Jean-Luc Chovelon | Attentes

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L’AUTEUR

En trente ans de carrière, Jean-Luc Chovelon a connu deux professions : prof et journaliste. Prof d’éducation physique et journaliste de sport (presse écrite), faut-il préciser, et non dans le domaine des lettres. Pourtant, depuis 2015, il a choisi de se consacrer à l’écriture. Par plaisir. Alors, d’ateliers d’écriture en rédaction d’ouvrages écrits pour d’autres (des associations et des entreprises), il explore. Sans autre désir ni autre ambition, pour l’heure, de parcourir les sentiers de ce vaste monde. À Marseille et ailleurs. L’auteur n’a pas (plus) de site internet mais il dit qu’il y pense parfois.

LE TEXTE

Quatre personnages, quatre pronoms personnels, quatre objets rouges, quatre attentes passives et immobiles. Aucun projet personnel ne se cache derrière ce texte si ce n’est l’envie de dérouler cette trame comme s’il s’agissait du départ d’une tresse à quatre brins. Même si elle ne va pas très loin. Un départ, juste un départ.

Pour le reste, sur ma table de chevet, au moment où j’ai écrit ce texte, se trouve La Modification de Michel Butor, roman de 1957 écrit à la deuxième personne du pluriel. Près de mon lit, se trouve également 53 jours de Georges Perec. Au bas de la page 36, il est question d’une Jaguar rouge. Une amie médecin m’a fait part, récemment, de son projet de disposer des livres dans sa salle d’attente. Je lui ai dit que c’était une belle idée mais que les livres allaient vite disparaître. Elle m’a répondu que c’était bien ce qu’elle recherchait. J’aime les cafés parisiens mais je n’aime pas les embouteillages. Je n’ai aucun avis sur les lave-vaisselle.

 

Jean-Luc Chovelon | Attentes


Un bar de quartier. Comme il y a en a partout, à tous les coins des rues de Paris. Vous vous trouvez assis sur une chaise haute, à l’extrémité du comptoir. Pas exactement l’extrémité, là où le plateau en zinc fait un coude. Vous êtes installé à la place de ceux qui passent du temps dans un bistrot. En dehors du passage des serveurs et des serveuses qui chargent et déchargent les plateaux des clients installés en salle et en terrasse. En dehors de l’emplacement des habitués qui passent en coup de vent s’enfiler un café. Vous êtes à la place de ceux qui restent. À boire. À râler, rêver, maugréer. À attendre.
Vous avez un oeil sur la salle avec la porte d’entrée en point de mire et une vue assez dégagée sur une partie de la terrasse dehors et sur la rue embouteillée. Un autre oeil sur le patron qui s’agite derrière le comptoir entre l’imposante machine à café, les leviers de la tireuse à bière, le bac à vaisselle et la caisse enregistreuse. Un coup de chiffon sur le zinc, de temps en temps. Vous, les deux coudes sur le comptoir, un ballon de rouge sous le nez. Jambes repliées, dos courbé, oeil distrait.

Un quart d’heure de retard. Les coups de klaxon inondent la rue embouteillée et expriment l’impatience des automobilistes. Elle n’a jamais été à l’heure. Vous non plus. Vous deviez passer dans le XVIe pour réparer un lave-vaisselle. Rien n’est urgent pour ces richards qui n’ont qu’à s’en acheter un nouveau de lave-vaisselle. Tant pis pour l’heure. L’heure de quoi, au fait ? Depuis qu’elle est partie, la vôtre, d’heure, défile en nombre de verres. Elle n’affiche pas le temps, elle présuppose votre état d’ébriété. Quand on passe l’essentiel de son temps dans un bar, l’heure n’a plus de réelle valeur. Vous ne vous souvenez plus pourquoi vous deviez la voir. Ce que vous vous rappelez, c’est l’odeur de ses cheveux, la douceur de sa peau, la finesse de ses doigts quand vous les teniez dans la paume de votre main. Et son sourire de pub de dentifrice. Et sa longue jupe rouge qui flottait dans le vent quand vous marchiez côte à côte dans les rues de Paris, en passant devant les troquets sans même y jeter un oeil. Sans jamais avoir la tentation d’y entrer et de vous assoir, là, sur la chaise haute au bout du comptoir. Et boire. Râler, rêver, maugréer. Attendre.

Une salle d’attente dans un service hospitalier de pneumologie. Comme il y en a partout dans le monde, en France et à Paris. Elle est assise sur une chaise en plastique parmi d’autres, disposées le long d’un mur dans une pièce carrée, juste en-dessous d’affiches faisant l’éloge d’une vie sans tabac. Au milieu, une desserte en bois déborde de magazines. Les titres à la une des journaux, mis bout à bout, lui racontent une drôle d’histoire. Un ministre retrouve son fils caché, la star de télé-réalité a enfin découvert le grand amour, mangez du curcuma pour vivre mieux, les plus belles plages du Brésil. Un roman moderne. Mais le tas de papier n’a guère de succès. Huit personnes sont assises dans la salle d’attente, cinq ont le regard rivé sur l’écran de leur téléphone portable, une dame proche de la cinquantaine lit un Guillaume Musso, un petit garçon joue avec à faire rouler son camion de pompiers sur les genoux de sa mère et elle, elle ne fait rien. Elle regarde l’air, c’est tout. Ça fait combien de temps qu’elle est là ? Pas loin d’une heure elle dirait.

Lorsqu’elle est arrivée dans cette salle d’attente, il y avait déjà trois personnes. La dame au roman, un jeune avec des écouteurs greffés dans les oreilles et un autre homme, la cinquantaine et le teint gris, avec une pile de grandes enveloppes sous le bras. Des examens médicaux. Les quatre autres personnes sont arrivées après elle. Par contre, elle ne t’a pas encore vu. Elle ignore si tu es dans ton cabinet en train de soigner un patient particulièrement coriace. Ou alors, tu n’es pas encore arrivé. Quoi qu’il en soit, tu es en retard. Elle t’aime bien, elle te trouve beau. Elle t’a vu l’autre jour dans ta belle décapotable rouge. Comme si elle avait douze ans et qu’elle croisait un prince. Elle ne serait pas contre un rendez-vous qui ne soit pas médical. Elle a mis sa longue jupe rouge pour l’occasion. Elle s’imagine monter dans ta Jaguar. Rouge sur rouge, c’est classe. Elle se sent belle dans sa jupe rouge. Son asthme allergique peut attendre.

Un embouteillage en plein coeur de Paris. Comme il y en a dans toutes les villes du monde. Un beau spécimen de congestion circulatoire. Tu t’imagines en charge de guérir les villes de leurs congestions, de les opérer. Une grande saillie du nord au sud, une autre d’est en ouest, la pose de quelques dérivations savamment greffées. Plus d’obstacles. Et l’occasion de passer quelques rapports de vitesses pour entendre rugir les 575 chevaux de ton V8. Sentir l’air te fouetter le visage, humer les nuages, voir de belles inconnues te regarder avec envie. Tu aimes être admiré. Au lieu de ça, tu es à l’arrêt au milieu de la chaussée à quelques centaines de mètres de l’hôpital. Devant, un Jumpy de location vante des tarifs imbattables sur sa double-porte arrière. Kilométrage illimité. À gauche, une jeune mère de famille en phase préparatoire de décomposition tente de raisonner son gamin, six ans tout au plus, qui hurle son blues. À droite, un bouddha en costume-cravate, un représentant de commerce statufié. Pas une once d’énervement, le temple de Petit Scarabée dans l’habitacle d’une Twingo. Et derrière, une musique obsédante. « Au bal, au bal masqué, ohé, ohé… » Un cocktail explosif pour un naufragé solitaire en pleine jungle urbaine. Mais pas toi. Toi, tu es médecin et tu es imperméable aux aléas qui t’entourent. Tu es au volant de ta Jaguar rouge.

Tu regardes négligemment ton iPhone dernière génération. Douze messages. Quelques-uns de l’hôpital, ta secrétaire sans doute, et les autres de ta femme. Faut pas que tu oublies d’acheter une bouteille de vin pour le repas chez les Duvernay. Ils s’en foutent, les Duvernay, du vin que tu vas leur refiler, ils ont une cave pleine de Mouton Rothshild de plus d’un demi-siècle. Faut pas que tu oublies de caler un rendez-vous pour son vieil oncle qui fait de l’apnée du sommeil. Faut que tu ailles chercher la Jaeger-Lecoutre de ta mère chez l’horloger. Faut que tu appelles le maire, les voisins n’ont pas rentré le bac à poubelles. Faut que tu fasses quelque chose pour le lave-vaisselle, le réparateur n’est pas passé. Faut que tu penses à lui faire un cadeau, c’est bientôt votre cinquième anniversaire de mariage. Le dernier cadeau que tu lui aies fait, tu t’en rappelles, c’est un carré Hermès. Quelques silhouettes de chevaux et un carrosse au centre d’un morceau de soie rouge.

L’intérieur d’un duplex avec une terrasse qui donne sur la Tour Eiffel et le Champ de Mars, un appartement de luxe comme il y en a dans toutes les villes du monde. Ou presque. Dans une robe de chambre en satin, je suis allongée sur un canapé de cuir et je regarde mon plafond. Posés sur la table basse en verre fumée, quelques livres de peinture, un journal de mode, un verre de jus de tomates avec des glaçons et une branche de céleri. Dans la cuisine, une femme de ménage joue le rôle du lave-vaisselle. La solitude peut être un mets de luxe. Facile de philosopher allongée sur un canapé en cuir. J’ai oublié ce qu’était l’indispensable mais je sais que ce n’est pas le foulard de soie rouge soigneusement plié dans ma penderie.

Un oiseau s’est posé sur la table de ma terrasse. Une mésange charbonnière. Elle picore quelques miettes de brioche, vestige d’un petit déjeuner tardif. Qu’ai-je fait de ma vie ? J’ai juste attendu. Et picorer. J’ai attendu de rencontrer un jeune médecin pour ne plus avoir de questions à me poser. De ne plus avoir à m’inquiéter des lendemains. J’ai attendu de finir mes études de comptabilité pour les oublier aussitôt. J’ai attendu d’avoir dix-huit ans pour m’affranchir du joug parental. Et pour partir avec vous. Vous qui, depuis mes seize ans, habitez dans mes souvenirs. Mes rêves parfois. Une fête de lycéens, un long baiser en dansant un slow sur Hôtel California et, ensuite, l’envie de nous enfuir ensemble. Partir pour un ailleurs à construire, à inventer. C’était votre idée, j’avais dit oui sans réfléchir. L’hésitation, ce devait être pour plus tard, au moment de fuguer. J’étais restée allongée sur mon lit à regarder le plafond de ma chambre. Comme maintenant. Scotchée par la peur. Ou la lâcheté. Ou les deux. Vous étiez parti sans moi, j’étais restée sans vous. Aujourd’hui, vous naviguez sur un bateau autour du monde. Ou alors, vous tenez un refuge en haute montagne. Ou bien, vous élevez des chevaux en Papouasie.

Vous êtes peut-être réparateur de lave-vaisselle. Vous seriez assis au comptoir d’un bar devant un ballon de rouge.

 



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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 octobre 2022.
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