#construire #06 | Ephémère et Inéluctable

ici la poussière est légère, badine, coquette, pressée par une envie irrésistible de s’envoler, partir toute seule, sans une main pour signifier son départ, un chiffon agité sur les pas de la porte, un accompagnement comme un adieu, ici, ces lieux, ces chambres, ces moquettes, tapis, carrelages, ces halls, ces communs, ces cuisines, ces balcons avec vue sur l’océan au bord, tout au bord de la vague qui éclabousse le hublot d’une lumière opaque, la poussière se loge se couche à l’intérieur, elle est en résidence surveillée, elle le sait, s’en moque, elle s’évadera ; on a coché l’adjectif Éphémère pour la singulariser, la différencier, elle est sous la responsabilité d’une cohorte d’experts ès propreté hygiène, qui frottent, nettoient, jettent les cendriers pleins, les poubelles, couches hygiéniques, périodiques, celles antifuites, les préservatifs rabougris, les cotons à démaquiller, les bouteilles d’alcool vides renversées sur les moquettes de couleur pastel, les résidus de tout ce que l’humain peut laisser dans une chambre, une salle de bains, dans, sous le lit, en équilibre sur les tables de nuit, les lits aux draps sales, défaits, déchirés, souillés, en boule ou jonchant le sol, aucun objet ne prend le temps de se recouvrir de poussière, les rampes de cuivre brillent en attente d’une main caressante et du reflet de leur image dans le regard de certains hommes ici règne la poussière de l’absence, elle est impudique, venue du néant, elle ne s’attarde pas, elle part aussi vite qu’elle est arrivée, ne cherche pas à savoir ou à raconter, son histoire se résume à un quart d’heure de nettoyage, aspirateur puissant, javel, spray aux odeurs chimiques chargées de camphre, changer les vases, retirer les fleurs aux odeurs d’eau saumâtre, elles fanent en un seul jour ; économie des gestes, laver, racler les baignoires, les bidets, les cuvettes avec un gel désinfectant pour leur redonner leur blancheur initiale, laver les sols, les frotter, nettoyer les vitres avec du vinaigre blanc mélangé à de l’eau, utiliser une raclette, faire luire les miroirs en un seul geste, ne pas oublier de désinfecter la porte d’entrée, les poignées, les murs, les lits, les tables de nuit, les descentes de lit, les changer s’il le faut, sous l’œil omniscient des contrôleurs, ceux formés à traquer ce qui pourrait rester de ses poussières, tout le monde s’accorde pour dire qu’elle ne reste jamais, elle s’évanouit dans l’espace, Ephémère n’a rien à dire de particulier,

ici la poussière est dépôt, un dépôt sophistiqué, aristocratique, elle s’évade parfois et revient, insidieuse, le pavillon d’amis est fermé depuis les dernières vacances ou avant, depuis un certain temps, quand… J’ai trouvé la clé dans le tableau à clés derrière la porte d’entrée de la grande maison, il m’a fallu la reconnaître dans cet enchevêtrement de clés en métal dont la vocation est d’ouvrir et de fermer, sans leur présence il ne resterait que la brutalité, faire un trou, arracher la porte pour laisser place à une béance permettant d’entrer, j’ouvre, la pièce principale est identique à mes souvenirs, les meubles sont recouverts de draps blancs rigides de poussière, de sable et d’oubli, le plâtre des murs s’effrite de tristesse, j’ouvre toutes les fenêtres pour renouveler l’air et humidifier légèrement la poussière, je dessine un cœur comme avant sur une vitre sale, les volets bleus délavés sont usés, érodés par les changements soudains des couleurs du temps, le soleil soulève la poussière dansante des protections enlevées les unes après les autres, d’abord celle du canapé puis la table du séjour, les chaises, la table basse, le fauteuil anglais en cuir bordeaux matelassé avant de m’attaquer aux rideaux, tapis légers, couvre-lit, draps, couvertures chargés d’humidité, j’évolue dans un nuage de poussière âcre, elle est chez elle, elle fait partie intégrante du lieu, tout le contraire d’une Éphémère pour laquelle elle distille son mépris, elle s’étale immédiatement sur chaque meuble, dans chaque interstice, mon regard se pose sur le passe-plat donnant sur la petite cuisine fonctionnelle en chêne aux odeurs de mousse, d’arbres gonflés d’humidité, rien n’a changé, tout est à sa place dans les tiroirs, les couverts sont enveloppés dans de petites housses fermées par un cordon, inamovibles à travers la trame élimée du tissu de coton cloîtrés à l’intérieur d’une poussière ancienne, les liserés argentés du service en porcelaine ont disparu, les verres à pied tête en bas ont une formidable capacité d’attente, il y a un gobelet d’enfant en argent et ses couverts assortis gris de gris presque noirs rongés par l’absence, j’hésite entre commencer le nettoyage ou respirer encore un peu ces froissements de senteurs délicates, infimes, un voile de mousseline ancienne, ce flottement immatériel des odeurs dans l’âpreté des poussières ; devant la porte d’entrée du pavillon deux grands cartons de produits ménagers et autres nécessités m’invitent à les utiliser, et commencer derechef mon nettoyage, curieuse je lis l’ordonnancement des produits et destinations, en post-scriptum quelques conseils, je les sors un à un, parcours les étiquettes, les dépose sur la table rectangulaire je lis tout haut, – pour le bois savon noir dilué, puis lait nourrissant si le bois est sec, – carrelage eau chaude plus savon noir ou produit multi-usages, – inox, cuivre, métal, vinaigre blanc dilué pour raviver et désinfecter, – vitres et miroirs, vinaigre blanc et eau, raclette pour éviter les traces, – tissus (canapés, fauteuils) utiliser l’aspirateur et un spray antibactérien, – salles de bains et cuisine sont des zones critiques, elles ont le plus souffert des abandons successifs, utiliser en abondance, gel désinfectant pour cuvettes, baignoires, bidets – javel diluée pour joints, siphons, zones noircies, – dégraissant puissant pour cuisine, plaques, crédence, déboucheur si les canalisations sentent le renfermé surtout BIEN RINCER écrit en grosses lettres, pour éviter les mélanges de produits, – pour dépoussiérer, commencer du haut en bas, la poussière est volatile, collante, la décrocher en respectant un ordre précis plafonds, luminaires, dessus des armoires, étagères hautes cadres, miroirs, rebords de fenêtres, meubles, tables, chaises plinthes, radiateurs – sols en dernier, utiliser un aspirateur puissant pour les zones très chargées, puis des microfibres légèrement humides pour capturer ce qui reste… la liste ne s’arrête pas, je replie la feuille d’ordonnancement des tâches laisse de côté le nettoyage prévu pour déambuler,

Ici la poussière se rend captive dans ce couloir où il n’y a plus de lit de camp à la toile verdâtre posé contre le mur, les trois portes sont toujours là, la première s’ouvre avec un grincement déchirant, j’entends mon silence sidéré face aux cartons scotchés ou ficelés empilés les uns sur les autres, les meubles ont disparu à part deux chaises en bois d’acacia, l’une d’elles supporte une pile parfaite de journaux poussiéreux dans une rectitude impressionnante, d’un mouvement furtif j’époussette la chaise inoccupée, les poussières s’accrochent, assise j’installe une pile de journaux sur mes genoux, il y a cette odeur douceâtre, singulière composée de papier jauni, écorné par endroits, de caractères typographiques délavés, de poussière acre, de moisissure, de tabac froid, mélange de Gitane et de Benson and Hedges, un hors-série du magazine Philosophie, Foucault Le courage d’être soi, il apparaît en première de couverture, offre son merveilleux sourire sa main droite soutient son crâne chauve, un spécial Série noire du Magazine littéraire James Ellroy – il me faut un meurtre pour organiser le show – les mains remplies d’une poussière vert amande comme un étang presque asséché, je continue d’ouvrir les cartons porteurs de livres et de journaux d’une époque révolue, certains d’entre eux sont admirablement conservés comme si la poussière maternelle en couches protectrices préservait l’écriture, ce tiers qui donne naissance à l’altérité en reliant les hommes entre eux, comme si les poussières lestes, puissantes, insistantes dans leur immobilité parfaite les recouvraient pour les tenir éloignés de l’obscurité et de ses vagues successives. Sortir les cartons un à un, les ouvrir, trier leurs contenus, les jeter, les donner, les compiler, les classer, les vider pour nettoyer, laver cette pièce et les autres de toute cette poussière qui atteint mes yeux,

Inéluctable est son nom,

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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