La première fois que j’ai vu le pont de Tonneins, je n’ai pas pu, pas su, apprécier sa physionomie, son esthétique dans son entièreté. Je l’ai parcouru sur le porte-bagage du vélo d’une camarade. Quand on roule sur un pont on n’en voit pas grand-chose : sa chaussée, ses trottoirs et, si ses rambardes le permettent, ce qu’il enjambe. Pour le pont de Tonneins, il s’agit de la Garonne. J’avais dix-huit ans et, en compagnie d’une amie, je me rendais au Bal des Pompiers du 14 juillet. Le ciel avait ce bleu métallique des beaux soirs d’été. La vitesse faisait voleter mes cheveux bruns. Ma robe était rouge, mes lèvres aussi. Je les avais coloriées pour la première fois, toute à l’excitation de la soirée à venir et de ses plaisirs escomptés.
Au petit matin, j’avais enjambé la Garonne dans l’autre sens, en voiture, passagère d’un coupé Mercedes. Un peu dégrisée, la tête sur l’épaule du pilote, un gars avec lequel j’avais dansé, flirté pas mal aussi. Un type plus âgé que moi, qui n’était pas du tout mon genre et du genre duquel je n’étais davantage. Ensommeillée, un peu nauséeuse, j’ai su que nous roulions sur le pont à l’odeur. Le fleuve était en eaux basses, moi aussi. J’avais hâte de rejoindre ma tente plantée, avec d’autres, près de l’étang de la Mazière. Ce lieu, qui n’appartenait pas encore à la réserve naturelle du même nom, était déjà riche de milieux propices aux oiseaux et à la faune aquatique, raison pour laquelle j’étais venue y passer quelques jours. J’ai toujours été fascinée par les oiseaux.
Il avait suffi que je passe le pont, de la rive gauche de la Garonne à sa rive droite pour que je change de statut. J’ignorais encore que je m’apprêtais à passer le restant de mon existence dans une maison cossue dont la terrasse dominait le fleuve et offrait une belle échappée sur le dit pont. Car, en dépit de mon genre, le gars à la Mercédes avait fini par m’épouser. La preuve est sur ma cheminée : une photo de mon mariage prise sur le pont. En effet, une vieille coutume tonneinquaise voulait que les nouveaux mariés arpentent le pont et immortalisent ce moment par une photo. Ma belle-famille était tonneinquaise de longue date ; ceci explique cela.
Pas grand-chose de plus à dire sur ce pont. Peut-être indiquer qu’on le doit à l’ingénieur Eugène Freyssinet, dit le père du béton précontraint. Il est constitué de cinq arcs encastrés, en béton armé, de quarante-six mètres de portée. Pour la petite histoire, ajoutons que Freyssinet en était très content. Il en parlait comme le mieux réussi de ses ouvrages. Sa construction fut achevée en 1923.
Toujours est-il que ce pont était un témoin de mon existence. J’y avais passé des heures, accoudée au parapet à regarder la Garonne, furieuse ou alanguie en fonction des années et des saisons, je lui avais confié bien des tourments et des secrets.
À l’heure où je retrouvais Tonneins après un long séjour à l’hôpital de Bordeaux, j’avais besoin de retrouver mon pont. J’ai demandé au chauffeur du taxi-ambulance de faire un détour pour l’emprunter. Il n’a pas bronché, il n’a pas protesté, il a mis son clignotant.