Gwen Abgrall Servettaz | Rouge comme le souvenir

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L’AUTEUR

Née en 1969, j’ai grandi et vécu à Nantes jusqu’à l’âge de vingt ans. Des voyages en Europe et aux USA ou des séjours aux Antilles n’ont jamais altéré mon attachement pour le village de ma famille maternelle, La Trinité-sur-mer. Pour mes cinquante ans, je me suis offert le cadeau de mes rêves : l’écriture. Ma maisonnée a accepté ma démission temporaire du quotidien et j’ai repris foi en ce qui sort de mon stylo. Melting-pot de cahiers, journaux et recherches documentaires, Maria d’An Drinded, vies de Trinitaines, est paru en décembre 2021 aux Éditions du Menhir. Dans cette histoire de femmes, de familles, de paysages et de pensées de bord de mer, j’ai mêlé textes épars, journal personnel et poésie pour dire l’absence, le disparu.

LE TEXTE

C’était vaste et étroit, cet appel à texte ! Il m’a fallu plonger au cœur, dans le battement de mes pensées, pour trouver le chemin vers la lueur flamboyante, là-bas, qui demandait à être observée, décrite, admirée ou honnie.

J’ai fait le tour des ressentis, des souvenirs et des haut-le-cœur, repoussé dans l’ombre ce qui ne flamboyait pas ou trop peu encore (j’en garde pour plus tard), retrouvé de petites braises oubliées au fond d’un journal ou d’un souvenir d’enfance, rappelé odeurs et regards du jardin de mes grands-parents, des balades en forêt martiniquaise ou sur les landes du pays léonard… et bien sûr en bord de mer morbihannais.

En fenêtre ouverte sur le monde, j’ai repris les récits d’Annick Cojean, Philippe Lançon ou Sigolène Vinson, retrouvé des articles de presse ou relu des professions de foi, écouté les podcasts de Grégory Philipps. Pour soutenir mes mots, j’ai creusé dans les textes de Jim Harrison, Rimbaud ou Chamoiseau, qui m’ont donné étais et liens solides. Pour fluidifier le texte, j’ai laissé mes pensées suivre les rivières paisibles ou les torrents impétueux de Colette, Nancy Huston, Anna de Noailles ou Marina Tsvetaïeva.

Aujourd’hui, j’entends toujours les mêmes voix qui disent la dureté d’être dans le rouge, la beauté de ce cœur qui palpite en moi, le merveilleux « DIRE ».

 

Gwen Abgrall-Servettaz | 


de honte ou de colère

La brusque montée de chaleur qui parcourt en onde tumultueuse le torse puis la peau du cou pour atteindre les joues en un sourd lancinement qui bat aux tempes, se faufile jusqu’aux oreilles et gagne aussi les yeux à force d’irradier sa force destructrice.
L’indicible émoi, la furieuse envie de rentrer en soi, en terre, de disparaître dans l’air ou de creuser rageusement dans l’oubli la place qui nous revient, puisqu’on n’est pas à celle qu’on devrait, puisqu’on est démasquée, humiliée, surexposée aux lumières crues de la vérité ou du doute.

La furieuse vague qui démantèle les digues de la bienséance, culbute les valeurs de l’éducation chèrement reçue pour agresser celui ou celle, l’objet de notre ressentiment, pour lui rendre au centuple l’amertume et le doute, lui mettre la misère, extirper par nos gestes, nos mots et nos crachats la vilenie ressentie brutalement, jeter hors de ce corps qu’on ne supporte plus, loin de cette tête qui ne contient maintenant que rage et mépris, toute la hargne et le dégoût qu’on voudrait n’avoir jamais rencontrés ; exploser à la face du monde et se défaire enfin de l’insupportable monstre qui grandit entre cœur et âme.

De brimades d’enfants en résultats d’examen, de fils d’actu en commentaires, au lendemain d’une élection, je me souviens.

de sang ou de feu

Dans le lit de la rivière au lendemain de la bataille où les derniers Indiens libres rendirent au vent et à la pluie leur ultime souffle, le courage toujours battant leurs entrailles d’une ardeur millénaire, leurs yeux fixant sans crainte la mort qui arrivait, prendrait les corps et les regards, happerait les âtres et les tepees en un vaste brasier élevant sa fumée tel un suprême signal de tristesse et d’humilité devant le Grand Esprit Créateur. Palo Duro, 1874, trop loin pour que je m’en souvienne…

Dans le crépitement de l’âtre flamboyant, entre les braises enluminées par la chaleur intense, sous le marteau du forgeron, sur un pilier de granit où s’imprime le soleil levant au travers du vitrail à Sainte-Anne un petit matin d’hiver… en tout temps et tout endroit, je me souviens.

Trouant le côté droit du dormeur dans son lit de verdure, Sedan septembre 1870 quand le poète écrit, Nantes 1978 quand je récite, gorge serrée, larmes aux yeux, je me souviens.

Sur les pétales fripés du coquelicot dont la corolle rappelle, au bord des routes où les citadins en transhumance estivale la croisent parfois, qu’il exista une vie des champs, simple et naturelle, dénuée de hâte ou de faux-semblants, le long du sillon tracé en sueur et foi par le laboureur infatigable au cœur de l’hiver, pour une récolte de bonheur en grains. Entre les bois de Lanzalut et la lande de Roc Trédudon, été 79, je me souviens.

Au bord des yeux fatigués de trop de lectures, trop d’écrans, trop de pleurs. Depuis plus de quarante ans, je me souviens.

Au creux des paumes de mains gelées, au bout des doigts brûlants de froid, quand on a oublié ses gants pour jouer dans la neige trop longtemps. Lac des Bouillouses hiver 82, je me souviens.

Sous les brûlures du soleil, au mitan d’un après-midi d’été endormie sur la plage, les joues ardentes et les paupières incandescentes. Seignosse, Kervillen ou Sainte Barbe, été 83 et toutes ces années insouciantes, je me souviens.

Au cœur de la spathe de l’anthurium, dardée d’un épi jaune pour envoûter regard et sens en un indicible désir de jouissance luxuriant, caché·es que nous étions entre oiseaux de paradis et fougères arborescentes en forêt tropicale. Madinina années 90-2000, je me souviens.

Dans les filaments d’étamine du callistemon, à chaque printemps et chaque automne savourés au jardin. Kerbrezel depuis 2007, je me souviens.

Le long des bords de mer aux îles Féroé les jours de grindadráp, le grand carnage de globicéphales, où un animal « doué de raison » en avilit et en massacre d’autres pour assouvir sa soif immémoriale de suprématie, rester le maître du vivant, se repaître de la puissance injuste de l’homme sur la nature. Klaksvik 2010, Vagur 2012, je me souviens.
Dans le battement d’une blessure, entre les chairs à vif, sur le chemisier ou le jean où l’auréole s’étend, traçant entre les fibres son chemin vermillon, gagnant le cœur du linge à tout jamais souillé, infiltrant les lattes de bois, coulant sur le trottoir, noyant les corps avachis sur le sol où ils dansaient peu avant, traçant sur les murs l’horreur et l’effroi.
Chaque 13 novembre, je me souviens.

En cercle parfait, quand l’astre quotidien assume la fin du jour en une lente plongée vers l’horizon lointain et que, telle Anna de Noailles au bord du monde assise, s’embrase en moi le souvenir des heures écoulées. Port Bara fin août 21, je me souviens.

La rose brandie en étendard ravivant de son éclat le geste de la conquérante qui brigue un mandat, parlant d’enfants, de gens et de vieillards, de guerre, de force et de responsabilités quand le peuple réclame bienveillance, équité et jours heureux. Avril 2022, trop tôt pour que je m’en souvienne…

Seul ou paré d’autres couleurs, d’étoiles, de croissant de lune, de soleil ou de croix… dans les drapeaux de pays amis, vénérés ou craints pour leur histoire violente, la folie de leurs dirigeants ou les souffrances endurées par leur population et celle de leurs ennemis.

Rêve d’un arc-en-ciel à Boutcha, Marioupol ou Donetsk … Tout n’est-il plus que gris, poussière de gravats et traces d’éclats d’obus ? Україна 2022, quand redeviendras-tu mieux qu’un triste souvenir ?

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 septembre 2022.
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