Chaises
Commencer à lire assise sur la troisième marche d’un escalier peint en blanc, un escalier de fer et de béton, une passerelle pour moi qui reliait le jardin du dessous et la terrasse du dessus, là j’ouvrais mes livres de contes, dont un tellement exotique pour moi, les contes des glaces, m’imaginer la glace, en immensité, la neige, deux composantes que j’ai découvertes beaucoup plus tardivement, je me levais de mon siège escalier deux ou trois fois à cette heure de la journée après le goûter, faisais quelques tours sur moi même et reprenais ma lecture avec appétence, l’écriture viendra
dans ma chambre d’adolescente mon bureau plaqué en merisier et ma chaise bancale, je restais enfermée assise sur cette chaise au dossier de paille tressée à l’assise incertaine de couleur taupe tapissée d’un tissu lourd gansé vieil or et blanc, cette chaise me plaisait parce qu’elle était différente des autres, elle avait une singularité qui m’attachait à mon écriture en rêvant des heures sur L’Arrache cœur relisant Marx pour la cinquième fois sans n’y rien comprendre, m’essayant encore à développer une phrase parfaite, alors que plus tard assise sur un tabouret, mon livre posé sur le comptoir de la cuisine contemporaine, j’ai compris ce que m’apportaient ces changements cliniques de chaises de lieux de matières, de la souplesse, je garde ouvert devant ou à côté de moi un grand cahier format A4 à spirales et un stylo, un stylo de n’importe quelle marque ou couleur à partir du moment où il fonctionne, l’acte d’écrire c’est moi en hauteur pas le cahier à spirale ou le tabouret mais mon livre ouvert à la page d’hier, qui en contient d’autres en mille feuilles, avec phrases annotées, tournures soulignées, des livres que je caresse ou tords pour rencontrer là, assise sur ce tabouret une ébauche de phrase, un soupçon d’imagination
à la seule condition de pouvoir bouger, l’écriture est mouvement, je la suis. Le tabouret est simple entièrement chromé avec une sorte de petit dossier bien conçu pour tenir le dos, le siège légèrement en pente m’oblige à redresser mon corps, et puis
dehors ailleurs cet alibi marcher jusqu’à la barque de bois bleu terni échouée sur le sable, à moitié ensevelie, une main inconnue a déposé un minuscule bouquet de fleurs, je m’assieds sur la coque mon cahier format A4 à spirales sur les genoux, je pose délicatement le livre choisi pour ce moment, un livre différent pour chaque traversée, hier Marguerite Duras s’est assise à côté de moi, avec son phrasé si particulier, elle m’a raconté l’écriture tumultueuse de Lol V. Stein, ses yeux caressent les horizons, demain…le même rituel cahier stylo tabouret cuisine, dehors, coque de bateau, lectures,