
Tout a commencé comme ça. Par un mal de dos, pas une petite sensation douloureuse et vacillante comme pour rappeler à la dame l’âge de ses artères et l’usure de ses os. Un vrai bon gros blocage des lombaires façon lumbago mixé avec des signes bien prégnants de sciatique ravineuse depuis le creux de la fesse gauche jusqu’au pied. C’était arrivé sans prévenir, au saut vainement tenté du lit, un dimanche enneigé dans l’appartement mal chauffé. Passer de la posture horizontale à la station debout, même brinquebalante, m’avait demandé un temps et un effort considérables de telle sorte qu’après plusieurs échecs je vis pour l’impotente souffreteuse que j’étais soudainement devenue comme un exploit les quelques petits pas accomplis de mon lit au tiroir à pharmacie. Pas de chance, son positionnement dans l’ordre des priorités m’obligea à me baisser et je dus tester la flexion la moins douloureusement irradiante pour atteindre ce fourre-tout rarement visité, relégué en bas d’un meuble de la cuisine. Aucune trace d’anti-inflammatoire ou autre calmant chimique, mais entre une fiole de concentré de pépins de pamplemousse, des tubes de granules homéopathiques, de multiples boites de vitamines, des sachets en papier gorgés d’herbes séchées, dormaient un reste visqueux de Tiger Balm dans son flacon opaque, une huile essentielle de gaulthérie et un unique patch chauffant à la validité dépassée. Tout y passa. Rien n’y fit. L’angoisse montait. Pas pour le dos plein de douleurs qui chuchotaient quelque message à mes oreilles internes devenues sourdes aux appels d’un corps épuisé par le rythme que je lui imposais depuis quelques mois. Plus franchement, depuis quelques années. Ce n’était pas le moment des bilans et autres introspections révélatrices, demain se tenait sous ma responsabilité une réunion avec des personnes venant de plusieurs coins de France et d’Europe. Impossible de ne pas y être, impossible d’annuler. J’avais regagné dans un mouvement proche de la glisse reptilienne mon lit et trouvé une position presqu’acceptable qui exigeait la plus grande vigilance à ne pas faire bouger d’un millimètre le bas de mon corps. La sonnerie du téléphone, gardé à portée de main, me fit sursauter. L. m’appelait pour emprunter un livre dont nous avions parlé quelques jours auparavant. « Se libérer du connu » de Krishnamurti. Pour l’heure je baignais dans l’inconnu scientifique du mécanisme douloureux, ce qui n’apportait à mon stress pour le lendemain aucune inquiétude supplémentaire. Seul le connu, senti, ressenti de la douleur captait mon attention et mobilisait un fort désir de libération. Aux premiers mots de mon ami, d’une commune banalité – « tu vas bien ?» – je ne pus m’empêcher, faisant fi de mon habituelle pudeur, de lui expliquer mon tracas et il dut ressentir comme une sorte d’appel à l’aide dans ma réponse.
…Ah bon, tu le connais bien ?
Et il fait quoi au juste ?
Il vient à domicile ?
Il ne parle pas français ?
Pourquoi pas dans l’état où je suis
D’accord tu m’envoies son téléphone et je lui envoie un sms
Oui avec des mots simples je demande un rdv chez moi
Merci je te tiens au courant
Une heure trente plus tard. La sonnerie de la porte d’entrée fit l’effet d’un coup de gong dans ma tête comateuse. Sortir du lit. La douleur était toujours là. Mettre un pied devant l’autre. La douleur était toujours là. Parvenir jusqu’à la porte sans crier malgré les aiguilles imaginaires que je sentais se planter dans mon dos recroquevillé. Ouvrir la porte.
Il est là devant moi.
J’ai la même boîte à pharmacie. Contente de te lire à nouveau.
Bien aimé le détail du bas du placard qui me rappelle le mien. La description des douleurs aussi. On attend la suite.
D’une précision… chirurgicale ! Comme quoi, baigner « dans l’inconnu scientifique du mécanisme douloureux » fait littérature. Texte très puissant. Merci.
Chaque ligne fait souffrir avec toi, mais finalement, il est là… hâte de le rencontrer.