Boulogne Billancourt Bastille Nation
Né en 1910 je suis de Boulogne encore un village à ma naissance avec sa paroisse, son cœur historique, ses odeurs de vie, sa gaieté, les bords de la Seine pour les promenades du dimanche, un air encore respirable, les marchés en plein air, les familles regroupées au stade pour les matchs de football, les pique-niques, la guinguette pour danser et Renault années après années. Ses usines arrachent à la terre son humanité, leur expansion est rapide comme une gangrène. Elles fonctionnent à plein régime, une machine, un système qui ne s’arrête jamais. Renault pense pour nous, fournit les infrastructures nécessaires à nos vies, on a nos propres bus, nos propres médecins, nos propres cantines, ne jamais méconnaître ni oublier leurs règles, temporalités imposées les 3×8, nous sommes des esclaves dont elles utilisent les corps jusqu’à la lie, ils se plient, ils ploient, se cassent au fil des ans. Dureté physique, cadences infernales accidents du travail, maladies professionnelles non reconnues, fatigue, dos courbés, mains abîmées, respiration saccadée, elles raccourcissent nos espérances de vie. Ce paysage de la ville usine ne s’arrête pas à la topographie.
On se retrouve dans les cafés par ateliers, par équipes, lieux de sociabilité, de solidarité, de politisation, il y a une vie, un cœur qui bat, les rues s’animent selon nos heures d’entrées et de sorties, on est presque une famille encerclée par une industrie chronophage qui décide tout pour nous, pour nos enfants, pour des générations, elle protège d’une main de fer ses intérêts de classe à partir de schémas discriminatoires, de normes issues de la guerre de 1914, une hiérarchie racialisée du travail, une organisation militaire des cadences, une discipline du corps ouvrier pour une rentabilité optimale, elle façonne les mentalités, les mœurs, les coutumes, les liens sociaux, les habitations, la vie quotidienne, les rythmes, les flux,
Bruits de camions, odeurs d’huile chaude qui colle à la peau s’incruste et ne vous lâche pas.
L’île Seguin, les bords de Seine, une partie du quai du Point du Jour sont envahis par les usines Renault, un des plus grands complexes industriels d’Europe. Nous, on habite dans des quartiers paisibles pour le moins salubres tout à côté de l’usine dans des cités ouvrières, des petites maisons proprettes construites pour notre bien-être, une surveillance de masse sous couvert de paternalisme, un lieu d’accueil inégalitaire, eux, les “Français musulmans d’Algérie F.M.A.” vivent dans des baraquements, des foyers collectifs, des logements très dégradés, ils sont sous-payés, très politisés syndiqués pas toujours au Parti Communiste Français mais à gauche voire extrême gauche. Je suis un vieux de la vieille, un cadre de la C.G.T. Je les défends mais ne les comprends pas toujours, je les ai vus arriver maigres comme des clous, tristement exilés, en demande de travail, de connaissances, de savoir, d’écoute. Leur déception est immense, ils découvrent au fil des jours la politique de recrutement ciblée par Renault on leur attribue les ateliers les plus pénibles, fonderie, forge tôlerie lourde tous les ateliers considérés comme répulsifs par les ouvriers français métropolitains, les accidents du travail y sont récurrents souvent mortels, la colère gronde, la fonderie Renault n’est pas seulement un atelier mais un creuset politique où la dureté du travail, la ségrégation raciale et la concentration d’ouvriers algériens ont permis au MTLD puis au FLN de s’implanter profondément, la fonderie est un monde à part, un espace où l’identité algérienne se renforce, où la conscience nationale se cristallise, un espace où la chaleur, la poussière, la cadence, la violence du travail créent fraternité et colère entremêlées. Boulogne Billancourt, des groupes d’ouvriers rasés de frais, coiffés avec soin, chemises blanches et pantalons repassés, certains portent une cravate d’autres laissent leur col de chemise ouvert, chaussures cirées, vestes brossées, ils sont habillés du dimanche, tiennent contre leur corps pancartes et drapeaux roulés, c’est un groupe pacifique j’accompagne mes camarades. Aujourd’hui 14 juillet 1953 est jour de lutte, les militants quittent Billancourt, les drapeaux se déplient, les pancartes se redressent dans les transports en commun, les organisations (CGT, PCF, MTLD) nous ont donné rendez vous à Bastille.
À Paris l’industrie ne disparaît pas d’un coup le paysage se transforme, se fragmente, transition, apparition de petits ateliers pour la sous-traitance, dépôts, garages, les bruits s’amoindrissent, les odeurs deviennent plus variées, l’industrie lourde s’inscrit dans le tissu urbain, elle s’y dissout avec prudence, avec méfiance, comme à regrets, les lieux se peuplent d’ateliers de mécanique légère, d’imprimeries, de menuiseries, de serrureries, de petites fabriques de pièces métalliques, de cours intérieures fiefs des travailleurs indépendants, elle n’est plus dans la production de masse mais dans le travail de précision. La structure spatiale des ateliers superposés, des escaliers extérieurs, des mezzanines, cours pavées, la structuration du lieu composent un paysage vertical, un changement radical, un seuil, un point de passage obligé, un carrefour humain Bastille où tout converge où je rejoins d’autres camarades partis avant l’aube de Nanterre, de Gennevilliers, Colombes, de La Courneuve, de Nogent, de Joinville, d’Ivry, de Saint Denis, de tous ces lieux de bordure où l’on vit dans des foyers de travailleurs, près des usines, des dépôts, des voies ferrées. Le cortège se met en route direction Ledru Rollin il entre dans le couloir là où la rue se resserre créant une acoustique particulière, les slogans rebondissent, se répercutent, se dédoublent, la marche devient par moments hasardeuse sur les pavés disjoints. Le cortège se déroule sans incident, il s’étend, respire, s’intensifie, se densifie. A Faidherbe, les slogans deviennent plus rythmés, les langues s’entremêlent, les passants s’arrêtent, les fenêtres s’ouvrent par curiosité ou se ferment par méfiance, on atteint Charonne symbole des luttes historiques, âme des communards, ses cafés débordent, ses trottoirs se saturent, les passants regardent le cortège surpris, le défilé du 14 juillet a déjà eu lieu, les murmures, les discussions, les désaccords montent, les slogans se font plus fermes, les corps se tendent, la marche s’alourdit, la rue s’élargit à nouveau, on défile rue Reuilly, la fin du faubourg St Antoine s’ouvre sur la place de la Nation, les groupes se reforment, cortège des ouvriers français métropolitains en tête, leurs mégaphones poussés au maximum, slogans martelés, leurs revendications salariales, syndicales se synchronisent, l’Internationale inonde Nation, pas de heurt, la police est en retrait impassible, immobile, à cinq minutes du premier une seconde vague le cortège des ouvriers français musulmans en masse avancent, ils ont leur propre rythme, leurs revendications politiques couvrent les revendications salariales du premier cortège, ils refusent la colonisation et demande la libération de leur leader Messali Hadj, le mot indépendance revient comme une prière, une demande, un ordre, une injonction, une exigence, ils demandent justice, je fais le lien entre les deux groupes, je suis surpris, je ne comprends pas tout mais j’essaie d’apaiser, d’expliquer, je parle aux uns aux autres, nous devons rester unis faire front commun, le premier cortège se dissout la place de la Nation se calme ; j’ai un mauvais pressentiment, je sens confusément que quelque chose d’autre est sur le point d’arriver, le cortège avance toujours, la police s’est déployée, un mouvement de foule poings tendus, un cri de panique, tout bascule. La police tire à balles réelles, je tombe lentement avec six camarades, nos revendications et slogans pour tout arme, un photographe saisit l’intégralité de cette scène de guerre, de ces tirs de sang-froid, des douilles tapissent le sol, je ne me relèverai pas.
(les tueries policières ne datent pas d’hier… on en frisonne un peu… et on pense à Pierre Overney – ni oubli ni pardon) il y a un livre magnifique de Martine Sonnet « Atelier 62″sur le thème de Boulogne Billancourt Renault (le père de l’auteur y était chaudronnier dans ces années-là
http://www.martinesonnet.fr/blogwp/?page_id=20166