# construire #07 | Nuit à l’hôpital

La scène est la partie avant d’une chambre double d’hôpital, celle où les soignants circulent, celle qui permet aux malades et aux visiteurs d’aller de la porte à la fenêtre, d’accéder à la salle de bain.

C’est la nuit. La lumière naît, d’une part de l’avant-scène, en raison des éclairages de sécurité, sous les lits des patients, et d’autre part de la baie vitrée dont le store à moitié relevé, laisse monter les lumières de la ville. C’est une clarté de faible intensité, confortable, rassurante, suffisante à une déambulation sans risque dans l’espace scénique.

Une personne, en robe de chambre, une femme grande, charpentée s’avance à petits pas, cramponnée à son pied de perfusion vers la fenêtre. Elle essaye en vain de l’ouvrir. La fenêtre résiste et ne laisse passer qu’un filet d’air frais. Sans doute est-elle bloquée. La personne respire goulûment cette fraicheur puis s’en retourne. Ça y est, elle est passée, elle est sortie du champ de vision du spectateur, côté cour. Remue-ménage de couchage. Soupirs d’inconfort ou d’aise, on ne sait.

Pause

La porte s’est ouverte brusquement. Une silhouette apparaît : très noire la peau, très blanche la tenue de travail moulée sur des fesses rebondies. Cette silhouette, circule sans ménagement, sans aucune discrétion. On voit, par intervalles, son ombre chinoise démesurée sur le mur du fond de scène. Elle pousse devant elle une table roulante sur laquelle sont posés un ordinateur et un électrocardiogramme. On voit les écrans lumineux des appareils qui clignotent des chiffres verts. Elle s’avance vers le devant de la scène. On ne la voit plus. Que fait-elle ? Son travail sans doute. Elle maugrée vers sa collègue, une petite, grosse, sanglée dans sa tenue d’infirmière, que son tensiomètre ne marche pas, que son protège oreille est tombé, qu’à l’hôpital public on a un matériel de merde, qu’elle en a marre de faire les nuits, qu’elle va demander à changer de service parce qu’en chirurgie, il y a trop de travail. Elle actionne comme une menace la pince de son oxymètre. Chut, lui dit sa collègue, tu vas les réveiller tout à fait. Elles sortent toutes deux côté cour. Soupirs, grincements de lit, bruit de carafe. Quelqu’un boit.

Pause

Ronflements un peu irréguliers, mais très sonores, côté cour. Tout est calme côté jardin. Moins dans le couloir. On voit surgir de l’avant-scène un nouveau personnage. Une femme, en chemise de nuit, se cramponne à son pied de perfusion afin de garder son équilibre. Elle étire son bras libre, se masse l’épaule, se frotte le ventre. Elle disparaît côté cour. On entend des bruits de toilettes, des bruits animaux. Elle doit-être à la salle de bain à tenter de vider son ventre douloureux. L’opération dure. Enfin, elle ressort en choquant son attirail contre la porte. On ne la voit plus. Elle doit être recouchée. On entend sa respiration lente, régulière, appliquée.

Pause

Branle-bas ! Plus de ménagement, les deux infirmières sont là avec tout leur attirail. C’est la fin de la garde de nuit. Prise de sang ! L’énervée dit, je ne trouve pas sa veine, laisse-moi faire, lui dit l’autre, la douce, l’attentive, contente-toi de me passer les tubes ! Températures, tensions. Elles inscrivent les constantes sur leur ordinateur : lit « porte », lit « fenêtre ». Elles ressortent précédées de leur table roulante. On devine leur conversation qui s’éloigne dans le couloir. Elle est absorbée par une autre chambre.

Pause

On attend le matin, la relève de l’équipe de nuit. Le temps passe lentement. Impossible de se rendormir après la prise de sang. On ne voit pas la patiente, on la sent qui veille, qui guette le point du jour, la tête tournée vers la fenêtre.

Pause

Ça y est la relève est là. Un grand infirmier, tout sourire, tout frais de l’air du dehors et sa collègue toute pimpante. Clip clap joyeux des sabots de bloc en plastique rose sur le linoléum de la chambre. L’infirmier va lever le store, le brouillard de la Garonne bouche la fenêtre comme un gros tampon d’ouate. Températures, tensions, saturations en oxygène dans le sang, distributions des médicaments. Une nouvelle personne entre : « Mesdames : que prendrez-vous pour votre petit-déjeuner ? »

Une nouvelle journée commence dans le service de chirurgie de l’hôpital d’Agen.

Plus de pause jusqu’à l’heure du déjeuner.

A propos de Emilie Kah

Après un parcours riche et dense, je jouis de ma retraite dans une propriété familiale non loin de Moissac (82). Mon compagnonnage avec la lecture et l’écriture est ancien. J’anime des ateliers d’écriture (Elisabeth Bing). Je pratique la lecture à voix haute, je chante aussi accompagnée par mon orgue de barbarie. Je suis auteur de neuf livres, tous à compte d’éditeur : un livre sur les paysages et la gastronomie du Lot et Garonne, six romans, un recueil de nouvelles érotiques, un récit hommage aux combattants d’Indochine.

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