Je me suis inscrit les lundis, comme ça je pouvais rattraper mes heures plus vite, cinquante heures à trouver si je voulais garder mon statut. Darline, m’a fait remarquer que le premier jour de la semaine est judicieux ; d’un, il reste toujours de la place, deux, comme personne veut s’y coller, les heures sont doublées, de trois, c’était Monsieur Dialo qui valide le carnet et qu’il est arrangeant. J’y ai vu aussi comme une invitation à me joindre à leur compagnie. Nous faisons une bonne équipe tous les trois. Monsieur Dialo ne parle pas mais il est comme un soleil confortable. Darline, c’est mon quartier d’orange. Malgré tout les malheurs qu’elle a traversés, ça n’a fait que renforcer sa gaité. C’est comme si je faisais une randonnée, elle transforme chaque obstacle en un signe qui indique le chemin. Nous nous sommes retrouvés à l’angle du quai Tilsett et de l’avenue Adolf Meyer. J’étais chargé d’apporter le caddie avec les brochures. Monsieur Dialo a suggéré que nous changions de côté. La dernière fois, nous étions contre le mur du Palais Saint Paul au coin de la bibliothèque. Cette fois, nous nous sommes mis sous les tilleuls, enfin sous leurs branches dégarnies en cette après-midi de mi-janvier brumeuse. Avec les vents-coulis qui descendent du fleuve, nous étions tout de même bien exposés aux courants d’air. Mais chapeautés et en tenue. Monsieur Dialo ne sort jamais sans son chapeau, son pardessus en peau retourné, sa barbe blanche et ses bons yeux empathiques, Darline, l’élégante en béret orange, col de fourrure et jupe plissée et moi même, anorak et casquette. Il pleuvait. Un petit crachin mouillé preignant et froid. Comme je reniflais, Darline m’a donné un mouchoir. Avec les feuilles trempées et les dalles de pavés glissantes, ça n’a pas manqué. A peine arrivés, une vieille femme traînée par son chien qui reniflait le trottoir, a chuté. Heureusement qu’elle a pu se rattraper à notre caddy, en écornant un peu l’image du paradis. Nous l’avons aidé à reprendre ses esprits en l’amenant sur le banc. On lui a donné une brochure. Elle a retrouvé son souffle pour repartir un peu de guingois avec son cabot qui traînait son ventre et son nez par terre. Nous avons repris place sous nos tilleuls. J’ai rabattu la bâche pour protéger les bibles. Et déjà l’heure des corneilles. Elles se regroupent sous ces arbres. Un vrai pugilat, mais j’aime bien ça, je les préfère aux vieux pigeons qui d’ailleurs sont de plus en pus rares. Darline a sorti un parapluie généreux nous couvrant tous trois et a commencé à raconter une de ses histoires. Le jour où désespérée elle était bien décidée à en finir quand la sonnette, elle s’interrompt toujours à ce moment, prétextant qu’elle se répète, qu’elle nous l’a déjà racontée, mais non, mais non, quand un cycliste surgit de nulle part, est venu s’écraser contre notre tilleul. Il avait une chapka, ça je me souviens car les rabats des oreilles n’étaient pas attachées, et un vélo rouge Peugeot. On a juste eu le temps de s’écarter mais le panneau gauche du caddie a pris un pli sur le devers, celui de la fin du monde qui est proche. A croire qu’on est invisible et qu’ils ne nous voient pas les passants qui passent. On serait une baie vitrée ou une porte ouverte que ça leur ferait le même effet, tellement qu’ils sont entraînés par la roue, hamsters de leur vie. Ça, c’est Darline qui l’a dit. Ça a fini par faire un attroupement, deux agents de la police municipale sont arrivés à bicyclette, eux aussi, nous demandant ce qu’on faisait là, comme s’ils ne savaient pas depuis le temps. Nos heures et notre paradis que j’ai fait et heureusement qu’on était là pour sauver les âmes et les cyclistes, tout ce qui s’était passé prouvait bien que le monde tournait pas rond. Ça commençait à devenir orageux. Le cycliste est repartit penché avec sa roue avant voilée en s’excusant de l’embarras. Monsieur Dialo a regardé son téléphone, la permanence était terminée, on pouvait plier bagages. Puis on est tous trois rentrés chez nous, chacun sur nos collines, Monsieur Dialo sur le plateau , Darline direction la Duch en attrapant le C17 et moi qui suis descendu dans le métro pour aller à Gorges de-Loup rapporter le matériel. C’est qu’une fois assis dans la rame que je me suis avisé que j’avais oublié de faire signer mon carnet pour valider mes heures.