#construire #04 | Dans les quartiers périphériques

Tu traînes dans les quartiers périphériques. La moitié de la ville est morte en hiver et encore au printemps. Quartiers avec pancartes neuves « quartier à vigilance citoyenne, en liaison directe avec la police municipale et la gendarmerie ». Ça veut dissuader les voleurs, tu te demandes si tu as le droit de marcher ici n’étant pas du quartier. Tu devrais marcher les mains en l’air. Tu cherches des yeux des caméras entre les pavillons à jardinets mais il n’y a que des oiseaux que ta présence dérange à peine. Pour eux comme pour personne tu ne comptes pas. Chaque jour tu te rappelles que tu devrais au moins compter pour toi-même. T’aurais dû faire plein d’enfants ça serait plus simple pour le sens de la marche vitale. Un merle change d’arbre, des chardonnerets se disputent une boule de graisse sur un grillage rouillé, les pies garnissent les arbres effeuillés comme du vivant garnirait du mort. Les pies ça se reproduit ça palabre et ça décore. Ça habite.

Tu sors des lotissements par une allée bordée de marronniers et de micocouliers. Les branches horizontales de micocouliers sont perlées de gouttes de pluie translucides alors que celles des marronniers non. Il bruine et des arbres en profitent pour se faire de la dentelle. Toi non. Tu regardes les flaques pour être bien sûre qu’il pleut car les quelques passants sont tête nue. La bruine ne se voit pas dans les flaques, elle caresse les flaques comme le ferait le brouillard. Tu te protèges du ciel sous ton parapluie, t’as ton espace. L’immensité de l’humidité ne te tombe pas dessus.

Tu t’arrêtes près d’un centre aéré, c’est écrit sur le portail. Des gosses jouent au foot dans la bruine, tu regardes s’il y a des filles. Il y en a trois. D’autres gosses jouent à s’attraper sous un préau. Tu regardes s’il y a des garçons. Il y en a davantage. L’animateur du foot est un homme l’animatrice du chat perché est une femme. Tu n’en déduis rien. Tu regardes. Ras-le-bol de déduire. Beaucoup de gosses sous la pluie sont têtes nues. Tu ne déduis pas. Tu les envies quand même un peu pour la vigueur.

Comme les nuages se déchirent et s’effilochent en laissant paraître du bleu clair tu retournes vers la mer au bord des quartiers morts. Une colonie de mouettes dort sur un bloc de béton tous les becs tournés vers le large, un énorme tuyau déverse son eau sombre sur le sable au milieu de joncs, de bulles et d’irisations. Tu déplores de ne pas voir l’extrêmement petit ni être capable d’analyser le contenu de l’eau, les bactéries, les détergents, les polluants, tu te dis que l’on déverse de l’eau morte dans de l’eau vivante, et qui va gagner au bout du compte ? Car le combat final ça t’intéresse. Tu retournes vers la ville animée car ici c’est pénible. Ce n’est pas le sauvage mais le sale qui fait frontière de la ville. Plus loin en marchant longtemps, sans doute qu’il y aurait le sauvage et vive la résistance des buses et des sangliers. Et même des pies. Quoi qu’on en dise.

Tu ne rentres pas dans la boutique de presse et souvenirs, ah les filets de pêcheurs et les boules- flotteurs en verre coloré, entourées de corde tressée, car les titres des journaux ne se voient pas en vitrine et tu ne veux rien acheter. Mais tu voudrais savoir. Tu oublies que tu voulais savoir dès que passé la vitrine avec livres exposés concernant la cuisine locale, la flore et les oiseaux de mer, avec les cartes des années de naissance et d’anniversaire, avec quelques polars ou romans dits « de plage », sans vouloir vexer personne, et quelques tee-shirts estampillés du nom de la ville en rose ou en bleu, les mêmes qu’à Paris ceux des boutiques de la tour-Eiffel. Ton cerveau et tes jambes vaquent sans concentration aucune ni but aucun, mais voilà que tu te diriges encore vers la calade de l’église, puis la rue pentue qui te mène au passage sans nom qui te mène aux rues larges du centre qui te mènent à l’avenue, aux magasins, à la rue des lauriers-saints. Il y a un attroupement.

A propos de Valère Mondi

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

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