C’est son jour de congé. Le commissariat est en sous-effectif. On l’appelle en renfort. Il prend son uniforme, embrasse son petit à qui il avait promis une ballade au parc après la sieste et file rejoindre ses collègues. Son supérieur lui parle d’un homme qui vient d’être interpellé au supermarché de la ville. Un vigile l’a vu filmer avec son téléphone portable sous les jupes de femmes. Il prend en charge les effets saisis, le téléphone et un sac en bandoulière. Il doit faire vite, extraire les images prises dans le grand magasin pour, avant la fin de la garde à vue, prouver le délit de captation d’images impudiques. Il est rôdé à cet exercice depuis qu’il a rejoint une unité chargée des atteintes aux personnes. De toutes sortes d’atteintes. Discerner le faux du vrai, chercher des indices, et surtout fouiller. Fouiller dans les papiers, les ordinateurs, fouiller dans les poches, les poubelles, fouiller dans les recoins, fouiller dans les vies. Il étale sur son bureau ce que contient le sac : un jeu de clés, un portefeuille avec des photos, l’interpellé avec une femme, deux jeunes adultes et des enfants, un passeport, une sacoche contenant un camescope et deux téléphones dont l’un contient une puce électronique. L’autre en est dépourvu. Il l’ouvre. Bizarrement il ne voit qu’une seule application « Skype » et une icône nommée « galerie ». Il craint que l’homme ait diffusé des images par ce réseau de communication. Il ouvre, Skype affiche une série de conversations sous des pseudonymes. Il en ouvre une au hasard. Ses yeux voient trouble, il lit et relit le message. L’homme indique qu’il donne dix cachets de Temesta 2,5 Mg à sa femme dans du vin et que celui à qui il s’adresse peut venir « après ». Il ouvre d’autres conversations où sont postées des photos qu’il ne voit que floutées. Faute de wifi au commissariat, il traverse la rue et se connecte au réseau Internet de l’hôtel d’en face. Photos de jeunes filles nues, les yeux fermés, comme endormies. Il s’empresse d’aller confier les deux téléphones à un service spécialisé pour sécuriser l’enregistrement des messages. Reste la carte mémoire du camescope à explorer. Il découvre une vidéo d’une femme nue qui dort, il en est sûr, il entend ses ronflements, elle est allongée sur un lit. Mais pas que. Au fil des heures et des jours de visionnage, il perd le sommeil. Les images de violences sexuelles qui défilent sur l’écran et qu’il doit décrire, répertorier, nommer, compter, cent, deux cents, trois cents, virevoltent dans sa tête. Il vient de traverser la noirceur sordide des prémices de cette affaire, et doit passer à l’étape de la révélation à la victime. L’épouse de l’interpellé voyeur qui vient d’être démasqué. Violeur. Il a peur. Peur de ce qu’il va devoir montrer, devoir dire, peur des mots qu’il a peur de ne pas trouver, il répète des phrases dans sa tête, les note, peur de la réaction de cette femme, et peur au ventre de n’être qu’au tout début d’une horreur humaine.
Après l’enquête, après l’instruction, après les audiences, l’homme aux photos du supermarché, père de famille à l’apparence irréprochable, sera condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour viol aggravé par au moins cinquante et un hommes avec administration d’une substance à la victime à son insu. Le gardien de la paix dira qu’il a sauvé une femme et détruit une famille et demandera sa mutation dans un autre service. Quand c’est trop c’est trop.