blanche : on est dans une salle à manger. Un bout de faïence, des robinets, un carrelage blanc et noir : une salle de bain, sans nul doute. De nombreux morceaux couleur chair : une toilette de malade, une scène d’amour peut-être. Pour appréhender l’histoire que je me proposerais de raconter, j’aimerais procéder ainsi, faire, en quelque sorte, œuvre impressionniste, donner à vivre au lecteur mes intuitions, mes sensations, mes vibrations. S’il se laisse imprégner, emporter, l’histoire s’éclairerait petit à petit pour lui. Ma méthode n’aurait rien d’académique, elle serait artistique plutôt qu’analytique.

Ça y est : j’aurais obtenu une vue d’ensemble. La solution serait apparue. Resterait à la rédiger de façon élégante. C’est ce que j’aimerais réussir. Il faut mettre de l’art en toute chose, rechercher la beauté. —Même lorsqu’il s’agit de raconter un drame ?— Surtout pour raconter un drame, car la beauté est consolante. Seule la beauté donne accès à la joie ! »

Mais, par où commencer mon puzzle ? Est-ce que toutes ses pièces sont sur ma table ? Même la dernière ? Si elle est manquante, elle se cache dans la poche de moi seule sait qui !

Votre serviteur, Annie, aide-soignante aux Tilleuls.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

4 commentaires à propos de “#construire #01 | Un prologue, pourquoi pas ?”

  1. J’aime beaucoup cette idée de collecter, assembler les éléments avant de se faire l’histoire. Et la justesse de dire que chacun se fait sa propre histoire de ces assemblages, selon ses propres filtres. Et de laisser la logique de côté, d’avancer par affinités de couleurs, de matières, avec un ‘je ne sais quoi’ de personnel.
    Et la beauté pour raconter un drame.

Laisser un commentaire