Françoise Breton | chiens de mer

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L’AUTEURE

Enseignante de lettres et de théâtre en région parisienne. Création du journal Horizon avec les résidents du Cada de Savigny-sur-Orge. Une compagnie théâtrale à Aulnay-sous-Bois avec mes anciens élèves (Spirit of Rains), aujourd’hui nous réalisons des courts-métrages en nous inspirant de poètes contemporains, Zohra Mrimi, Annie Van de Vyver, Perrine Le Querrec, Milène Tournier, et des auteures russes. Nous avons créé ensemble une revue numérique pluridisciplinaire Les Villes en Voix (films sur notre chaîne youtube).

Des publications en revue dans les cahiers Volutes (Cercle de poésie angevin), La Voix du Regard (les arts de l’image, n°18 « Et Re ! »), Népenthès, Le ventre et l’oreille, La Femelle du Requin. Des nouvelles Afghanes et autres récits (chez Peigneurs de Comètes) illustrées par la peintre Annie Van de Vyver.

LE TEXTE

Ce texte a été écrit quand je vivais dans la cité de Surville à Montereau-Fault-Yonne. Beaucoup de nuits à regarder par le balcon la vie nocturne. Ce texte s’inspire aussi des échanges avec les résidents du Cada, centre de demandeurs d’asile. Peut-être, derrière la trame, une réflexion sur l’exclusion, et le refuge.

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© Fabrizzia Desiato, 2000

Françoise Breton | Chiens de mer


Les balles claquent contre les murs, très fort, par-delà les appels qui bondissent des fenêtres, les cris des mères se perdent sous le désir autoritaire des enfants, la téloch en constante percussion. Saïd serre la tête entre ses genoux, attend, attend que tout s’estompe. Ici Marseille, parmi les tours blanches non loin du seuil de la ville, après la tourbe des quartiers résidentiels, au bout des bras tendus vers l’horizon, au bout des sons, quand on entend parfois les concerts de L’Affranchi. La nuit s’avance en marée brune, sans lumière, tentation d’une douce et bonne glaise dans la tête. C’est la nuit que Saïd étend les bras, debout au balcon. La nuit qu’il entreprend de réussir sa vie, qu’il entreprend mille et une volontés, des échafaudages de projets pour lorsqu’il aura de l’argent à lui. Ah se rendre en Tunisie, ah faire un saut dans un espace-fort, ah courir sur la place d’un grand film, avec la belle musique, et le business qui tape des mains. Dans tous les cas : maintenir le soleil en joue. Le soleil jamais solidaire. Personne ne se souvient des ancêtres, ces fils blancs dans la mémoire émoussée : ils sont partis trop tôt, à force de retenir leur souffle, cloîtrés dans les maisons –- on avait planqué les photos de famille, les anciens s’étaient effilochés en quelques mois. Oubliés de la soif et du cœur. À peine sortis de toute une vie de travail – fauchés à l’âge mûr. Longtemps dans une autre partie de la nuit, Saïd se souvient, avoir poussé des portes, les sens en lampe frontale, il gagnait seul la dernière petite pièce, celle du Nord-Est, celle dont personne ne voulait, la sans-lumière, l’abandonnée des bruits. Dehors, les jeunes finiraient effilochés eux aussi. Saïd se couche.

Enfoui sous d’énormes couettes, il commence à guetter les sons de la pleine nuit, celle des deux heures, quand les clebs oublient de garder la cellule des hargneux. Le mistral déclenche les alarmes au pied de l’immeuble. Puis celles des tours voisines. Toutes en choeur forment une petite valse dans l’oreille. S’habituant, ramenant, éloignant les danses stridentes. Il en vient de toutes les places, larguant leur surpuissance de plaintes, implorantes chiennes de mer. Avant de les reconnaître, Saïd pensait ne jamais pouvoir s’endormir. Au bout de deux mois, elles avaient fini par s’étioler, sans s’attarder dans la chambre. Puis c’est au tour des rodéos. Ils s’organisent dans l’avenue principale, sur le parking du supermarché, dans les allées de Bougainville – un immense parc desséché. Les bagnoles se retrouvent aux alentours du carrefour, démarrent, arrachent des dérapages, slaloment, persécutent les rues, et s’encastrent dans les véhicules garés. Saïd pense à l’ecstasy. Ici on trouve du chanvre indien et de la cocaïne. Les vendeurs n’ont pas de dégaine spéciale, ni bien vêtus, ni bien coiffés. Ils viennent de Lyon de Grenoble de Milan, ils déboulent, vendent, tuent vite. Avec des comprimés de Rohypnol. Saïd sait qu’on ne doit pas traiter avec eux. Au final on perd à tous les coups. Il y a des morts dans l’ivresse insouciante.

Des types traînent dans les rues, le long des vitrines en poussière, vraiment de trop pour eux-mêmes, donnant à voir ce visage gris, marbré de désolation. Les filles sont maigres, avec ces rides étranges aux commissures des lèvres. La peau tombe sans chair après l’afflux de coke. Ils ont trente ans, ils n’ont plus d’orbites, plus de tignasse, la face criblée de tics. Saïd en a croisé souvent, dans la supérette de Karim le dimanche vers 16 heures, quand il n’y a personne. Ils ont tellement de mal à parler qu’ils doivent « se charger » avant d’aller acheter les conserves et la viande de la semaine. Ils posent les billets sur le comptoir et désignent du doigt les boîtes à emporter, ou bien, radicalement possédés, déversent un flot hébétant ch’pain ch’peux pa lavaler, ça m’écoeur. Plus de bouche, plus de ventre, effondrement. Aux heures creuses, les demandeurs d’asile viennent acheter du café, du beurre et du pain de mie. Cela fait des mois, depuis qu’ils sont arrivés au CADA, ils ne mangent que ces trois aliments, rarement une orange. Au pays, la cuisine est une pièce interdite aux hommes : alors comment cuisiner ces plats de viande épicée ? Comment griller le riz à la poêle ? Le fonio, la farine de manioc agrémentée de feuilles d’igname, comment faire cette chair d’épice et de sang qui tient au ventre, qui fait le tempo du jour, la brique de feu, la parole des sages ? Comment creuser la paume pour faire rouler la boulette de viande crénelée d’algues et de piments ? Les yeux dans le vague, amollis, ils viennent acheter leurs denrées de beurre et de café, tous ces beaux hommes meurtris, originaires de Centre-Afrique, déboussolés, ayant à peine le courage de se préparer un plat. Pourtant Karim s’échine à leur montrer, s’inquiétant de leur regards tristes, suspendus, phares éteints dans le noir. Formes indécelables.

Les voitures sont l’unique démonstration de puissance dans la cité. Saïd écoute attentivement : les commandos de meufs sont postés au carrefour, juste au pied de la tour. Au commencement des cris s’élancent, éteignent les moteurs, les voitures deviennent des statues au métal encore chaud. Les femelles échangent des rigolades, caressent les bolides, s’arrangent pour sillonner de leurs cris les rues vides, ces mêmes rues battues par le soleil. Un bordel monte, obscénités gavées d’odeurs d’essence, l’accent forcené s’enfle de mots crus. Ça peut durer longtemps. Ensuite les portières s’ouvrent, des corps s’enchâssent. Les corps du dedans échangent leurs places, les filles rampent à l’intérieur. Les voitures tanguent. Les femelles dans le métal encore chaud. Chiennes de mer. L’image s’éclipse. Il aurait dormi, il n’aurait pas donné suite. Mais ça sonnait. Un petit coup, puis un long. Saïd allume : cinq heures. Il se jette sur l’oeil de la porte : Bilal ?! Il ouvre. Bilal a le visage en tubercule, déformé, percé d’yeux noirs démesurés. — Grouille ! On a besoin de toi ! — Quoi ? — Dépêche ! — Bordel t’as vu l’heure ? — Faut que je t’explique. La soeur de Mounir ne va pas bien. Son mari est dev’nu fou, interdit tout, la musique les livres tout ce qu’elle fait, l’impression qu’elle lui échappe, l’empêche de tout, surtout d’écouter, la musique surtout ne veut pas qu’elle rentre dedans, qu’elle joue sans arrêt avec le petit... elle est venue avec le petit se réfugier chez son frère, et maintenant elle est chez moi parce que le mari va débarquer chez Mounir, et puis à tous les coups chez moi, et puis il va tout fouiller, chez les voisins c’est la pression, on peut pas supporter ça, tu vois il vient d’appeler, il veut débarquer partout pour récupérer son fils...

— Dis à sa soeur de venir, mais pas un bruit. Surtout mate la porte des voisins, j’ai pas confiance. Quand on a des problèmes, ça rend les gens pervers. -– Ici chez toi ? –- Ici. Sa sécurité d’abord. La mienne, je contrôlerai après. –- T’es vraiment le meilleur des potes. Saïd gonfle le torse, le bien que ça fait, d’se sentir largement fort. La dernière fluxion de nuit humidifie les couloirs d’immeuble, l’herbe rase du petit stade. –- Descends vite. Elle veut pas monter sans te voir. L’ascenseur à tribord. Il s’étire depuis le 24ème ciel, entre les galeries en béton, jusqu’au faible arpent de terre. La fraîcheur grégorienne de l’aube. Le hall fait toujours penser à une abbaye, avec des moines effrayants devant les boîtes aux lettres, là en permanence, à attendre, attendre pour rien, qu’un Grand débarque, Celui qui s’amènera avec une idée impeccable, la vraie, la fouteuse de fric. La brume blanche, excitante, du moins 200 dans les bronches, ça bleuit les veines du visage, le sang craque à l’intérieur des lèvres. Le ciel descendu si bas que tu te taperais la tête dedans. Saïd se demande si cette brume, ce n’est pas une avalanche de montagne. La mer violente tout en bas. La brume monte de partout et se dispatche dans l’air de la cité. Les tours, c’est l’Arche d’où l’on voit la mer, et la voyant tout le temps, on peut faire la nique au monde. Pour Saïd, tout est affaire de climat. Jamais il n’irait habiter dans le nord nord du pays. Bilal tremblote : « y caille, non ? » — Atroce, souffle Saïd en zieutant l’ombre derrière. Elle avance, la poitrine peuplée d’un petit être qui bouge à peine, emmailloté de fichus noirs, le visage à découvert paraît jurer de translucide. Saïd n’a pas peur, il ouvre les bras, prend ensemble la mère et le petit. Bilal sait remercier en le serrant fort, touche la joue avec l’index, le porte aux lèvres puis au coeur, ce geste-là embrasse avec ferveur. Bilal a peur mais son sourire arrache comme un sabre. Cette fille, c’est le miel de sa vie, il ferait tout pour qu’elle soit tranquille. Parce que tranquille, c’est le sésame de la sagesse, l’équilibre des cercles. Saïd ouvre des portes. Ils sont là, enfin, dans le fin fond de la chambre. Elle regarde au sol d’innombrables miettes, comme si une nuée d’oiseaux venaient se nourrir dans la chambre. Il place une lampe près du lit, jette un pull dessus, ensuite il fait bon contre le mur, la lumière devient brouillard de caresses. Elle d’abord, puis lui, respirent. Il se sent bien, un homme doux et porteur. Il commence à comprendre la matière du mot apaisement. Les tissus qu’elle défait ont la texture d’écharpes en laine. Ils se déroulent et tombent sur les genoux. Saïd les ramasse et forme un nid moelleux pour le petit, sous le bureau, parce qu’il veut pour lui une cachette, un coin pas visible. L’enchantement du caché, qui n’est pas livré au réel. Comme les fous rires sous un drap. Il pose ses livres de classe tout autour pour ne pas que l’enfant roule sur le côté en plein sommeil. Il va dans la cuisine, prend de l’eau, du lait, des biscuits. Arrange tout ça près du lit, tandis que la mère allaite l’enfant. Il fait très bon dans la pièce. La chaleur émane du sol alors il veille à épaissir le nid pour ne pas incommoder l’enfant. Elle n’a pas peur. Ils s’endorment l’un contre l’autre. Au matin, Saïd appelle le lycée, sa voix est pleine et assurée. Il a des vertiges, il ne viendra pas aujourd’hui. La CPE accepte, ne pose pas de questions. Il se sent vibrant, puissant, debout. Il pense qu’il aurait peut-être été brillant en cours ce matin. Il revient dans la chambre, les bras chargés de cornflakes. Ils mangent sans rien dire. Retourne au salon : la tante est repartie à l’hôpital. Il se demande quand. Quand est-ce qu’elle a quitté l’appartement. Les horaires tournent, échappent. Il est sûr d’avoir été seul toute sa vie. La télé déballe son orgie d’émissions, des séries douche aux légumes de Provence. D’un coup de télécommande il la ramène au mutisme qui lui va tellement mieux. Devant l’écran noir, il met de la musique. Revient à elle. Elle a enlevé le foulard qui tenait cachée la partie gauche du visage. Un angiome sanguin s’échappe de là, couvrant la peau du front, la tempe, sinueuse rivière de sang. Calme. Elle commence : j’ai toujours cru en l’innocence, toujours cru qu’on peut sauver quelqu’un... mais une femme ne vient pas à bout de la violence d’un homme. Saïd se pose. S’agenouille au pied des meubles qui forment deux totems en chêne. Sa main flâne sur une étagère, petite barque aux cinq rames, tire un paquet de cigarettes comme on tire une carte, le fait tourner, s’en greffe une au bout des lèvres. Puis viendra le lent après-midi. Un paréo de couleurs sombres couvre les corps, dissimule l’espace-temps dans un champ de coton de New Orleans. Ils se sentent démobilisés. Dans les mélodies de blues, ils gagnent en rêve les collines noires d’un paysage de bocage. Dans le nord, ou dans l’ouest. Ce serait pour eux une maison oubliée, des herbes. Le désir inavouable d’une cachette à vie.

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 décembre 2021.
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