Atelier d’écriture du mardi.

Comment ça a commencé çà ce désir d’écrire,
Y a-t-il eu un seul jour dans ma vie où j’ai pris cette décision, décision implacable, impitoyable, celle d’écrire,
sans doute, inconsciemment, par le regard, la lecture et l’écoute de mots mis en musique, par
une image, l’esthétique d’un tableau, une scène, un paysage, un décor, un livret musical, un opéra sur fond de tragédie grecque, Orphée et Eurydice par exemple, cette rencontre où je bascule, où je descends dans la profondeur des tragédies grecques, dans la nuit des personnages à l’œuvre dans l’esthétique du récit, parmi les premières créations littéraires, ce mythe me transmet des histoires universelles m’invite à imaginer sans me détourner ou dissimuler en essayant de comprendre ce qui, dans la littérature, unit l’écriture et la mort qui n’est ni silence ni fin mais cette épreuve de l’absence de fin.
Je ne sais pas si j’ai pris la décision d’écrire, elle s’est imposée peu à peu, pour écrire j’ai dû dépasser mes peurs, j’écris parce que je ne peux pas faire autrement, j’écris des mots que je ne saisis pas, ils m’échappent, mon vocabulaire est limité pour les maîtriser, leurs ombres insaisissables, c’est factuel, ils me fascinent, leur esthétique, leur pouvoir hypnotique m’obligent. Si je cesse de lire et d’écrire, lorsque ma main se dérobe, si je ne peux plus accueillir, ressentir les lieux de mon imaginaire liés à la lecture, je ne vis plus.
Comment ça a commencé çà ce désir d’écrire,
Plus tard, une fulgurance, Faulkner, j’écrivais pas ou très peu, cet immense auteur me questionnait, il me questionne toujours, ses personnages n’amènent ni rêverie ni contemplation mais une interrogation constante sur l’âme humaine par la description de leurs traits de caractère et le portrait social d’une Amérique raciale. À ma première lecture de Sanctuaire, j’ai éprouvé un malaise face à ce roman noir à la densité tragique, je l’ai relu plusieurs fois à intervalles réguliers pour le comprendre. La tragédie est un tissage qu’il ne lâche à aucun moment, viol, séquestration, meurtre sur fond de corruption, prohibition, trafic d’alcool, prostitution, décadence, bordels, politiques et lois corrompus, il n’épargne personne, un roman toujours d’actualité, hors norme, son unité de temps est éclatée, circulaire, fracturée, son unité de lieu un territoire mental, Yoknapatawpha County, un pays mythologique du Sud, endroit imaginaire où se déroulent les actions théâtrales de ses personnages, sa narration polyphonique, voix enchevêtrées, vérités multiples, intrigues parallèles ajoutent à la noirceur de l’intrigue. Il écrit la fatalité tragique, le fatum, qui dépasse les personnages, les entraîne vers leur perte, vers leur descente aux enfers.
Je n’ai pas la prétention de plagier ou copier Faulkner, son écriture est inimitable par les odeurs, les ambiances, sa proximité des corps dont l’expressivité est comme repliée sur elle-même, il presse hors, il met le dedans dehors, rend l’invisible visible, Sanctuaire est la lecture du corps lui-même et rien ne s’y dit hors de ce qui l’émeut, l’ébranle, le blesse, son écriture curieusement me calme, me rassure parce que les personnages qu’il décrit ressemblent étrangement à ceux qui m’ont entourée.
Comment ça a commencé çà ce désir d’écrire,
Mémoire de
ses yeux haineux, furieux lors de ma toute première publication, pas un livre, un texte, un texte qui a plu, j’ai eu la mauvaise idée de le lui faire lire, la fulgurance de son mépris me glaça, il transpirait, ses mâchoires crispées se couvraient d’une colère grise
– Je ne comprends rien à ce que tu écris, c’est absurde et vide de sens, tu n’as même pas la décence d’écrire en français classique,
Je ne répondis pas.
Dans ma chambre, assise sur ma chaise lourde au dossier tapissé de velours rouge foncé face à ma feuille blanche, mon stylo posé délicatement à ma droite sur mon bureau, il pousse ma porte sans frapper, entre, froisse les deux pages de papier écrites par ma main et les jette dans ma poubelle, c’est là que je comprends
les dés sont jetés, tôt ou tard j’écrirai,
il le savait.