Après le livre | un petit souci avec Balzac


de la littérature à la demande et ses modèles économiques, et du pipeau que c’est le mot "marché"


Il y a un angle d’attaque concernant Balzac qui ne présentait pas d’intérêt majeur jusqu’ici, mais prend une importance décuplée avec nos questions d’aujourd’hui, c’est Balzac avant Balzac.

On connaît la première figure : dire « je veux devenir écrivain », obtenir du père une maigre pension pour un an, jouer vraiment le jeu, tout un hiver rue Lesdiguière dans une chambre sans feu, et se concentrer sur les formes qui symboliquement expriment le mieux ce devenir-écrivain, le poème, le théâtre – et bien sûr que ça rate (que ça rate vraiment, aussi bien côté conquête sociale, que dans l’intérêt de l’oeuvre ainsi débutée).

Ce qui mériterait une approche révisée, c’est comment, dès la possibilité de commercialiser ses écrits – pour lui qui vitalement a besoin de vivre de sa plume (expression dont il est bien surprenant qu’elle soit devenue cliché jusqu’à nous), invente un auteur lié à la fonction précise de ces écrits, donc l’écosystème de leur dispositif de lecture (comment, quoi et où lisent les personnes qui rémunèrent leur lecture), et des formes narratives qui découlent de cette adéquation – la Cousine Bette et les textes ultimes de Balzac seront peut-être les seuls, depuis le Cromwell de 1820, à ne pas avoir cherché intentionnellement à correspondre à cette supposée demande du lectorat, même si évidemment rien n’est si schématique avec l’auteur de Louis Lambert, sinon il ne serait pas notre Balzac. Et, comme les mutations de l’écrit qu’on traverse ici, rien qui soit simple, entre la publication de Le dernier Chouan en 1829, les premières Scènes de la vie privée, et le coup de gong de 1831 avec La Peau de chagrin, l’émergence de l’écrivain Balzac se superpose et troue très progressivement les dernières strates des oeuvres sous pseudonyme.

On a donc, de Balzac (celui de l’échec de Cromwell en 1821) à Balzac (celui de la rampe de lancement de 1831), trois noms de Balzac, qui ne sont pas des utilités mais coïncident, sur dix ans décisifs dans l’apparition de la presse et de l’imprimerie devenue industrie de la lecture – sinon de masse, sinon populaire, les amorçant comme possible, avec trois figures différentes de l’auteur. Pour nous, jusqu’ici et vu de loin, une sorte de frange grise en amont de Balzac – pour qui l’a vécu, dix ans d’efforts et de coups, ce qui se fabrique d’un homme entre ses vingt-et-un et ses trente-deux ans. On connaît la phrase d’août 1821 (il a donc vingt-deux ans) : « J’ai l’espoir de devenir riche à coup de romans. Quelle chute ! » Il associe « l’écriture ultra-rapide », à la notion de « littérature marchande », aucune naïveté. Ainsi va naître, par contrat de 2000 francs de janvier 1822, Lord O’Rhoone (anagramme d’Honoré), qui n’est pas complètement Balzac mais une usine à écrire à plusieurs, le plusieurs se résolvant très vite à lui-même. Les livres (on suit la très précieuse analyse d’Isabelle Tournier dans l’édition chronologique de Balzac, Gallimard/Quarto 2005, prolongeant les travaux fondateurs de Roger Pierrot – merci personnel –, notamment l’inusable relecture du tome I de la Correspondance de Balzac dans la fameuse Garnier Jaune [1] et ceux de Stéphane Vachon) sont découpés en suite de minuscules in-12 aux gros caractères adaptés à la circulation rapide en cabinets de lecture, loués au volume. Ainsi, quatre livres pour le tout premier, L’Héritière, et il y en aura vingt. Lord O’Rhoone devient dès 1823 Horace de Saint-Aubin, qui « prend congé en 1825 ». Dans la période suivante, un mélange complexe, avec des publications sans nom d’auteur (nombreuses), la résurrection intermittente d’Horace de Saint-Aubin, et les premières préfaces ou textes non romanesques signés Balzac. Ce qui différencie Horace de Saint-Aubin de Lord O’Rhoone, c’est la disparition de l’évidence du pseudonyme derrière un nom plus crédiblement celui d’un auteur (et pas plus faux que le passage du patronyme Balssa au de Balzac), mais aussi un pacte autre avec le lecteur : la médiation de l’écrivain (supposé tel, derrière le nom). Ainsi, dans sa prise de congé, Horace de Saint-Aubin se veut « content de cette seule idée d’avoir causé des sensations douce et amené le bienfait et l’espoir là où il n’était pas », ce qui est à rapprocher de la prise de conscience pour Balzac, au même moment, du roman comme forme : « Le genre du roman, c’est le seul qu’ait inventé la modernité ; c’est la comédie écrite, c’est un cadre où sont contenus les effets des passions, les remarques morales, la peinture des moeurs, les scènes de la vie domestique, etc. etc... » (22 mars 1822), mais surtout que la diffusion en opuscules pour la location en cabinet de lectures a fait place à la collaboration à des titres réguliers, Le feuilleton littéraire, Le Diable boiteux, où la signature de l’auteur, dans le collectif que rassemble chaque nouvelle parution, prend une toute autre importance. Les deux pseudonymes de Balzac correspondent bien à une évolution des formes des supports de la lecture, induisant à leur tour une évolution des formes narratives (de Sténie et Falthurne à Annette et le criminel).

La période qui suit est encore plus significative dans la gestation de Balzac, puisque c’est de l’outil même de la production des livres qu’il veut s’emparer. On sait le désastre financier de l’achat de l’imprimerie, mais nous savons aussi que sans la naïveté relative de Balzac en affaire et l’irrationnalité de ses relations financières avec sa famille, le projet était relativement viable (et il l’est devenu par la suite). De toute façon, cyniquement, disons que de tous ces échecs de Balzac sont nés les plus beaux à-pics de la Comédie Humaine, comme l’imprimerie du père Séchard dans Illusions perdues.

Balzac imprimeur ? Il commence avec La Fontaine, il veut poursuivre avec Molière : preuve simplement d’une chose, le livre, devenant objet industriel d’accès facile, c’est le patrimoine de la langue qui doit toucher un public neuf. C’est corroboré ultérieurement par les Lundis de Sainte-Beuve : brave Sainte-Beuve, qui n’a jamais su repérer les meilleurs de ses contemporains, mais fait de l’histoire de la littérature française, oeuvre par oeuvre, la prescription première de ce qu’il faut lire – et tout simplement parce que l’imprimerie a sorti ces oeuvres de la bibliothèque restreinte d’une élite intellectuelle, religieuse ou aristocratique. Et Balzac n’est pas seulement imprimeur ni éditeur, puisqu’il est aussi préfacier : son geste d’editing et de publishing est aussi une intervention d’écrivain. Deuxième point décisif : dans cette notion (industriellement, commercialement) émergente du livre, advient un territoire neuf, qui a voir avec le rapport organique de la langue et du monde, les physiologies. Descriptions intervenantes de la littérature dans ce qui constitue les hommes (et la ville) comme relation et communauté. On se saisit du même réel que le roman, mais on ne s’en saisit pas par la fiction. L’autorité de l’auteur n’est plus alors liée à ce que désignait Horace de Saint-Aubin (les sensations douces), mais bien à ce que la littérature renvoie en retour sur l’ordre social du monde. Et qui aura trace dans le roman quand il nommera ses fictions moeurs (« Études de moeurs », vous nous voyez nommer un livre comme ça aujourd’hui ?), de même que s’intitulera « moeurs » Le Rouge et le noir, et « moeurs de province » Madame Bovary. Balzac a perçu ce surgissement avant sa période imprimerie de 1825-1828 (tentative d’un Traité de la prière en 1824, ou le Code des gens honnêtes en 1825), mais c’est lui qui imprime en 1826 ses propres Physiologies du mariage. Et qui pour ne pas reconnaître cette publication comme le tournant définitif, où cette relation au réel définit la force littéraire, et va permettre le surgissement de la Comédie humaine, quand en 1829 il met pour la première fois son nom sur un roman, Le dernier chouan ?

Bien sûr, tout est diffus, rien n’est système. Et c’est parce que Balzac les nie tout à la fois (combien de ces strates maladroites d’écriture seront transcendées lors de leur reprise dans la cathédrale définitive ?), qu’il leur échappe, contrairement à tous ces noms qu’on croise quand on scrute de près cette histoire, et qui s’y noient. Mais ces figures sont cependant très nettes.

Alors quel intérêt, d’apprendre qu’en 1831 Balzac a l’idée de créer une Société d’abonnement général et en rédige l’acte préliminaire [2]. Le format est précis : un roman se compose ordinairement de 40 feuilles d’impression dans le format in-12 (impliquant donc à nouveau le fractionnement des romans en 4 volumes, puisque le volume in-12 compte 10 pages d’impression, représentant 240 pages de matière. Pour 124 francs d’abonnement annuel (ou 31 francs par trimestre), le lecteur reçoit 4 volumes par quinzaine, soit 96 volumes par an, francs de port, et Balzac fait tous les calculs, depuis la rémunération de l’auteur (1 franc par abonné pour le premier mille, ça reste assez obscur dans le détail – sauf à considérer qu’il écrive tout lui-même ?) et la rame de papier jusqu’aux représentants employés dans chaque département et visitant chaque canton : la vision devient aussi obsédante et générale que la fin du génial mais à l’utopie perdue dans son propre système du tardif Curé de campagne. Balzac cherche même à convaincre que son système ne grèvera pas les cabinets littéraires existants, s’il s’avère que les souscripteurs naturels de la compagnie sont précisément des personnes ou trop riches pour se soumettre à l’insuffisance des livres loués par les cabinets littéraires, lesquels ne peuvent, dans les provinces, donner régulièrement des livres en lecture dans les châteaux, ou des personnes trop éloignées des chefs-lieux où se trouvent des cabinets. Il se préoccupe qu’il existe une masse considérable de propriétaires habitant la campagne même pendant l’hiver, auxquels il manque entièrement des sujets d’amusement et de distraction. Balzac se règle sur le fait que le goût et les besoins du publics rendent toujours nécessaires ces sortes de production, ce qui mène peut-être plus à Eugène Sue qu’à La Recherche de l’absolu. Il raisonne sur trouver quelle était la quantité raisonnable d’ouvrages qu’un homme ou une famille pouvaient lire annuellement [...] et le leur livrer dans un système de périodicité, semblable à celui des journaux, et déterminer un prix d’abonnement qui ne fût pas de beaucoup plus élevé que celui du journal – la novation de l’écosystème de lecture est donc bien liée ici à celui de l’irruption de la presse, et nous pourrions bien, nous, affronter un changement de socle qui les associe à nouveau.

Il y a juste un petit souci dans ce système, c’est qu’à aucun moment Balzac ne fait de la lecture autre chose qu’une consommation indifférenciée : c’est là où il est le plus visionnaire ? Peut-être. Si l’on compare la cherté des livres à la rapidité de la lecture et à la nécessité de renouveler rapidement les plaisirs qu’elle procure, et qui ont créé un besoin nouveau par suite de la propagation des lumières, et du nombre de lecteurs qui augmente annuellement... Ou, dès le début du texte, ce qu’on prescrit à l’entreprise : la publication des romans nouveaux, des ouvrages historiques et des voyages [...] les bénéfices commerciaux qu’ils sont susceptibles de donner procèdent d’une source intarissable...

Non, ça ne colle pas. Aujourd’hui, chaque fois que je vois un article sur la mutation numérique du livre commencer par l’expression modèle économique, répéter vingt fois l’inusable mot marché, c’est à ce projet raté de Balzac que je pense. Pour lui, pas grave, c’est parce que sa propre oeuvre a pris le relais, cette année-là, via La Peau de chagrin, qu’il n’était pas besoin de sa Société d’abonnement général. Mais nous, on n’a pas totalement compris – la littérature, d’abord, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend.





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écrit ou proposé par : _ François Bon
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1ère mise en ligne 30 décembre 2010 et dernière modification le 2 avril 2014.
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[1Quelques internautes auront croisé parfois le chemin d’un certain Alain Pierrot, fils du précédent, qui aime aussi à croiser littérature et numérique, et lui aussi continuant de creuser le sillon Balzac...

[2On le trouvera dans Pléiade, Oeuvres diverses, tome II, p 853-863.