… Ça le remue, le jour, de l’entendre, l’histoire. Cela le trouble. Au-dessus de ma tête c’étaient comme des sourcils haussés. Éclaircie quand même pas. Juste au ciel, des yeux se levaient. Un peu.
Alors qu’il ne faisait pas froid jusque là, ou qu’on ne le sentait pas, quelque chose dans l’air s’était mis à bouger, cela se fit sensible. Un sentiment. Ou juste avant. Un quelque chose.
Je ne sais pas ce que je raconte. Ce sont les mots qui le disent, le ciel n’était encore qu’un sentiment de lumière. Le jour traînait en longueur. Ça s’attardait. Il traînait là. Après moi. Car c’était moi, qui appelai ça le jour. Je l’appelais le jour, le ciel, parce qu’il me suivait. J’étais qui pour être suivi. C’était qui, là. Dans le ciel, je vis que c’était le jour.
J’ai saisi ça, que c’était le jour, pas le ciel seulement. Quelque chose remuait en dedans. Aussi y gagnait-il une unité, ou en. En tout cas ce n’était plus l’élément dans lequel je baignais. Car le ciel, ça descend jusqu’à terre, on n’est pas dans un dessin d’enfant, quand même. Il se distinguait de moi. On était deux. Et on allait ensemble. C’est parti de là.
Je me retournai. J’avais senti quelque chose bouger. Un virage. Quelque part dans mon dos. Le jour était derrière moi. Ça avait bougé. Je n’avais pas dit un deux trois soleil, c’est un fait. Quand même.
Ou c’était moi. C’était en moi. Le mouvement en moi de me retourner, le remuement que c’était, ce n’était peut-être que ça.
Que je me sois senti suivi, suivi par un mouvement au ciel, un sentiment, cela faisait l’événement. C’était cela, le jour. Je l’appelai le jour pour cette raison. Pour cette seule raison. Ce remuement, ou son sentiment. Ce trouble dans l’être, la confusion. Ce mouvement d’ensemble. Le ciel. Moi.
C’était le jour où le jour, quelque part dans le ciel, m’avait suivi.
Le jour s’était invité dans ma journée.
C’était et serait depuis lors, ce sera dorénavant le jour où le jour m’a suivi, j’ai dit. Même si ça n’a pas dépassé la minute. Que dis-je la minute, une seconde…
… Pour commencer je lisais. Je n’ai rien dit. Je ne faisais d’abord que lire. C’est parti de là, je t’attendais. J’avais ouvert le journal.
J’avais terminé les courses, toi, tu ne finissais que dans une heure. J’ai pris sur la quatre-voies la sortie intermédiaire, je suis entré sur le parking covoiturage. Cela ne m’était encore pas arrivé. En faire un tour complet, parce qu’il est à sens unique, que je cherchais le bon angle, un point de vue, que le meilleur me semblait tout compte fait cette place libre à l’entrée, et c’est la sortie. L’accès aussi était unique. Une haie coupe-vent haute comme un homme, un homme debout l’encadrait, une autre en son milieu, dans le sens de la longueur, le séparait en deux, suivant le plan à deux allées. Soixante places minimum, soient 4×15 + celles, une dizaine, du fond, j’avais jaugé en passant. Comme si j’avais une idée derrière la tête.
En marche arrière je me suis garé. Pas tellement prêt à repartir, seulement pour voir.
Le parking covoiturage était, avec le parking poids-lourd adjacent, entouré de tous côtés par des axes de circulation. D’où j’étais, assis au volant, j’avais l’auvent du péage de l’autoroute dans le coin droit du pare-brise et à peu près en face, le rond-point qui le dessert ainsi que les zones logistiques qui s’étendent tout autour, de l’Europe bien évidemment je le lus sur un panneau, dont les entrepôts s’étiraient en longueur, leurs enseignes pour horizon. Ça semblait l’heure de pointe, mais y avait-il des creux là, et les semi-remorques s’enchaînaient en vrillant dans la négociation du triple changement de direction que nécessite l’emprunt du carrefour giratoire. À droite, à gauche, à droite encore.
Le parking était rempli aux deux tiers, ce jeudi, on approchait le début de soirée. Il faisait grand jour.
Je n’ai posé le pied par terre que le temps de rejoindre l’arrière de l’auto et le coffre, que j’ai ouvert. Le journal était là, faisant tampon dans le sac cabas entre les bouteilles, en verre et les boîtes, les trucs hauts en général, qui auraient versé si je ne les avais calés entre deux packs d’eau. Je l’en tirai, plié en deux sur sa dernière page, rabattis le coffre et rejoignis le fauteuil conducteur.
Et puis je l’ai ouvert. Non. J’ai parcouru la première page d’abord, les yeux autant sur le parking que sur les titres, et tout autant la tête à ce dont j’avais les oreilles emplies. Je n’étais là que pour voir. Voir comment ça allait se passer.
Cela se passa ainsi. Une auto a déboulé, double-file, warnings, portières ouvertes de tous côtés. Trois personnes en descendirent, femmes, les jambes se dégourdissaient, clopes, canettes de jus. Paroles que les souffles de l’air et de la circulation, comment les distinguer, avalèrent ou emportaient. C’était dans le cadre de mon pare-brise. Des regards interrogateurs y glissaient, je ne faisais pas partie du paysage. Ce fut court. Y vint le moment de la dispersion. Et rapide. À droite, à gauche, des véhicules stationnés se mirent à cligner, j’entendais des bips, puis déboîtèrent comme simultanément, un petit tour et, l’auto aux warnings les ayant devancés, le parking de nouveau désert, pas plus de cinq minutes avant que le manège ne reprenne avec d’autres, de ces scènes muettes, ou saturées de bruits moteurs et d’airs sonores. Signes d’au revoir. Regards qui disent jamais vu. Qui me firent me dire que je venais justement me faire voir.
J’ouvrais le journal comme on déplie un miroir solaire bronzant. Il était à cheval entre le volant et mes cuisses, disposé entre moi et le parking, et la vue, et le flux, un belvédère en somme. Je me servais le parking, et tout le département autour, sur un plateau. Je ne venais, dans le fond, que prendre la lumière, je crois. En être baigné était le plus important, c’est ça. Il s’agissait de m’exposer en effet. J’y gagnai en recul, je ne sais pas bien ce que j’entends par là. Je ne m’étais jamais fait un parking covoiturage…
… J’étais en voie d’épuiser ma dose d’info locale et générale. J’avais passé en revue les trois quarts du journal, ainsi tout le département ou presque, canton après canton ses régions naturelles et communautés de commune ou d’agglomération. Tous les gros titres. Les intertitres. Les chapeaux. Les légendes des photos. J’avais survolé. À la lecture d’aucun contenu ne m’étais attaché. Le parking en prit un autre air, gris ou c’était le temps qui voulait ça, qui se voilait. L’excitation de me trouver là, d’avoir trouvé une place, d’être tombé dessus, de la nouveauté retombait, ça se fanait. Rétrécissait. Comme si tout l’air du parking, sa bulle, temporelle, cette parenthèse se dégonflait. Mon temps allait passer. Il faudrait reprendre la route, et son cours. Mes yeux s’abaissaient par la portière demeurée entrouverte. Le sol du parking se faisait invitation. Quelque chose c’est ça, dans le jour se dégonflait. Et c’était là. C’est parti de là. Comme une baudruche flétrie que traînent les vents au ras du sol, des revêtements…

… En même temps j’étais de l’autre côté de l’autoroute, rien de cadré, la zone humide, dans le vague. Ne sachant plus trop. Roselières. Jachères. Grues. Tapis de convoyages. J’avais mis pied à terre. La piste en marne y est pleine, empoignables dans les flaques asséchées, mais sales, de ces galets sombres du fond de la mer, la mer à 150 km. À des millions d’années. À vol d’oiseau. Moi j’étais quasiment sous la quatre-voies à l’endroit où elle relève sa chaussée jusqu’à franchir à angle droit l’A1, côté soleil, à l’abri du vent sensible de N-E, avant de redescendre l’identique degré de pente, en miroir, et couler à droite dans la bretelle d’accès au péage, sortie 8. Sur autoroute les accès n’ont pas d’autre nom, sorties, et j’étais en dehors de tout ça, l’immense échangeur en forme de fleur. J’étais juste derrière la clôture de l’emprise. Au pied de tout ça. Au milieu du grand pourquoi, soudain.
Atterri.
Je n’avais jusque là plus rien regardé qu’immédiatement devant et comme sous moi, lisant les accidents de la route en me racontant l’histoire alors que très certainement tout, autour, me regardait cependant, en longeant quoi, des infrastructures, des gisements, des grands axes, les structurants, des carrières, des étangs, des ouvrages de franchissement, des plantations, des champs, des entreprises, des emprises, des entrepôts, des clôtures. Sans avoir eu un regard, ni un arrêt pour, depuis elle, en les contournant, les étangs encore, les gisements, les trous et dépressions, les talus et les buttes et les tas, de graviers, de sable, de gravats, pays des granulats, des clôtures encore. Des carrefours, des nœuds routiers, des gravières en activité. Des sablières remises en eau, reconverties en étangs à pêche ou à jet-ski, cimenteries, centrales à béton, plateformes de transit et de valorisation de déblais, de concassage des enrobés. Des lagunes à sédimentation des boues. Des champs d’épandage. Des flottes entières de camions-bennes, des bennes et des bennes de terres, de gravats toujours, de résidus de chantiers de démolition, d’excavation, de terrassement m’ayant dépassé, m’avaient croisé cependant que je me la racontais, que je me la ressassais, que je pédalais à fond dedans l’histoire de ce qui venait de se passer, quoi, presque rien, l’histoire qui venait de passer, c’était parti de là. Le chien a surgi de derrière une auto…
… Le chien a surgi de derrière une auto.
Je lui ai dit mon chien. Il n’y avait que moi et lui dans la rue pavillonnaire. On était seul.
Il m’aurait suivi.
Il me suivrait. Je lui raconterais une histoire. L’histoire du jour.
Je l’aurais perdu. Je l’aurais entraîné. Je ne serais pas mordu.
Je me le raconterais.
Je l’ai lue dans son œil. Je le lis sur son pelage. À la gueule ouverte.
Je le lis par terre. À nos ombres qui filent.
J’entraîne dans ma course un chien.
Il m’aurait suivi si …
Je m’en fais une histoire.
C’est une image.
Le chien a surgi de derrière une auto. Sans collier. L’allure déliée. L’air perdu. D’avoir quitté son assiette, dépassé ses limites, le sachant. Je l’ai surpris.
Il m’a surpris. Comme surpris lui aussi de cet élan, sien. Nôtre. S’il n’y avait eu dans la rue bordée de pavillons de tous âges, à venir derrière nous une auto, à me doubler. À nous séparer, empiétant sur la voie un chantier de tirage de la fibre, fourgon et sa nacelle, bobine au sol, plots autour. Personne, 13 heures régnantes, tout autour l’heure de déjeuner. Nous allions seul. Il m’aurait suivi.
Il aurait embrayé. Suivi le mouvement. M’aurait accompagné. Se serait attaché à moi, ma course. Je le lui aurais raconté.
Je la lui raconterais, ma course devenant nôtre. Prenant une tournure autre.
J’entraîne dans ma course un chien, mon double.
Je lui ai dit mon chien. Mon chien, n’était-ce pas une tout aussi bonne entrée en matière qu’il était une fois. Il était un chien.
C’est parti de là.
Je lui ai dit mon chien. On n’était que moi et lui. Ça se tenait, nos trajectoires, allaient se rejoindre, se fondre, nos deux allures une même vitesse, réglant-il, lui, la sienne sur la mienne, la largeur de la rue, la rue déserte aux générations de pavillons entre nous. Entre un chien et moi. J’allais à vélo.
Ça n’était que moi et lui. C’était entre moi et lui, l’animal.
L’allure animale a vécu. A si peu duré. Automobiles, les impératifs de la circulation ont quasi instantanément repris le dessus. Je débouchais à droite d’une rue perpendiculaire, tournais au carrefour suivant à gauche, à l’endroit du chantier. J’ai perdu le chien de vue. A-t-il été distrait, encore surpris, ou rappelé, rattrapé. Capturé. Ou renversé. Ce qu’on appelle chien errant. Un jeune chien. D’allure juvénile. Fin.
Je n’ai rien vu.
Je lui ai dit mon chien, par réflexe. Ainsi m’en défendais. Je me la conciliais, sa force, cet élan ou cet instinct de courir les tenais à distance, respectable, en deux mots, le conjurais en fait. S’il advenait, l’aventure, qu’il se prenne au jeu, ou que son instinct ne l’y porte justement pas, que pour cette raison ou l’autre il se mette dans ma roue, qu’il se jette dessous ou me saute dessus. De joie, par jeu, ou joute. En rival.
Le même parcours un temps, et deux trajectoires cependant.
Nommer l’animal lorsqu’il survient, sans doute est-ce réflexe, est-ce humain. C’est le reconnaître. Reconnaître son espèce, reconnaître sa présence, indiscutable. C’est encore le tenir dans ses contours, ses proportions. Le contenir. Je m’adresse à lui, lui dis tu. Lui lance du tu, mais pas en face. Nous irions de front, si cela continuait comme je m’en inquiétais et enthousiasmais à la fois, si notre cours, notre entente, tacite ou quasi, étaient viables. J’eus ce recours instantané à une allure parlée ou vocalisée, en continu, modulée d’intonations graves et caressantes, comme lui courant dans le sens du poil, négociant moi tout seul. J’évitai de retomber dans ses yeux.
L’auto puis le camion se sont interposés, l’élan commun rompu là, le fil de notre tangente s’étant étiré sur guère plus de 50 mètres. Quelques secondes, dizaines de foulées de lui, tours de pédalier pour moi. Lui sur son trottoir, moi de mon côté de la rue, lui s’apprêtant à me rejoindre sur la chaussée, à traverser lorsque l’auto, le roulement de l’auto derrière nous s’est fait entendre, sentir, pressant. Je l’aurais perdu. Je l’aurais entraîné. Il ne m’aurait pas mordu.
Je lui ai donné du mon chien.
Je l’ai vu à son œil, je l’ai lue dans son poil, notre histoire, dans nos ombres courant sur la chaussée. La robe courte est fauve charbonné, le masque noir. À la lumière jouant dans le pelage. Je l’ai saisi dans le sourire qu’il a eu, cette ouverture de toute la gueule, qu’il percevait mon passage comme une aubaine. Un élan à imiter. Le souffle d’une course en double. Qu’il allait confiant, qu’il confiait son élan au mien, qu’il l’associait, qu’il se joignait.
Je le lis dans sa gueule qui s’ouvre en un sourire. Ou je lis dans sa gueule qui s’ouvre un sourire. Et ce n’est que de courir que sa gueule s’ouvre. Ce n’est que de tempérer l’échauffement de son corps. Le sourire du chien n’est que cela, canin, spécifiquement. Pas spécialement. Ce sourire ne m’est pas adressé par exemple. Et moi je prends ce sourire avec moi, je l’emporte. Et comment me fier à l’air de sourire d’un chien.
Presque aussitôt ça n’en a plus été un. C’était un signe. Une fable. Un signe que le jour générateur d’images m’envoyait. Une fable en plein air et plein jour. Et c’était fini. C’était cela, l’histoire, qu’elle avait une fin, pas d’histoire sans fin. C’est d’avoir une fin, d’être finie, qu’elle demandait à être racontée, pour ne pas être oubliée en plus d’être finie, et sous sa forme anecdotique pouvoir resservir, en tout cas être resservie. Raconter, c’est relayer, c’est répéter, une histoire comme on passe le relai, voilà.
C’est fait.
ce qui compte
c’est pas l’histoire
c’est le fait de la raconter
O. Rosenthal
« Je ne sais pas ce que je raconte. Ce sont les mots qui le disent, le ciel n’était encore qu’un sentiment de lumière. » C’est tellement beau
Merci Rebecca
Ce rapport aux éléments de la nature, au temps, d’en faire mouvement.
Ce va-et-vient entre le journal et le parking. La façon de le balayer, d’en saisir ce qu’il se passe, le ‘rien’, l’éphémère. Et le paysage autour, au-delà.
Ce passage, j’aime beaucoup : « Trois personnes en descendirent, femmes, les jambes se dégourdissaient, clopes, canettes de jus. Paroles que les souffles de l’air et de la circulation, comment les distinguer, avalèrent ou emportaient. »
Ici aussi : « de la nouveauté retombait, ça se fanait. Rétrécissait. Comme si tout l’air du parking, sa bulle, temporelle, cette parenthèse se dégonflait. »
Et ce chien qui surgit de derrière une voiture…
Merci pour ce texte.
Merci Annick