#construire #10 Vies en bord de mer

Vie de la dame de la côte

Qui la croise sur la lande, frissonnante, emmitouflée dans sa veste, son bonnet de laine, ses longues jambes dans un pantalon large, verrait le fantôme de Garbo. Les épaules serrées pour garder la chaleur, elle se déplie sur le sable blanc contre un rocher abrité du vent et ramène vite ses genoux auprès d’elle, en se frottant les mains. Plis et déplis d’un transat, estivante épurée, minimaliste et rayée. Elle se déplace dans les cercles formés par ses filles, étendus à ses gendres et petits enfants et distendus par le chien, un scottish terrier qui ne répond pas, tout occupé à chasser les lapins dans les plus compactes buissons d’ajonc. Pour franchir sa bulle de verre et briser son silence, la clé se trouve dans les paysages de son enfance. Bizerte, les rives tunisiennes, la lumière crue sur les maisons qui encerclent le lac, l’aveuglement de la chaux blanche, le bleu des portes, le débordement violet des bougainvilliers, des lauriers roses, la masse pourpre des hibiscus piqués de citronniers, les enfants libres jouant jusqu’au soir sur la plage. Les paradis n’existent que si on en a été chassé, par la mort prématurée d’une mère vite remplacée, de celle d’un aviateur tombé du ciel avant de mourir à la guerre. Mort pour la France, c’est ce qu’elle intimait à ses filles d’inscrire sur la fiche de renseignements à la rentrée, pour la profession du père. Elle élève seule ses deux filles en leur transmettant les vertus cardinales : indépendance, dignité, élégance et un vocabulaire, pas de chaussure, seulement des souliers.

Vie d’une baigneuse

Fille posthume de la dame de la côte. Y passe ses étés mais le reste de l’année dans la fourmilière bouillonnante de Lagos. Nageant avec dextérité dans le boucan, la chaleur, les embouteillages, les vendeurs de poissons , elle fraye son chemin, enjambant les fils électriques, les bouches d’égouts , les canalisations aléatoires, claque les cafards et cancrelats, renvoie marchands et policiers corrompus aux calendes. Plus palabreuse qu’un griot, elle dirige avec poigne une équipe de ferronniers fer changeant la tôle en objets de design qu’elle revend à prix d’or aux boutiques du Cap tandis que son époux, dispense dans la pièces voisine des conseils aux entreprises locales. Rencontrés à l’école d’aéronautique, ils se sont perdus, trouvés, retrouvés et rejoint dans son pays.

Talon d’Achille : craint de ne plus arriver à se baigner sur la côte d’Iroise surnommée la goutte froide. Ce serait le début de la vieillesse. Bain de mer :Un rite ponctué par les marées. À moins d’aller plus loin, après les rochers, là où la mer ne se retire pas. Elle y vient de plus en plus depuis que les algues vertes ont envahi les plages. Elle descend le sentier avec son grand sac africain accompagnée de sa sœur qui s’est déjà baignée. Le bain. Avoir été ou pas. Le premier de la saison ou le dernier. Froid ou chaud aujourd’hui. Un sujet inépuisable de conversation où on ne risque pas de se disputer. Une fois dans l’eau, quand le corps s’est accoutumé à l’eau froide, après avoir sillonné la grève d’un côté l’autre, que les mains ont été trempées, elle enfile son bonnet- permet de ne pas avoir froid au crâne- , ses lunettes – transforment la petite baignade en immersion- et la voilà fendant l’onde pour ses cinq cents vingt sept brassés. Encore une journée de justifiée, elle peut s’offrir un whisky on the rocks.

Vie et mort d’un amiral

Quand il vous croise à bord de son Dundee, la panse du génois en jabot gonflé, rougeoyant, filant sur Corn Cahraix, il vous toise, vous, sous son vent, qui outragez, dérangez et faites faseyer son foc pour troubler sa remontée au vent patiemment composée- le bateau au mouillage lissé au peigne fin, les bouts lovés en spirale, les caillebotis et winches rutilants- Vous avez esquissé un geste de courtoisie et d’admiration, en nageant- Vous. Qui êtes vous ? De quelle famille ? n’attend pas la réponse. Et file pour virer de bord dans la baie, rassurante et protégée. Une baignoire où les voiliers de vacances sont autant de bateaux en papier, lâchés, multipliés pendant cette première quinzaine d’août où le village grossit exagérément, où les voitures garées remontent jusqu’en haut du bourg, déversant des familles, des pelles, des bateaux pneumatiques, des sacs de serviettes et des glacières et un ado avec ses écouteurs.Du jour ou lendemain, disparu des jumelles, plus de dundee sur l’eau. Il passe d’un pas pressé dans son pantalon brique et son pull foncé, rapide, fuyant, il longe la pointe pour savoir qui est sorti, vérifier le vent et s’éloigne quand on l’approche. Depuis qu’il a coulé comme un bleu au large alors qu’il ramenait son bateau pour l’hivernage.

Vie des coureurs

Coureur 1 Iron Man

Si vous croisez Iron man, sachez qu’il n’a pas pu accomplir la totalité de son objectif des douze marathons dans l’année ainsi que du chelem des huit triathlons. En revenant du trail des sept vallées, il a dù déclarer forfait, souffrant d’une tendinite au genoux gauche malgré l’opération de l’année précédente où il avait changé ses rotules pour du titane. Il est confiant cependant dans les gels énergétiques de la gamme Atlet dont il est représentant et qui lui apportent les apports en protides et un index glycémique suffisant pour recouvrer en moins d’une semaine la puissance de ses muscles. Il continue à s’entraîner en salle pour ne pas perdre la motiv et rentrer au plus vite en phase de récup. Né en 75, d’une famille nombreuse, rien ne le prédestinait à cette vocation sportive qui n’était pas dans le champs des inquiétudes de ses parents, beaucoup plus préoccupés par l’édification de son âme. C’est en rencontrant celle qui sera sa femme sur les bancs de l’université de Com qu’il trouvera sa vocation. S’il voulait la séduire et la suivre, il devait se mettre à courir tant la jeune fille était sportive et enchaînait salle de sport sur footing et naging.

Vie du maçon coureur de fond

Un homme trapu, ramassé, coure, flotte au vent. Les postiers bretons qui paissent dans les champs, lèvent lentement leurs crinières à son passage. Il n’a pas l’attirail des sportifs, un short de fortune simple sans rayure sans marque, le premier t-shirt de l’armoire, le même qu’hier, des baskets usés, il coure le long de la côte, n’a plus le temps de bécher son jardin, d’aller faire les courses, d’aller chez le docteur, d’aller voter, il coure pour partir de chez lui, pour revenir chez lui, le matin l’après-midi, il passe par les terres et revient par la mer, cela change selon le sens du vent, depuis qu’il est en retraite, que son corps de maçon noueux, aguerri aux frimas, aux vents, à la pluie, à charrier le granit, à grimper au faîte des toits, à soulever les solives, à battre la chaux, à monter des escaliers, des planchers, des plafonds, réparer des cheminées, depuis que son corps a été vidé des maisons qu’il a construites, qu’il a restaurées, qu’il s’est usé la colonne à porter pour donner des logis, des toits, il se sent absent, blanc, s’arrêter comme ça, oui, il y a un temps pour tout, il a transmis le métier à son fils, mais ne sait plus à quoi servir et sa force remisée comme un vieux tracteur dans un hangar abandonné, qui marche encore, souffre oui, des articulations, le dos souvent, le genoux mais ne rien faire, se reposer, dormir, rester en robe de chambre, manger sans avoir fait tourner l’usine d’énergie qu’il est, tourner à vide, grossir dans un premier temps, épaissir, s’engluer de ne plus avoir rien à faire, avoir de plus en plus mal, jusqu’à ce qu’il découvre la course à pied, courir, courir, et ne plus s’arrêter de courir, revenir après avoir épuisé son corps, avoir vidé ses pensées, calmé d’être repassé voir toutes les maisons du pays qu’il a bâti, qu’il a réparée, recousue, il coure.

Vie des deux frères

Au début des années soixante, une ferme au pied d’un donjon en ruine. Des truies barbotent autour du marécage entourées de leur progéniture, gardiennes de la tour avec les ronces et les orties. Les deux frères sont occupés dans le champs de maïs, l’un sur son tracteur, parle à l’autre dont on aperçoit que les bottes en caoutchouc noir entre les tiges des sillons. A la porte de la ferme, une femme transporte les bidons, elle vient de traire les trois vaches qui sont dans les crèches collées à la longère. Un chien, attaché à une corde fait le va et vient. Des poules rentrent dans la longère principale, la fermière les écarte d’un coup de pied ainsi que les mouches aussi qu’elle balaye de la main. On ne voit pas rien dedans, la seule source de lumière vient d’une petite fenêtre, le soleil éclaire une diagonale, les poussières de lumière, l’éclat du bidon, la louche racle la crème pour la mettre dans une cruche. La terre battue toujours humide et brillante. Sur le seuil, des grandes dalles de granit, les sandales et les pieds de deux fillettes venues chercher du lait et de la crème. La plus grande s’est mis du vernis, bouquet de rose, un peu écaillé. le porte monnaie. y en a de l’argent là dedans.

Deux frères, François et Job et la femme de François, Léonie.Pas d’enfant.Deux frères dont l’un tient la ferme, l’autre aide, l’un sobre, l’autre pas, souvent dans les talus, à l’abri de Léonie. Mort des deux à une semaine d’écart.

Vie de l’homme du pigeonnier

Assis devant la petite porte de la bâtisse en rotonde. Quand ils sont rentrés dans son ermitage, ils ont trouvé des amas de coquille de bernique, de chapeau chinois, source première et exclusive de nourriture. Il vivait à côté en ermite .

Vie du dernier de cette génération

Il est tout au bout d’une lignée qui n’a pas arrêté d’avoir des écarts de génération entre les premier et les derniers. Ses parents étaient eux aussi les derniers de leurs générations avec des frères et sœurs ainés qui auraient presque pu être leurs parents. Des boutures encore et encore. Entre le début et le bout, l’affinité des extrémités dans l’écart des générations, des croyance, des modes de vie qui s’opposent. Une jeune vieillesse, l’impression d’avoir déjà vécu, de comprendre et de ne pas avoir vécu, comme il veut. On raconte toujours ce qui s’est passé avant sa naissance, on critique le monde dans lequel il vit, il souhaite participer aux fêtes d’aujourd’hui. Le rap.Souffre d’une forme d’effacement, oublié. Confinement. Enfant ; il a longtemps dessiné des ponts, des ponts aériens, des ponts suspendus, des ponts en pierre, des ponts en bois, des ponts en corde, qui reliaient des îles, des archipels disparates . Chaque jour en rentrant de l’école, il reprenait sur un grand rouleau sa fresque qui a recouvert le mur de sa chambre.Se caractérise par son calme et son écoute dans une famille de sourds. Les bêtes viennent naturellement à ses côtés, appréciant sa capacité à rester immobile, à juste les caresser, être là.

La fille à la valise

transporte toujours une valise avec elle, lourde qui ne renferme rien de domestique, elle n’a pas vraiment de logis, de vêtement, mais ses accessoires pour le spectacle qu’elle monte, aujourd’hui un échafaudage, demain une lettre d’acier, toujours lourds, mais qui doit pouvoir rentrer dans la valise grand luxe de sa grand mère, le reste sur son dos, dans un son sac. Dans les trains, les bateaux, les gares, connaît les villages les plus reculés où elle va donner des ateliers d’initiation pour pouvoir bénéficier de résidence, monter son spectacle, trouver des subventions, des théâtres, travaille tout le temps, pas de dimanche, à envoyer des dossiers, à justifier de l’ancrage dans les enjeux contemporain de son travail, à chercher des idées, des enchaînements, à voir des spectacles pour être dans la boucle, tourne obsessionnelle, une rose est une rose, en syphon, sa création, sa passion, n’a plus rien à perde car toute sa vie tourne autour, tourne autour de sa création, dans sa valise, les accessoires indispensables, qu’elle ne doit pas perdre, pas oublier dans les portes bagages des trains, malgré sa fatigue, à traîner sa valise.

A propos de Hélène Boivin

Après avoir écrit des textes au kilomètre dans un bureau, j'ai écrit des textes pour des marionnettes à gaine et en papier. Depuis j'anime des ateliers d'écriture dans des centres sociaux et au collège. J'entretiens de manière régulière ma pratique auprès du Tiers-livre.

Laisser un commentaire