Jules Verne

à propos du livre de Jean-Yves Tadié sur Jules Verne


Actualité Poitou-Charente, sous l’impulsion de Jean-Luc Terradillos, j’y écris souvent parce que pour nous, qui avons rapport à ce ciel, à ce pays, c’est un croisement très rare et innovant entre scientifiques, voyageurs, ceux qui se préoccupent du paysage, de l’écologie ou des routes, de la mémoire ou des laboratoires.

Ce trimestre, Jean-Luc a souhaité un hommage à Jules Verne : je découvrirai dans quelques semaines à qui d’autre il l’a demandé, et de quel métier.

Pour ma contribution, évidemment j’ai ressorti mes propres Jules Verne, mais j’ai relu le livre de Jean-Yves Tadié paru au printemps dans la collection L’Un et l’Autre, chez Gallimard.

liens :

 le centre international Jules Verne à Amiens
 la collection choses de Jules Verne de Garmt de Vries
 site du centenaire de la disparition de Jules Verne


Lectures extraordinaires

une lecture de Jules Verne par Jean-Yves Tadié

Des « romans de la planète », dit Jean-Yves Tadié de Jules Verne. Et puis : « contemporain de tous les âges de ma vie , il suffit de retourner dans notre sous-marin intérieur ». Ce qu’il y a de singulier, dès qu’on parle de Jules Verne, et à quoi on ne pense pas de la même façon pour un autre, c’est comment il vous oblige à vous souvenir de la première fois que vous avez lu ses livres : non pas des livres pour l’enfance, mais des livres qu’on relit parce qu’ils vous réoffrent votre enfance.

Et ce serait là cette frontière un peu magique par quoi il n’y aurait pas à séparer littérature jeunesse de la littérature tout court, mais qui induit une spécificité de l’imaginaire, vient trier quelques auteurs ou quelques livres seulement, Le Grand Meaulnes et Edgar Poe certainement, Karl May pour les Allemands, et Jules Verne.
On garde déjà l’aspect matériel des livres, ceux de la petite bibliothèque verte, ou ces vieux Hachette grand format rouges. Puis ces livres de poche mention « texte intégral » (comme si toute version abrégée ne devrait pas être poursuivie par un comité de salut public), bien épais et qui se recourbent vaguement à chaque relecture.

Est-ce que j’ai jamais cessé de lire Jules Verne ? Dire qu’on lit un auteur toute sa vie, ce n’est pas dire qu’on le lit tout le temps. C’est plutôt comme Stendhal ou Kafka, sans le savoir l’un l’autre, répètent qu’il faut relire Don Quichotte à chaque étape de sa vie. Chaque année, faire une cure Jules Verne, comme on fait une cure Balzac, une cure Simenon, un moment Proust ou un moment Gracq. On ouvre un livre parce qu’on cherche tel souvenir, telle sensation de lecture, on ne sait plus où c’est mais ça y est, du coup on lit autre chose et de là une autre, on est repris. Le symbole pour moi de cet effet d’emboîtement c’est Maupassant, dans le dédale des nouvelles. Ou bien Balzac : on veut retrouver telle lumière tamisée d’un séjour de province, on ne sait plus si c’est dans Ursule Mirouet, le Cabinet des Antiques, la Muse du département ou la Rabouilleuse, alors on s’en va dans Balzac et on en ressort au bout de trois semaines. Jules Verne c’est comme ça : jamais moins de trois semaines et une petit paquet de quatre ou cinq livres. Avec des pics : combien de fois j’ai relu les Cinq cents millions de la Begum, le Château des Carpathes, la Jangada ou Nord contre sud ? Combien de fois Voyage au centre de la terre ? Et les moins connus, ou les plus étranges, qu’on relit moins souvent parce que le souvenir en est plus aigu : Hatteras, le Sphinx des glaces, le Pays des fourrures. Et ceux dont on se souvient tellement même des détails que ce n’est pas la peine d’y revenir à chaque fois : les Tribulations, Phileas Fogg, Nemo ou ces fichus gamins du père Grant menés par le géographe fou, mais une fois tous les cinq six ans, en plein été ou dans le creux de Noël, quel bonheur de deux soirs (les grands auteurs sont ceux qu’on lit vite ?)... Et Deux ans de vacances, donc ?

Jules Verne est pour moi une lecture inactuelle et déraisonnable : qui n’appelle pas à ce qu’on en raisonne. Il me faut parfois un peu plus de temps, aujourd’hui, pour arriver à cet état premier de naïveté nécessaire dans l’acceptation des coups de récit, des amours obligées, du méchant de service. Mais ça remarche bien vite. C’est que le dialogue est reconnaissable : on est chez soi comme de revenir dans une maison d’enfance, ou chez des amis à la campagne. « Il y avait une grande affluence d’auditeurs, le 14 janvier 1862, à la séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3. Le président, Sir Francis M..., faisait à ses honorables collègues une importante communication dans un discours fréquemment interrompu par des applaudissements » : comment vous ne liriez pas la suite ?

Jules Verne, dès que vous l’ouvrez, vous appelle donc ce moment où pour la première fois vous descendiez au centre de la terre, ou grimpiez en ballon sur l’Afrique : il me semble toujours avoir été enfant le lisant, et que la tête alors prenait possession d’un monde séparé totalement de celui dont vous disposiez, mais tout aussi totalement lié à lui. On s’en va en Afrique ou en Chine, on voyage vers le nord jusqu’à la folie d’Hatteras. Les gentils gagnent la plupart du temps, on se marie, et l’obus des Cinq cents millions de la Begum, grâce à l’ultime erreur de calcul, ne s’écrasera pas sur la ville. Mais au passage que de catastrophes et de morts : on se fait peur et ça fait du bien.

Ce centenaire de sa disparition nous aura beaucoup apporté à tous. D’abord parce qu’on ne le voyait pas si loin. Ses bateaux, ses sous-marins, ses avions, on ne faisait pas remonter ça au temps de Lautréamont ou de Victor Hugo. On lisait Jules Verne pour se remettre en émerveillement, pour revenir à sa propre enfance mais comme un élastique tiré en arrière de notre présent d’aujourd’hui, où le monde est entièrement cartographié, qu’on sait qu’il n’y a pas de volcan au pôle Nord, et pourtant les guerres et les morts injustes pullulent encore : les orphelins Grant ne retrouveraient pas forcément leur père, aujourd’hui.
C’est ce rapport de la fiction à l’imaginaire qu’il faut mettre au clair, pour le besoin qu’on en a de rêve aujourd’hui. Jean-Yves Tadié, spécialiste de Marcel Proust et de Nathalie Sarraute entre autres, a publié une très belle étude sur Jules Verne (Regarde de tous tes yeux, regarde !, Gallimard, 2005), qui scrute la frontière entre la fiction de ce qui serait possible, l’anticipation qui vieillit, et l’imaginaire, qui se fixe sur la naissance même de ces possibles, et ne vieillit pas. Et comme les autres, Jean-Yves Tadié retrouve pour parler de Jules Verne sa propre enfance, les privations de l’après-guerre, le père prisonnier, les voyages en train, et un passage absolument magnifique sur ses jouets de bois brûlés parce qu’on a froid pendant l’occupation, même s’ils ne vous chaufferont pas vingt minutes. C’est cela, l’immensité de Jules Verne et son secret non révélé : par quoi cela travaille souterrainement le texte pour nous l’offrir encore ? Il nous fait revisiter ces maisons itinérantes, ces tintinnabules de gosse qu’on reconstruit sur un fleuve ou dans l’obus qui va à la lune, dans le sous-marin ou sous le ballon, ou dans l’éléphant mécanique de la Maison à vapeur. On y découvre les livres qu’on n’a pas lus, et dont il nous fait saliver : je n’ai jamais trouvé Aventures de trois Russes et trois Anglais dans l’Afrique australe. Tadié s’appuie en particulier sur les lettres de Verne à son éditeur, Hetzel : comment avons-nous fait pour si peu savoir de l’auteur, comme si les livres nous suffisaient, parce qu’ils nous faisaient échapper à ce monde ? On n’a jamais négligé de cette façon Proust ni Balzac : c’est de Jean-Yves Tadié que j’apprends que Jules Verne, comme Mallarmé, a brûlé ses papiers personnels. Le bâtisseur d’énigme a prolongé cela dans sa propre vie.

Ces dernières années, au hasard des bouquinistes, en province où personne apparemment ne s’y intéresse, je me suis procuré plusieurs tomes des célèbres et épais volumes reliés de la revue Le Tour du monde. Cela paraissait deux fois l’an, pendant plus de trente ans, et regroupait les récits réels des savants, des explorateurs, des géographes, marins et botanistes. Un récit nous emmène en Afrique, le suivant sur les pentes d’un volcan ou vers le grand nord inatteint. Ce sont des récits vrais, bien sûr. Il y a les illustrations. Elles ressemblent tellement à celles des Hetzel : les imprimeries sont les mêmes. Les narrateurs existent, on connaît leurs titres et leurs grades. Et pourtant on est chez Jules Verne, précisément parce qu’il leur reprend tout ce qui fonde la réalité supposée, la rhétorique, de la science (« scientifique, mais pas trop » écrit Jules Verne à Hetzel). Seulement, une fois cette grille posée, on décale d’une pichenette : le conte s’invente, il a été fait au retour d’une ballade en mer, écrit seul au fond d’un port, par ce touche-à-tout pianiste, auteur de comédies, et qui quand même devait y croire à ses inventions.

Plus ça va, plus j’aime Jules Verne : je le lis autrement, et cette mécanique de l’imaginaire, de la pichenette à énigme, mieux on la repère, plus grande elle vous semble. La littérature est toujours devant nous. Peut-être cependant via une condition exclusive, une condition claire, une condition qu’il nous appartient à chacun de défendre becs et ongles : lire quand on est enfant, rêver par les livres quand il en est temps. Une responsabilité, certes, mais pas si méchante : il suffit de choisir, et d’offrir.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2005
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