#recto-verso#01 jaillissements

RECTO

  1. A 4 kilomètres de Paris à vol d’oiseau, c’est la canicule et la chaleur qui nous assomme. Elle rebondit sur le bitume.
    Des jeunes décapsulent une bouche incendie. D’autres les rejoignent.
    Ils s’emparent d’un liquide aussi précieux que l’est le pétrole pour leurs pères. L’eau jaillit avec force et inonde les rues avoisinantes.
    Les voitures y roulent avec prudence et font de petites vagues allongées et brillantes.
    On entend les cris de joie sous les jaillissements.
    La police municipale arrive sur les lieux et met fin à la fête.
    Les jeunes repartent, la chaleur revient.

2. Le soir de la fête de la musique, sur le parvis de la mairie, on aperçoit une vraie scène, grande, haute, avec ses retours, ses amplis et ses projecteurs. Il y a de la place pour tous les instruments. Les groupes amateurs sélectionnés peuvent y jouer. Le batteur apporte ses plus belles cymbales, ses paires de baguettes de rechange au cas où … Le guitariste installe son rack de pédales. On dirait une cabine de pilotage avec plein de lumières qui s’allument de partout. Je ne suis pas sûre qu’il les utilise toutes, mais ca doit le rassurer d’en étaler autant. C’est comme les étoiles sur un maillot de foot. Je trouve ca beau . Il faut être musicien pour trouver ça beau. Les autres achètent des bijoux et des sacs, des chaussures, pas des racks de guitares ou des cymbales. Le clavier fait quelques essais de son. C’est le moment de la balance. Le public n’est pas encore arrivé mais les différents musiciens sont là pour se faire une première idée du niveau des copains. Tout le monde s’accorde, demande plus de son ici ou là, Un vieux rocker vient encourager les artistes. Pour lui pas de hiérarchie entre les différents groupes, il veut seulement qu’on lui joue le son qu’il aime. Les projecteurs s’allument, ça commence à chauffer. Les bouteilles d’eau gentiment apportées sont aussitôt bues tant il fait chaud la dessous. Tout est prêt. Tous les musiciens donneront le meilleur d’eux même, comme si leur vie était en jeu. Le public s’installe. La musique va remplir les rues et faire se rassembler des enfants et des vieillards, des gens de toutes les couleurs et de toutes les origines, des riches et des pauvres. Dans la foule, je suis sure qu’un enfant aura les yeux qui brillent, oubliera un instant le monde tout autour, et voudra un jour, en mémoire de cet instant et de l’émotion qui l’aura traversé, jouer à son tour.

3. Je longe la Seine et ses péniches au lever du jour. Une partie de la ville dort encore. Piétonne, je bifurque et me dirige vers mon lieu de travail, en pied d’immeuble. Comme tous les matins, des déchets jonchent le sol. Je ne sais pas si les habitants les jettent de leurs fenêtres ou s’ils les abandonnent avant de rentrer. Ceux qui partent travailler ne les voient même plus. Pourtant ils sont là. Répondent à l’appel ce matin : feutre avec bouchon, feutre sans bouchon, extrait de rouleau de papier toilette blanc enroulé autour de la fenêtre du secrétariat (du plus bel effet), part de pizza avec traces de mâchoire, emballage de compote, feuilles de papier. Je rentre dans mon bureau, attrape un sac poubelle transparent, ma paire de gants, et je ramasse tous ces déchets. Râler sans rien faire cela ne sert à rien. Pendant quelques minutes, quelques heures peut être, l’entrée de l’immeuble ne ressemblera pas à une poubelle abandonnée.

A propos de Sandrine Hertig

Mystérieuse.

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