Codicille , je poursuis ma tentative de roman « Point de fuite », projet commencé cet été, il y a dans ce roman un personnage qui se nomme Vassili qui est aide-soignant, homme à tout faire , dans l’hôpital psychiatrique de la petite ville où se déroule le roman. le personnage est aussi mime, le soir, dans le cirque installé au bout de la ville.
C’est pas ce que je déteste le plus: nettoyer, briquer, javelliser, faire place nette. C’est nécessaire pour éviter le pire.
Les murs ici ne sont pas prêts de s’effondrer mais par endroit, l’hôpital se fissure, se désagrège encore et encore. La pierre meulière de ce vieil hospice ne cédera pas, mais, sous la canicule, je balaie, tous les jours, une poussière rousse et dorée, qui s’ ‘accumule, j’ai parfois l’impression de vivre dans un château de sable. Sous la chaleur de ce mois de juillet, les couloirs de l’hôpital transpirent une humidité acre qui prend à la gorge. Même si je ferme les fenêtres, un vent de désert s’insinue par les moindre interstices. La poussière chaude reste en suspension avant de se poser doucement, indifféremment sur les objets ou sur les corps endormis, étendus sur les lits, nus à la recherche de la moindre fraicheur.
Quand j’arrive le matin, je pose ma veste, noue mon tablier et mets mes gants. je commence par un coup de balai. La poussière aime à s’insinuer dans les angles les plus improbables, elle s’incruste partout, sous les lits, les meubles, les salles de bains, les chaise roulantes, les sangles, les portes capitonnées, les serrures, fenêtres et volets, remplit les vides, les abrasions et finit par ternir, jaunir et noircir. Il n’y a rien à faire, elle s’accroche, j’ai beau épousseter, souffler, aspirer, elle disparait pour revenir de plus belle, toujours présente, sans concession.
Puis vient le temps des réparations des petites fissures, je colmate, je ponce, je repeints, pour cacher la misère de ces murs qui partent en décrépitude. Je revisse de coups de clé inexorablement des robinets qui fuient. Les patients ne supportent plus d’entendre le goutte à goutte de la tuyauterie qui résonne à travers toute la structure, et ,je ne supporte plus, moi non plus, de les voir s’effondrer devant ces murs de tristesse d’où suinte une fatigue ancestrale.
Je ne comprends pas, j’ai l’ impression que je suis le seul à connaitre toutes les failles de ce lieu, d’en connaître les moindre détails, les dalles, les carreaux de carrelage, un à un, dès qu’émerge la moindre moisissure, je livre une bataille sans merci à coup de désinfectant, de seaux d’eau de javel. Je sais que ce combat est perdu d’avance, mais ce qui est curieux, c’est que malgré tout, l’ensemble résiste.
Ma lutte est infinie, le temps s’écoule et mon espoir s’éteint en moins d’une journée et tout est à recommencer.
Je lutte contre l’inhabitable, l’inavouable temps qui passe, je lutte contre l’ abandon de ces hommes et ces femmes isolés, posés là, dans leur chambre ni vraiment blanche, ni vraiment grise.
« l’ impression que je suis le seul à connaitre toutes les failles de ce lieu, » » des murs de tristesse »
que seraient les patients sans les soignants et les soignants sans les aide-soignants?
Merci pour cet extrait de « Point de fuite » !
Merci Eve , contente de te retrouver et de te lire!
J’aime cette évocation de la poussière de l’âme humaine que même la lumière ne distingue plus (une chambre ni vraiment blanche ni vraiment grise). C’est lent, c’est triste, c’est plein de poussière qu’il faut nettoyer « pour éviter le pire ». C’est fort. J’aime bien.