Quelque chose est pétrifié par ce crachin sur la plage, par la silhouette d’immeubles HLM sur la plage, les cages d’escaliers à carrelages mouchetés, les trois pièces à plafond bas desquels pourtant on imagine, on imaginait qu’on pouvait voir la mer, l’horizon, les petites voiles blanches et très loin les paquebots, là-haut depuis le douzième étage la vue, mais l’immeuble est humide les coins de pièces les fonds de placard les derrières de portes sont noirs de moisissures, ce n’est pas ce qu’attendait le voyageur, ce n’est pas son rêve de la mer préfabriqué par des images amoncelées depuis qu’il est né dans les terres, les bateaux de pêche les mâts cliquetants dans les ports, les barques bleues tirées sur le sable, les riches sur des ponts de yachts blancs, les digues rocheuses les promenades au phare, l’iode et les embruns, les vaguelettes étalant éternellement leur souffle moussu, l’écume insaisissable. Son rêve est disloqué. Il s’attendait à voir la chance, la chance d’une famille se construisant en bord de mer, déjà il avait enclenché en lui l’envie de la vie des autres, le crachin masque le visage des gosses en anorak sur la plage, il y a trois gosses, il faut bien les sortir, l’un d’eux oui, l’un deux marche mal pour son âge et pleure dans la bruine, quelque chose ne va pas, il tousse il ne parle pas, les adultes dans la brume marchent il faut bien sortir, oui c’est ça la Manche, la marche au bord de la Manche transpercés d’humidité, dedans dehors c’est pareil, il y a des silhouettes marchant, aucune immobile on se ferait prendre on perdrait l’orientation du départ, on pourrait aller vers l’eau profonde et noire ou bien s’éloigner de la ville, le corps doit garder son objectif, ne pas se perdre d’ailleurs tous les enfants sont tenus par des mains, on ne voit plus les autres, on se crie, stop ! attendons le passage de la nuée puis rentrons ! mais on entend mal on est dans le coton, on perd le son, on perd la vue dans le brouillard, on comprend ce que signifie ne pas voir, certaines silhouettes se sont collées les unes aux autres pour continuer à se percevoir, même si dès que le brouillard un peu dissipé elles s’écartent sans commentaires chacune dans sa gangue glacée. Elles rentreront vers leurs rêves abolis, sans plus poser de question sur la mer ici.
Le jeune voyageur de retour dans sa vie restera longtemps saisi de stupéfaction, l’esprit se réveillant lentement au fur et à mesure de sa compréhension d’un nouvel aspect du vivre, ce que l’on apprend par la confrontation du rêve à l’expérience du monde, quand on vient d’une campagne profonde la mer, non, la mer n’est pas le paradis. Et pourtant son rêve le poursuit, ce rêve dans lequel il atteindrait la liberté complète de ses membres de sa marche et de sa pensée dans l’immensité d’une plage, la force vitale sans entrave et décuplée, quadruplée même, par l’horizon la terre l’eau et l’absence d’entraves. Il cherche assidûment, désespérément, continuellement, cette plage-là, cette mer-là, qui serait la somme de toutes les mers, La mer.
Mais non pas la mère ! On vous voit penser !