#construire #05 Où avais-je les yeux ?

Je regarde Paris à travers l’oeil des concurrents du concours « c’était Paris en 1970″. D’assez mauvaises photos d’amateurs, mais qu’il est facile de resituer dans les rues de Paris d’aujourd’hui quasiment à l’adresse exacte de la prise de vue. Photographié 8 fois l »immeuble où j’habitais à la naissance de ma fille est à l’honneur dans le petit carré de plan (250 m x250 m) assigné aux concurrents tirés au sort; il apparaît sous plusieurs angles, moderne, à larges fenêtres et dominant de ses 12 étages les bâtiments du vieux 13e qui s’étendait du sud de la rue de tolbiac au boulevard Masséna et dont il ne reste rien aujourd’hui et depuis longtemps. La tour que nous habiterons ensuite dans le carré adjacent n’est pas encore construite. On peut voir le chantier et les restes de la gare de marchandises des Gobelins. Aucune de la trentaine de tours n’est encore construite cette année-là et bien qu’habitant Paris pendant les trente années qui ont suivi l’année 70, je n’ai aucun souvenir de cette transformation qui s’est pourtant déroulée sous mes yeux. Juste la vision très claire du terrain vague qui était sous nos fenêtres du 52 avenue de Choisy pendant plusieurs années, le temps sans doute de trouver un promoteur.

Constater que trente tours de 30 étages peuvent se construire à côté de chez vous sans que vous en voyiez rien produit une impression très étrange. Est-ce la mémoire qui défaille ? Avait-on vraiment les yeux ailleurs ? Où avait-on les yeux? Comment expliquer une telle inattention ? Conserve-t-on toujours autant les yeux tournés vers l’intérieur de soi ou juste dans sa proximité immédiate ? La transformation est-elle si graduelle qu’on ne la perçoit pas ? Ou bien est-ce l’oubli de pans entiers de ce qui a été vécu ?

Aujourd’hui trente ans après avoir quitté Paris, je n’ai plus aucun repère dans ce quartier qui fut le mien pendant trente ans, cela me paraît troublant et normal. En revanche ne pas l’avoir vu se transformer produit retrospectivement une étrange déstabilisation. On ne voit pas passer la vie, on ne voit pas passer le temps.

Je trouve particulièrement réconfortant que l’immeuble où ma fille à grandi où j’ai vécu avec son père, soit toujours là; seul le magasin de meubles qui occupait le rez-de-chaussée a disparu au profit de plusieurs enseignes chinoises.

Au moment où je faisais la découverte des photos de Paris en 1970, je reçois l’invitation du groupe des anciens de Paris qui se retrouve pour un repas tous les trois mois. Je leur partage mon trouble, je les invite à retourner dans leurs anciens quartiers. Aucun ne me répond, ou alors pour parler d’autre chose, de la sortie de printemps du groupe dans les Vosges, des vacances d’été en Syrie d’un des membres en 1965.

A propos de Danièle Godard-Livet

Raconteuse d'histoires et faiseuse d'images, j'aime écrire et aider les autres à mettre en mots leurs projets (photographique, généalogique ou scientifique...et que sais-je encore). J'ai publié quelques livres (avec ou sans photo) en vente sur amazon ou sur demande à l'auteur. Je tiens un blog intermittent sur www.lesmotsjustes.org et j'ai même une chaîne YouTube où je poste qq réalisations débutantes. Voir son site les mots justes .

Laisser un commentaire