que les commentaires ne sont pas une écriture du bas

et si la micro-histoire floue des commentaires et des réseaux sociaux était l’indice d’un changement majeur du centre de gravité de l’écriture web ?


Y a-t-il eu pour nous naissance de l’usage des commentaires ? Bien sûr, nos premiers sites n’étaient pas capables de les accueillir. Mais notre carnet d’adresse e-mail était (au moins de 1996 à 2000) très restreint : en fait, le carnet d’adresse mail se limitait à nos contacts d’usagers du web, et ne les débordait pas dans la sphère professionnelle ou privée. La circulation des billets mis en ligne étant plus restreinte, la discussion se prolongeait par mail, et je crois que très tôt j’ai pris l’habitude de réinsérer dans le billet original quelques-unes des réactions reçues par courrier, ou des échanges qui s’ensuivaient, voire débat complet (sur remue.net, de 1998 à 2002, c’est arrivé souvent : qui se souviendrait sinon de l’affaire d’Abbeville ? – je retrouve dans les vieilles archives de remue.net : page contributive avant les outils contributifs).

Je crois que c’est en 2001 que Beaubourg avait inauguré pour le colloque e-text, où participait notamment Roger Chartier, que chaque intervenant puisse réagir en ligne aux autres interventions. Cet outil, moins de deux ans après, était devenu une banalité, sinon une politesse : en bas (donc après, donc hiérarchiquement sous) de chaque article, la possibilité offerte de réagir, compléter.

Dès lors, deux grandes directions : ceux qui se refuseraient définitivement à cette ouverture, dans les exemples majeurs il y a La Grange (lire en particulier massification de la microlecture) ou Désordre – et cela m’amuse de constater que, par conséquent, ces deux créateurs web qui sont devenus des amis proches n’ont jamais échangé directement – alors qu’ils revendiquent tous deux également que la meilleure façon de commenter ce que dérange leur site, c’est d’écrire sur le vôtre, avec lien en retour. Et ceux qui feraient de leur site un carrefour d’échange, un salon ouvert – ainsi, bien des années, l’écriture au quotidien de Patrick Rebollar, depuis Tokyo et Nagoya, deviendrait pour bien d’entre nous un lieu de croisement hors territoire. Ainsi les blogs plus professionnels d’Hubert Guillaud ou Virginie Clayssen verraient chaque billet se prolonger parfois pendant plusieurs semaines par des dizaines de contributions souvent pointues, et parfois s’éloignant considérablement du débat initial.

Nous apprenions à traiter ces commentaires en tant qu’écriture collective. Éliminer les « trollers », ces encombrants venant déposer leur signature partout où ils peuvent et quoi qu’il se se dise, le faire poliment ou plus radicalement – l’espèce d’ailleurs a diminué, ou sévit ailleurs. Se doter de filtres anti-spam : là par contre ce n’est pas endigué. Techniquement, doter nos blogs d’un encart visible avec les derniers commentaires, même dispersés dans plusieurs billets. Apprendre nous-mêmes à différencier l’écho et la trace d’un billet, des commentaires qui s’y expriment : on ne décide pas forcément d’écrire sur un billet qui vous importe, même si on a plaisir à manifester sa dette.

Dans ces premières années d’une généralisation massive d’un fait de lecture/écriture remplaçant la seule transitivité de la lecture (comme les quotidiens proposaient de toujours leur courrier des lecteurs, mais jamais dans l’espace et le temps même de leurs articles), nous disposions d’outils de forum dédiés. Là, pas de contenu préalable, mais on inaugure soi-même la nouvelle discussion, qui reviendra en tête de site lors de nouvelles contributions. Chacun de nous a connu des forums qui ont largement contribué à la phase d’essor ou de popularisation massive du web, et du web comme écriture. Nous en utilisions un de façon privée pour l’administration collective de remue.net, et pendant plusieurs mois j’en utilisais un dans mon site Tiers Livre : avec l’inconvénient qu’il fallait, à l’inverse, relier les discussions forum aux billets qui les initiaient, les discussions principales (ateliers d’écriture, technique du web) étaient bien mieux centralisées. J’ai une immense gratitude au forum Led Zeppelin fréquenté pendant les quatre ans de rédaction de mon livre : mutualisation de sources, affinage collectif de chronologie, précisions sur les instruments ou les techniques d’enregistrement, enquête sur des événements non encore documentés (première venue en France de Led Zeppelin en 1969, juste pour un soir, au bal de l’école Centrale, avec Bobby Lapointe...), plusieurs des contributeurs sont devenus des amis.

Est-ce que les commentaires associés à nos blogs ont connu leur apogée, en 2007, avant l’irruption de Face Book ? Paradoxalement, je me refuse à le dire si simplement. Compte, par exemple, que ces univers de commentaires devenaient eux-mêmes des oeuvres complètes, ou intervenaient à rebours sur l’objet web qui les accueillait. Pour le premier exemple, la publication par Pierre Assouline de cette très étrange comète littéraire des milliers de commentaires accompagnant ses billets critiques : leur pseudonymat induisant alors que la légitime proposition de Pierre Assouline, constituer en livre un échantillon significatif de ce que cette pratique et ce lieu déplaçaient de l’idée littéraire, ne pouvait même pas rejoindre l’ensemble de ses auteurs. Lorsque j’ai publié chez Fayard le livre résultant d’une année complète avec contrainte d’une fiction quotidienne, Tumulte, est-ce qu’en séparer les images et commentaires, ou le dictionnaire associé, constituait une oeuvre différente – alors que le livre, loin de l’autobiographie, ne tirait que de lui-même ses propositions de fiction ?

Naît pour nous l’obligation d’apprendre à considérer que le centre de gravité de l’oeuvre web, c’est le web lui-même – et le livre imprimé (ou numérique tout aussi bien) un prolongement stabilisé pour mieux autoriser la lecture dense. Ici se joue une articulation nouvelle : dans notre plateforme de livres numériques publie.net, nous nous refusons à ce système d’étoiles ou d’appréciations devenues une sorte de pollution généralisée. Oui, écrire va du même pas que lire, et l’effectivité d’un texte c’est l’écriture qu’il provoque en retour, ou dans une chaîne d’échos et d’accueil – mais c’est bien la blogosphère qui en est alors le centre de gravité et de circulation, et non pas l’instance presque terminale, l’armoire aux livres. En même temps, l’irruption du livre numérique comme objet inclus dans le web lui-même ouvre d’autres outils majeurs : annotez votre lecture en mode connecté, et d’autres lecteurs pourront (mais vous gardez la possibilité de spécifier que vos annotations restent privées) s’y greffer. Que l’auteur y réponde, et ses annotations peuvent être triées et archivées. Ouvrant d’autres réflexions : si la page est abolie par le texte liquide, à nous de gérer ces annotations en nuage, selon leur accroche à un point précis du texte, interférant avec les autres points. Mais est-ce que, dans ce cas, on ne transpose pas à nouveau dans le numérique une hiérarchie issue de l’ancien système (voir comment l’infini commentaire des auteurs du Zohar recrée une oeuvre, et que toute la galaxie de la littérature juive du IIIe au XIVe siècle, Maïmonide compris, ne peut s’appréhender sans la Thorah qu’elle commente) ?

Il me semble que toutes les expériences que nous voyons naître aujourd’hui, parce que les sites sont une profusion (le livre imprimé l’était aussi, mais pas dans la même simultanéité ni la même suppression de hiérarchie), ouvrent un dialogue d’oeuvre à oeuvre par naissances, intersections, infusion dont nous ne sommes qu’au premier bord de l’exploration. Et c’est peut-être la meilleure antidote à l’écrasement des contenus par les plateformes internationalisées de réseaux sociaux. Face Book, en juillet 2007, était un outil de confidentialité formidable où nous échangions à quelques dizaines de webmasters francophones, et nul de nous pour entrevoir la massification potentielle. Enjeu très lourd, puisque la plateforme, devenue dominante, se fait elle-même navigateur de remplacement, incluant l’ensemble des fonctions que nous demandons à l’ordinateur : en tout cas, c’est ce que propose Google, qui réagit en ce sens à Face Book, et nous on compte les points, très loin. Mais Twitter, avec un autre principe d’invention (majestueux : les outils les plus efficaces, le « hashtag » ou le « re-tweet » ayant été inventés par les usagers, et non par la plateforme), a prouvé que même à l’échelle de Face Book et Google le web gardait capacité de réaction et bousculement. Même si nous voyons bien quel cimetière de réseaux sociaux embryonnaires il a créé : les plateformes qui se voulaient plus professionnelles, Viadeo ou LinkedIn, semblent estropiées au regard des usages qui s’inventent en permanence dans l’intérieur même de Face Book. Mais quelle pitié, pour nous auteurs, quand après un beau et pertinent billet (celui-ci, par exemple !), la discussion s’entame sur Face Book et non pas sur notre site. Écrasement aussi des durées : un statut ou un message Face Book n’est visible que six heures en moyenne, disparaissant de votre page où d’autres ont pris la place. C’est l’activité réseau (propagation, partage, commentaires ajoutés), s’exerçant dans l’intérieur de l’outil réseau lui-même, qui associe le message (au sens large, texte seul, texte plus image ou image seule, ou lien, événement etc.) à sa chaîne de propagation, lui donnant son effectivité. Des vecteurs de société très lourds, comme Le Monde ou comme iTunes, ont tenté d’insérer dans leurs plateformes des outils de réseaux sociaux, sans parvenir à les imposer : à nous donc de contaminer de l’intérieur Face Book et Twitter avec les contenus dont nous estimons qu’ils sont la raison (esthétique, citoyenne, privée) de notre présence sur le web ? Dans l’essor irréversible de Face Book, on a vu s’effondrer des blogs, avec simplement l’impression que leur rédacteur ne supportait pas la désertification des commentaires. Peut-être s’engage sourdement, avec cette fin des commentaires, dans une étape plus mûre de la création web : non plus l’écrivain, et les commentaires dans le bas du site, mais, précisément, ce déplacement de statut qui bouscule à la fois l’auteur initial et la chaîne en nuage des réactions.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne 13 décembre 2010 et dernière modification le 9 janvier 2011
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