Après le livre | un petit souci avec Balzac


de la littérature à la demande et ses modèles économiques, et du pipeau que c’est le mot "marché"


Il y a un angle d’attaque concernant Balzac qui ne présentait pas d’intérêt majeur jusqu’ici, mais prend une importance décuplée avec nos questions d’aujourd’hui, c’est Balzac avant Balzac.

On connaît la première figure : dire « je veux devenir écrivain », obtenir du père une maigre pension pour un an, jouer vraiment le jeu, tout un hiver rue Lesdiguière dans une chambre sans feu, et se concentrer sur les formes qui symboliquement expriment le mieux ce devenir-écrivain, le poème, le théâtre – et bien sûr que ça rate (que ça rate vraiment, aussi bien côté conquête sociale, que dans l’intérêt de l’oeuvre ainsi débutée).

Ce qui mériterait une approche révisée, c’est comment, dès la possibilité de commercialiser ses écrits – pour lui qui vitalement a besoin de vivre de sa plume (expression dont il est bien surprenant qu’elle soit devenue cliché jusqu’à nous), invente un auteur lié à la fonction précise de ces écrits, donc l’écosystème de leur dispositif de lecture (comment, quoi et où lisent les personnes qui rémunèrent leur lecture), et des formes narratives qui découlent de cette adéquation – la Cousine Bette et les textes ultimes de Balzac seront peut-être les seuls, depuis le Cromwell de 1820, à ne pas avoir cherché intentionnellement à correspondre à cette supposée demande du lectorat, même si évidemment rien n’est si schématique avec l’auteur de Louis Lambert, sinon il ne serait pas notre Balzac. Et, comme les mutations de l’écrit qu’on traverse ici, rien qui soit simple, entre la publication de Le dernier Chouan en 1829, les premières Scènes de la vie privée, et le coup de gong de 1831 avec La Peau de chagrin, l’émergence de l’écrivain Balzac se superpose et troue très progressivement les dernières strates des oeuvres sous pseudonyme.

On a donc, de Balzac (celui de l’échec de Cromwell en 1821) à Balzac (celui de la rampe de lancement de 1831), trois noms de Balzac, qui ne sont pas des utilités mais coïncident, sur dix ans décisifs dans l’apparition de la presse et de l’imprimerie devenue industrie de la lecture – sinon de masse, sinon populaire, les amorçant comme possible, avec trois figures différentes de l’auteur. Pour nous, jusqu’ici et vu de loin, une sorte de frange grise en amont de Balzac – pour qui l’a vécu, dix ans d’efforts et de coups, ce qui se fabrique d’un homme entre ses vingt-et-un et ses trente-deux ans. On connaît la phrase d’août 1821 (il a donc vingt-deux ans) : « J’ai l’espoir de devenir riche à coup de romans. Quelle chute ! » Il associe « l’écriture ultra-rapide », à la notion de « littérature marchande », aucune naïveté. Ainsi va naître, par contrat de 2000 francs de janvier 1822, Lord O’Rhoone (anagramme d’Honoré), qui n’est pas complètement Balzac mais une usine à écrire à plusieurs, le plusieurs se résolvant très vite à lui-même. Les livres (on suit la très précieuse analyse d’Isabelle Tournier dans l’édition chronologique de Balzac, Gallimard/Quarto 2005, prolongeant les travaux fondateurs de Roger Pierrot – merci personnel –, notamment l’inusable relecture du tome I de la Correspondance de Balzac dans la fameuse Garnier Jaune [1] et ceux de Stéphane Vachon) sont découpés en suite de minuscules in-12 aux gros caractères adaptés à la circulation rapide en cabinets de lecture, loués au volume. Ainsi, quatre livres pour le tout premier, L’Héritière, et il y en aura vingt. Lord O’Rhoone devient dès 1823 Horace de Saint-Aubin, qui « prend congé en 1825 ». Dans la période suivante, un mélange complexe, avec des publications sans nom d’auteur (nombreuses), la résurrection intermittente d’Horace de Saint-Aubin, et les premières préfaces ou textes non romanesques signés Balzac. Ce qui différencie Horace de Saint-Aubin de Lord O’Rhoone, c’est la disparition de l’évidence du pseudonyme derrière un nom plus crédiblement celui d’un auteur (et pas plus faux que le passage du patronyme Balssa au de Balzac), mais aussi un pacte autre avec le lecteur : la médiation de l’écrivain (supposé tel, derrière le nom). Ainsi, dans sa prise de congé, Horace de Saint-Aubin se veut « content de cette seule idée d’avoir causé des sensations douce et amené le bienfait et l’espoir là où il n’était pas », ce qui est à rapprocher de la prise de conscience pour Balzac, au même moment, du roman comme forme : « Le genre du roman, c’est le seul qu’ait inventé la modernité ; c’est la comédie écrite, c’est un cadre où sont contenus les effets des passions, les remarques morales, la peinture des moeurs, les scènes de la vie domestique, etc. etc... » (22 mars 1822), mais surtout que la diffusion en opuscules pour la location en cabinet de lectures a fait place à la collaboration à des titres réguliers, Le feuilleton littéraire, Le Diable boiteux, où la signature de l’auteur, dans le collectif que rassemble chaque nouvelle parution, prend une toute autre importance. Les deux pseudonymes de Balzac correspondent bien à une évolution des formes des supports de la lecture, induisant à leur tour une évolution des formes narratives (de Sténie et Falthurne à Annette et le criminel).

La période qui suit est encore plus significative dans la gestation de Balzac, puisque c’est de l’outil même de la production des livres qu’il veut s’emparer. On sait le désastre financier de l’achat de l’imprimerie, mais nous savons aussi que sans la naïveté relative de Balzac en affaire et l’irrationnalité de ses relations financières avec sa famille, le projet était relativement viable (et il l’est devenu par la suite). De toute façon, cyniquement, disons que de tous ces échecs de Balzac sont nés les plus beaux à-pics de la Comédie Humaine, comme l’imprimerie du père Séchard dans Illusions perdues.

Balzac imprimeur ? Il commence avec La Fontaine, il veut poursuivre avec Molière : preuve simplement d’une chose, le livre, devenant objet industriel d’accès facile, c’est le patrimoine de la langue qui doit toucher un public neuf. C’est corroboré ultérieurement par les Lundis de Sainte-Beuve : brave Sainte-Beuve, qui n’a jamais su repérer les meilleurs de ses contemporains, mais fait de l’histoire de la littérature française, oeuvre par oeuvre, la prescription première de ce qu’il faut lire – et tout simplement parce que l’imprimerie a sorti ces oeuvres de la bibliothèque restreinte d’une élite intellectuelle, religieuse ou aristocratique. Et Balzac n’est pas seulement imprimeur ni éditeur, puisqu’il est aussi préfacier : son geste d’editing et de publishing est aussi une intervention d’écrivain. Deuxième point décisif : dans cette notion (industriellement, commercialement) émergente du livre, advient un territoire neuf, qui a voir avec le rapport organique de la langue et du monde, les physiologies. Descriptions intervenantes de la littérature dans ce qui constitue les hommes (et la ville) comme relation et communauté. On se saisit du même réel que le roman, mais on ne s’en saisit pas par la fiction. L’autorité de l’auteur n’est plus alors liée à ce que désignait Horace de Saint-Aubin (les sensations douces), mais bien à ce que la littérature renvoie en retour sur l’ordre social du monde. Et qui aura trace dans le roman quand il nommera ses fictions moeurs (« Études de moeurs », vous nous voyez nommer un livre comme ça aujourd’hui ?), de même que s’intitulera « moeurs » Le Rouge et le noir, et « moeurs de province » Madame Bovary. Balzac a perçu ce surgissement avant sa période imprimerie de 1825-1828 (tentative d’un Traité de la prière en 1824, ou le Code des gens honnêtes en 1825), mais c’est lui qui imprime en 1826 ses propres Physiologies du mariage. Et qui pour ne pas reconnaître cette publication comme le tournant définitif, où cette relation au réel définit la force littéraire, et va permettre le surgissement de la Comédie humaine, quand en 1829 il met pour la première fois son nom sur un roman, Le dernier chouan ?

Bien sûr, tout est diffus, rien n’est système. Et c’est parce que Balzac les nie tout à la fois (combien de ces strates maladroites d’écriture seront transcendées lors de leur reprise dans la cathédrale définitive ?), qu’il leur échappe, contrairement à tous ces noms qu’on croise quand on scrute de près cette histoire, et qui s’y noient. Mais ces figures sont cependant très nettes.

Alors quel intérêt, d’apprendre qu’en 1831 Balzac a l’idée de créer une Société d’abonnement général et en rédige l’acte préliminaire [2]. Le format est précis : un roman se compose ordinairement de 40 feuilles d’impression dans le format in-12 (impliquant donc à nouveau le fractionnement des romans en 4 volumes, puisque le volume in-12 compte 10 pages d’impression, représentant 240 pages de matière. Pour 124 francs d’abonnement annuel (ou 31 francs par trimestre), le lecteur reçoit 4 volumes par quinzaine, soit 96 volumes par an, francs de port, et Balzac fait tous les calculs, depuis la rémunération de l’auteur (1 franc par abonné pour le premier mille, ça reste assez obscur dans le détail – sauf à considérer qu’il écrive tout lui-même ?) et la rame de papier jusqu’aux représentants employés dans chaque département et visitant chaque canton : la vision devient aussi obsédante et générale que la fin du génial mais à l’utopie perdue dans son propre système du tardif Curé de campagne. Balzac cherche même à convaincre que son système ne grèvera pas les cabinets littéraires existants, s’il s’avère que les souscripteurs naturels de la compagnie sont précisément des personnes ou trop riches pour se soumettre à l’insuffisance des livres loués par les cabinets littéraires, lesquels ne peuvent, dans les provinces, donner régulièrement des livres en lecture dans les châteaux, ou des personnes trop éloignées des chefs-lieux où se trouvent des cabinets. Il se préoccupe qu’il existe une masse considérable de propriétaires habitant la campagne même pendant l’hiver, auxquels il manque entièrement des sujets d’amusement et de distraction. Balzac se règle sur le fait que le goût et les besoins du publics rendent toujours nécessaires ces sortes de production, ce qui mène peut-être plus à Eugène Sue qu’à La Recherche de l’absolu. Il raisonne sur trouver quelle était la quantité raisonnable d’ouvrages qu’un homme ou une famille pouvaient lire annuellement [...] et le leur livrer dans un système de périodicité, semblable à celui des journaux, et déterminer un prix d’abonnement qui ne fût pas de beaucoup plus élevé que celui du journal – la novation de l’écosystème de lecture est donc bien liée ici à celui de l’irruption de la presse, et nous pourrions bien, nous, affronter un changement de socle qui les associe à nouveau.

Il y a juste un petit souci dans ce système, c’est qu’à aucun moment Balzac ne fait de la lecture autre chose qu’une consommation indifférenciée : c’est là où il est le plus visionnaire ? Peut-être. Si l’on compare la cherté des livres à la rapidité de la lecture et à la nécessité de renouveler rapidement les plaisirs qu’elle procure, et qui ont créé un besoin nouveau par suite de la propagation des lumières, et du nombre de lecteurs qui augmente annuellement... Ou, dès le début du texte, ce qu’on prescrit à l’entreprise : la publication des romans nouveaux, des ouvrages historiques et des voyages [...] les bénéfices commerciaux qu’ils sont susceptibles de donner procèdent d’une source intarissable...

Non, ça ne colle pas. Aujourd’hui, chaque fois que je vois un article sur la mutation numérique du livre commencer par l’expression modèle économique, répéter vingt fois l’inusable mot marché, c’est à ce projet raté de Balzac que je pense. Pour lui, pas grave, c’est parce que sa propre oeuvre a pris le relais, cette année-là, via La Peau de chagrin, qu’il n’était pas besoin de sa Société d’abonnement général. Mais nous, on n’a pas totalement compris – la littérature, d’abord, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend.





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écrit ou proposé par : _ François Bon
Licence Creative Commons site sous licence Creative Commons BY-NC-SA
1ère mise en ligne 30 décembre 2010 et dernière modification le 2 avril 2014.
Merci aux 2820 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page.

[1Quelques internautes auront croisé parfois le chemin d’un certain Alain Pierrot, fils du précédent, qui aime aussi à croiser littérature et numérique, et lui aussi continuant de creuser le sillon Balzac...

[2On le trouvera dans Pléiade, Oeuvres diverses, tome II, p 853-863.




Messages

  • Projet raté, certes, mais visionnaire. En le lisant, je découvre la description des clubs de livres, telle qu’elle sera mise en place un peu plus d’un siècle plus tard par l’allemand Bertelsmann, avec "tout", l’engagement, le livre pas cher, le produit indifférencié de lecture (le livre du mois ou du trimestre), et même des représentants.

    • pas bien d’avoir raison trop tôt, alors – ça aussi c’est bizarre, dans la toute récente histoire du web, ceux qui ont tenté des aventures éditoriales (ou simplement formes blogs et sites) un tout petit peu avant l’heure, et du coup usure insurmontable – j’y pense souvent, dans le rythme marathon qu’on essaye de tenir collectivement...

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    • Notre pratique d’écriture, au quotidien c’est sur le web, sur nos blogs que cela se passe. On en attend, on en exige aucune rémunération directe. Ce qui ne nous empêche pas d’en tirer profits indirects (expertise (même si elle prend encore trop la forme d’invitations à des journées d’études et autres colloques dépassés), ateliers d’écriture, lectures, performances).

      On continue à fabriquer malgré tout des objets pour parvenir à les vendre.

      Comme le faisait remarquer récemment à juste titre Xavier Cazin d’Immatériel : « Sans doute faudrait-il garder à l’esprit que les fichiers ne sont qu’un pis aller de l’édition numérique. L’horizon, c’est l’œuvre Web. Il est bien sûr logique que les éditeurs proposent des fichiers pour encore quelque temps, puisque c’est la seule chose à laquelle les libraires acceptent de revendre des accès, mais le multimédia et l’enrichi, c’est sur le Web que ça se passe en priorité, où d’ailleurs ça fait longtemps qu’on ne se pose plus la question de l’encombrement, ni même de la compatibilité. »

      Pour ma part, je continuerais à publier, suivant les projets d’édition, des livres imprimés par des éditeurs classiques, des livres d’artistes, et des ouvrages numériques (je ne dis plus livres depuis longtemps).

      « Si on veut rester pragmatique et proposer des objets manipulables dans leur finitude, continuait Xavier Cazin, mettons le Web en boîte, ça s’appelle de l’ePub, mais je trouve de plus en plus gênant de suivre les évolutions laborieuses de l’ePub pour juste permettre ce que le Web permet depuis 10 ans, sans jamais profiter du véritable intérêt du Web, qui est d’être une matière vivante.
      Ce que je veux dire, c’est que tant qu’on n’aura pas trouvé un moyen de diffuser des accès à des œuvres purement Web, il me semble plus sain de considérer les fichiers comme des versions dégradées de la version Web, et non pas comme la manifestation de référence. »

      J’ai été en résidence d’écrivain soutenue par le Conseil Régional d’Île-de-France, pendant dix mois, pour un projet à forte teneur numérique comme toi François à la bibliothèque de Bagnolet, Depuis, j’ai été invité à deux reprises à des résidences numériques (parMélico, Mémoire de la librairie Contemporaine, et par la librairie Dialogues à Brest), et d’autres projets sont en train de se mettre en place en bibliothèque notamment. Je crois que ces dispositifs, sans résoudre la vaste question de la rémunération des auteurs, sont des pistes importantes à envisager.

      Je pense en tout cas, comme le suggère Karl, qu’il faut progressivement passer de "la possibilité de commercialiser ses écrits" à "la possibilité de commercialiser son acte d’écriture".

      Voir en ligne : Liminaire

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    • Tout à fait. Il y a un moment où une idée va pouvoir s’implanter, prendre dans le public. Etre visionnaire n’est pas toujours un facteur de succès...

  • Juste une pensée à approfondir. La différence entre "la possibilité de commercialiser ses écrits" et "la possibilité de commercialiser son acte d’écriture".

    Ne pas vendre plusieurs fois un même texte (que tout le monde peut reproduire et distribuer) mais vendre le travail qui accouchera du texte.

    La question devient alors… « qui veut réellement payer le travail de l’écrivain ? » et sous-jacent, « qu’est-ce que cela nous dit sur la valeur que les gens attachent au travail de l’écrivain et à son texte. »

    Par exemple, le système des téléphones cellulaires au Japon avec les auteurs qui publient une histoire en flux tendu (utilisation volontaire d’un mot de production) et donc les personnes paient à chaque message l’auteur, correspond un peu plus à la rémunération du travail, mais toujours avec un aspect boursier malheureusement (plus de personnes qui lisent, plus de salaires).

    En se mettant volontairement dans une optique très économique, très industrielle, peut-on mieux comprendre la relation des individus aux textes ? Et quel est le sens de payer une œuvre d’art plutôt qu’un artiste (pas la même chose) ?

    • Il y avait le poisson soluble des surréalistes, là Karl tu me poses vraiment une colle insoluble.

      Je crois que pour moi, comme pour pas mal d’autres auteurs, on a cette résolution intérieure : on écrit parce que c’est notre nécessité, notre discipline, notre vertige ou tout ce que tu veux, et bien sûr aucune hiérarchie ni statut concernant les objets qui en sont issus – tu le sais, pour moi La Grange est un des poèmes majeurs d’aujourd’hui.

      Dans une plateforme comme publie.net, la constitution symbolique (le repérage et la recommandation des auteurs), le fait esthétique (l’assemblage d’un catalogue) passent par une manifestation matérielle, acte marchand greffé sur le téléchargement – et de notre côté l’engagement pris que moitié de la recette est redistribuée à l’auteur.

      La question purement économique ne peut plus être évincée, comme vous le faites parfois facilement, vous acteurs d’un monde pour lequel évidemment à la fois respect, mais aussi gage de liberté, tout ce qui tourne sur logiciels libres, creative commons etc. Je ne saurais pas travailler avec ces outils-là, et prétendre assurer un niveau technique d’élaboration et de distribution digne de ce nom sans mise en place de ce rouage économique. Les sommes qui reviennent à la structure, je les réinvestis (j’utilise le terme capitalo exprès) dans la rémunération "externalisée", aux éditeurs, aux correcteurs (j’évite le féminin, mais bon, j’en suis), à Gwen qui de la Thaïlande où il vit nous concocte des epubs que je ne saurais pas faire. Le ticket d’entrée est devenu élevé, et pour moi ça fait partie de la guerre, guerre pour exister, guerre parce que l’art intervient.

      Je crois qu’une grande partie des auteurs publie.net accepterait de se passer d’une rémunération liée à l’oeuvre. Avec certains, je dois d’ailleurs parfois me battre pour qu’ils acceptent ce qui leur est dû. Les sommes reçues sont d’ailleurs disproportionnées au travail, rien pour équivaloir aux revenus perçus de mon essai sur les Stones et ses 56 000 exemplaires + éditions de poche. Il y a un peu de comique à s’interroger sur la micro-micro-économie de nos petites bulles à savon numériques.

      Sans doute aussi que cette constitution symbolique crée un déplacement de nos modes de rémunération, qui ne dépendent plus du droit d’auteur depuis longtemps, sauf cas particuliers comme cet essai sur la mutation des années 60 via les Stones. La visibilité Internet interfère probablement avec sollicitations pour stages ou lectures ou articles, et difficile d’évaluer ça vraiment (il faudrait d’ailleurs compenser par tous les revenus écartés dans situation d’ostracisme de la part d’un métier largement hostile au web).

      D’autre part, difficile de parler de ces questions indépendamment des situations particulières. Ceux de ma génération, dès le premier livre publié, tentaient la vie artiste, et il y avait les commandes radio, des broutilles télé etc, qui nous permettaient de tenir le coup. Ces niches ont disparu (les Hörspiel pour Perec, les confs aux US pour la génération Nouveau Roman), et les auteurs qui arrivent à l’édition aujourd’hui, les 30/35, gardent leur job. Toi-même, tu as tes heures salariées, et c’est merveilleux comme tu arrives pourtant à faire se croiser les 2 univers. Moi j’ai plus le choix, pas d’autre revenu que la saltimbanquerie, pourrais même plus m’embaucher comme soudeur à l’arc ou dessinateur de poutres en béton par intérim.

      Je suis comme un peintre d’autrefois, ou mon copain luthier : on n’a pas spécialement envie de faire autre chose, mon copain luthier de fabriquer ou réparer les instruments du quatuor, le copain peintre de peindre, et moi de développer mon site.

      J’ai essayé pas mal de trucs. J’ai proposé, pendant pile 1 an, des pages sponsorisées, me disant que le niveau de consultation de mon site pouvait être intéressant pour événements, salons, publications, revues etc – en fait non, suis pas dans ce circuit.

      L’économie contributive ? Parfois petit sourire intérieur à savoir comment se logent et vivent leurs thuriféraires. Là aussi, pour l’instant, voeu pieux.

      Alors oui, la solution marchande, artisanale. Je perçois la dimension de fond de ta question. Si je vais chez mon copain luthier et que je lui demande de me changer le chevalet de mon violoncelle ou de me remécher mon archet, je rémunère (comme chez le garagiste) la matière, le temps, et aussi le savoir-faire. C’est une valeur d’échange, ô Marx-Engels, que je me fais rémunérer de la même façon lorsque, disons, j’organise un stage d’écriture.

      C’est différent, en effet, dans la vente d’un livre. En URSS et RDA autrefois il y avait ce système, l’auteur rémunéra par la société d’État. Ça n’a pas été très heureux. Mes amis du cinéma et de la musique ont système de péréquation via dispositif des intermittents du spectacle (ou ce qu’il en reste, pas lourd). Quelle activité sociale de l’écrivain pourrait être rémunérée de cette façon ? Quel est mon temps social d’écriture ?

      Alors oui, on en reste à ce système balourd, transaction sur l’objet, et s’il y a assez d’objets bénéficiant de la transaction, on pourra se consacrer la tête sereine à oeuvrer le suivant. Je n’ai pas cette sérénité depuis longtemps.

      Sans doute ce serait intéressant d’aller discuter de cette question avec les "lourds" de l’industrie d’écriture. M’intéresse plutôt, chez les vrais pros de la chose, lorsqu’il s’agit de Stephen King ou de John Grisham ou de Michael Connelly, qu’ils arrivent à passer outre la coquille dorée, qu’elle intervient peu dans la sécurité intérieure.

      Question insoluble alors ? J’espère d’autres interventions ici...

    • Perso (attention, témoignage individuel sans intérêt), même pas l’idée qu’on puisse en vivre ou même en tirer plus financièrement que de quoi payer un coup aux potes de temps en temps. Deuil d’une possibilité de vivre d’écrire fait depuis longtemps, en fait. D’où oui, comme le dit François, un travail salarié par ailleurs.

      Pour répondre à la question, quand même, le bien, ce serait un dispositif double permettant de voir le travail ’rémunéré’ au moment de la production comme sur le produit fini, mais dans des proportions qui feraient qu’on ne dépasserait pas in fine le prix du produit final (entendre ici, un ’livre’).

      Très bonne question que celle esquissée au passage : le fait de mettre tant de choses en ligne sur blogs, par exemple, est-ce que ça ne ’dévalorise’ pas ce travail, ne le rend pas plus compliqué à monétariser ?

      Bon, le père Noël n’existe pas. On boucle donc avec le commencement de cette intervention et l’on confirme : on écrit parce qu’on ne peut pas faire autrement. Alors...

      Voir en ligne : Face Terres

    • Petite contribution d’un étranger à cet univers et pour tenter de réponde à Daniel, m’apparaît essentiel ce boulot de Titan qu’à entrepris François au travers de la galaxie Tierslivre / publi.net
      Pourrait pas en être autrement pour "valoriser" et propulser...

      (vu de ce côté-ci de la lorgnette...)

    • Aucun doute sur le travail de Titan et sa valeur de propulsion, au contraire, bien au contraire (j’en vois les coulisses en plus, donc plus que grand respect).
      Ce qu’il me semble personnellement mais ça n’engage que moi, c’est que la question de la monétarisation ne vient qu’après celle de l’écriture (impression que tu ne te demandes ce que vaut ton travail d’écriture sur le marché que secondairement, après t’être confronté à la question de l’écriture elle-même).

      Peut-être aussi (mais François en parle déjà et mieux) que la situation économique et la disparition des filets qui pouvaient permettre à un auteur non pas de vivre de ses productions finales (entendre ’le livre’) mais de vivre entre, quand même, font qu’on ne peut plus croire maintenant, en ce siècle, qu’écrivain est un métier qui permette de faire chauffer la soupe. Je veux dire que simplement, on sait d’emblée que ce n’est plus possible (c’est ce que je voulais dire par Deuil).

      Suis travaillé aussi d’un sentiment que j’ai, que peu à peu, pour ceux qui n’ont pas de position salariée par ailleurs, leur survie tient à des éléments autour de l’écriture (lectures, etc). Là, on dirait que ce n’est plus le produit final (entendez, ’le livre’) ni la production de ce produit qui deviennent "rémunérateurs" (avec les guillemets pour bien faire comprendre qu’on parle de peu) mais... comment dire... la fonction ? La compétence ? La capacité à tenir l’écrit et à accompagner autour ?... Bon, je n’arrive pas à définir ce que je ressens, pauvre de moi.

      Pfouuu vaste question, qu’est-ce qui m’a pris d’entrer dans ce débat ?

      Voir en ligne : Face Terres

    • "éléments autour de l’écriture (lectures, etc). Là, on dirait que ce n’est plus le produit final (entendez, ’le livre’)"

      oui modèle de la musique. Les groupes ne vivent pas de leurs disques. Attention à la lentille déformatrice des gros, mais les groupes gagnent de l’argent sur le concert, donc sur la performance, le spectacle et non pas sur la chanson en elle-même. Le CD devient beaucoup plus un outil de promotion qu’un véritable outil de revenus.

      C’est ce qui se passe dans l’économie du logiciel libre également où toutes les sources sont données gratuitement. Les sociétés qui arrivent à produire un revenu dans ce domaine ne le font pas sur la vente du code (« texte ») mais sur « l’incompétence. » :) Les personnes qui ne savent pas installer un logiciel, le configurer, l’installer ou le télécharger, ou même l’entretenir paieront une société de services pour le faire. L’économie des logiciels libres se trouvent là pour l’instant.

      Mais cela revient un peu à l’économie autour des légumes (si j’ose l’analogie)… On achète pas vraiment une carotte, on achète la compétence d’une personne qui a su faire pousser une carotte pour nous nourrir car on a plus cette compétence (plus le temps est souvent le fait de se spécialiser dans d’autres domaines et donc d’abandonner une compétence).

      La différence avec le travail des artistes, c’est qu’il n’est pas vital au contraire de la carotte (Il peut bien sûr être vital dans le sens où nous avons besoin de l’esprit yada yada yada :) ).

      Les artistes auteur de textes étaient beaucoup plus près de la performance précédemment (il semble plus une question), si on regarde les ménestrels, les chansons de geste, etc. Le transport de l’œuvre se faisait avec eux de villages en villages, et elle était répétée. Une fois encore, ce n’est pas le texte qui était payé mais sa compétence à amuser, faire rêver, etc. Une autre particularité les artistes ne collaient pas leurs noms partout sur les œuvres ;) mais c’est un autre débat.

    • différence tout de même, peut-on dire que le disque (tout de même récent dans l’histoire de la musique) soit le produit final des musiciens ?

    • Perso, je préfère un bon livre ou une lecture live bien tournée à une salade de carottes :)

      Voir en ligne : Face Terres

    • Des réflexions (pistes de) intéressantes chez Roger Pouivet, L’Ontologie de l’œuvre d’art, 9782711622740, et, sans doute (je ne l’ai pas encore lu), Philosophie du rock, 2130573649.

      Une œuvre musicale ne peut exister hors de son interprétation (la partition écrite ne suffit pas à la créer, si j’ai bien lu…).

      Pouivet n’aborde pas les questions économiques, mais son interrogation sur les critères esthétiques qui fondent l’œuvre d’art me paraît incontournable : intention de l’auteur, médiations diverses selon les arts, et réception esthétique, un jour, par un public.

      Je suis preneur de réflexions chez les anthropologues et sociologues sur la position socio-économique des artistes, qu’ils soient créateurs ou interprètes, ou "artisans".

    • J’ai le fort sentiment que le prix payé par celui qui achète un livre, une place de théâtre, de concert, ou une entrée dans un musée, n’est jamais destiné à rémunérer l’auteur, pas plus qu’à estimer la valeur d’une œuvre. Je suis d’ailleurs tenté d’ajouter : heureusement !

      La seule chose qu’on rémunère avec nos sous, c’est le travail intermédiaire de ceux qui nous facilitent l’accès aux œuvres, de sorte qu’on puisse en profiter dans les meilleures conditions possibles.

      Exemples :

      • - Apple et Publie.net nous permettent d’accéder à Balzac en un tic, sans qu’on aie à se demander quelle version gratuite planquée sur le Net serait la plus pratique à lire sur un iPad. Le prix payé n’a strictement rien à voir avec la valeur de l’œuvre ou de l’écrivain.
      • - François Bon transcrit Rabelais d’une façon qui nous la rend intelligible tout en lui conservant toute sa force. On préfèrera payer pour cette version que pour telle autre trop scolaire, ou trop originale, ou trop moderne, ou gratuite mais dont on ne sait rien. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne paye pas à l’aune du génie de Rabelais, ni des trésors du Tiers Livre !
      • - Publie.net nous permet d’accéder aux 330+ titres de son catalogue simultanément, dont nous ne liront peut-être que le tiers en une année ; pouvoir choisir ce qu’on lit à tout moment, ça fait partie d’un confort pour lequel on est prêt à payer 65€ par an. La question n’est pas de savoir si le fonds vaut 65€ ou 3000€, mais de savoir combien particuliers et bibliothèques sont prêts à payer pour un accès facile à ce fonds pendant un an. Même approche pour les millions de titres disponibles sur Spotify pour 10€ par mois.
      • - Folio, en affichant 7,70€ pour son édition de Contre Sainte-Beuve, m’incite non pas à me demander si « ça les vaut » (!) mais plutôt si le confort de lecture de cette version papier proposée par Gallimard vaut 4,71€ de plus que celle proposée par Publie.net dans les conditions où je souhaite lire ce livre. La réponse est clairement oui si je n’ai pas accès à un appareil de lecture numérique, et le simple fait de l’avoir sous la main dans une librairie est aussi un critère majeur. Mettre aussi dans la balance le choix de la police, la mise en page, l’attrait de la couverture, et d’un côté l’odeur et le grain du papier, de l’autre le faible encombrement, la proximité du Web, et la commodité de gestion de ses annotations. Tous ces critères n’on rien à voir en tout cas avec la valeur que l’on prête à l’œuvre elle-même et encore moins à l’auteur !

      Nous, lecteurs de vos blogs en 2010, profitons actuellement d’une période insensée, que nous évoquerons peut-être demain comme un Âge d’or : l’accès facile et gratuit à une partie croissante de votre travail.

      Demain, en inventant de nouvelles facilités d’accès payantes (lesquelles ?), nous aurons probablement le moyen d’impliquer des relais de tout poil qui, comme dans l’édition papier, se soucieront parfois des œuvres elles-mêmes comme de leur première chemise, mais contribueront à toucher de nouveaux lecteurs au-delà du petit cercle des initiés.

      Si j’ai raison, ce ne seront toujours pas vos œuvres qui vous nourriront directement, mais pourquoi ces nouveaux lecteurs, en contribuables avertis, ne se réjouiraient-ils pas que leur mairie ou leur conseil général invitent en leur nom des artistes en résidence, ou organisent toute l’année des bibakuchas dédiées à Balzac, Proust, Baudelaire ou Kafka ?

  • là encore tu touches pile, Karl – mais là encore ça interfère durement avec la commande sociale

    par exemple, combien de fois dans l’année on nous propose des "rencontres" avec modérateur de service (j’en connais même au moins 3 ou 4 qui font ça de façon "professionnelle" comme activité principale – et ce n’est pas du tout une mise en cause de leur capacité à le faire de façon pointue, au moins pour TG et PJ qu’on retrouve un peu partout en France au micro), mais c’est positionner l’auteur en arrière de l’objet posé en général sur la table basse au milieu, parfois avec triste ajout de l’acteur de service mimant la lecture componction selon normes France Culture 1950 (France Culture ne devait pas exister en 1950)

    c’est encore plus triste quand les institutions culturelles vendent cette forme à prix de gros dans l’éducation nationale, là pour moi c’est criminel, le Hécrivain posé à l’admiration des élèves qui poseront leurs questions sages, dont l’immanquable "et vous gagnez combien avec ça" – ai récemment pris coup de fard contre une de institutions régionales qui se servaient d’une phrase prise à Tiers Livre en exergue d’une journée à la gloire de la Routine Sacrée de l’Auteur Financé, ça me gonfle à proportion de l’inaction ou de leur surdité à essayer de comprendre ce qui se joue dans le numérique – précisément – via l’auteur déstatufié

    mais dès qu’on essaye de proposer à la place "et si on faisait une rencontre autour de Balzac ( (de Proust, de Baudelaire, de Kafka) remerciement poli et on n’en entend plus jamais parler – je bénéficie d’une exception pour Rabelais, parce que les cultureux formés à la "médiation culturelle" (formation multipliée dans toutes les universités, d’ailleurs sans cours de littérature, et sans se poser la question de ce qui restera de culturel à médiationner, ni de ce qu’il y a comme postes accessibles aux gamins qu’on enfourne par parquets dans ces formations à la con, idem d’ailleurs pour "les métiers de l’édition" et c’est même pas une maladie spécifiquement française) pour Rabelais donc parce qu’en général ils n’arrivent pas à le lire quand c’est écrit sur une page – moi je prends un pied dingue à lire Rabelais, l’ai encore vérifié à Ouessant l’été dernier, et ça reste pour moi un chantier de première importance

    alors je dois avoir 5 ou 6 commandes par an pour lectures Rabelais, mais ai dû réussir en 12 ans à faire 3 soirées Baudelaire et 2 soirées Balzac – la littérature c’est pour l’école, on le sait bien

    il y a 3/4 ans, avec Dominique Pifarély, on avait pour principe de composer le programme de la lecture directement en fonction du lieu et de la date, et de l’actualité dans le journal, me souviens aussi avoir fait ça une fois à Pont-à-Mousson, avec Jacques Rebotier on avait même l’idée de proposer des perfs où on arrivait ts 2 sur le plateau avec les journaux locaux du jour et on tenait 1h20

    je crois comme toi, Karl, qu’avec le web on donne enfin un coup de pied dans le tas branlant de chaises et tabourets qu’est la vie littéraire dans son petit monde subventionné des Salons, Machins "du Livre", les trucs nationaux dont je me rappelle même plus le nom parce qu’ils l’ont encore changé récemment – le web, parce que ressource hors rencontre matérielle, pousse naturellement à cet appel de la rencontre In Real Life et en réinvente les formes – on n’a pas encore réussi à transposer en formes littéraires l’art des WebCamp et BookCamp informels de geeks, mais on commence à savoir en piquer les recettes, pechakucha notamment

    et je te rejoins aussi, on s’en fiche dans ce cas d’accoler le NNNom de l’Hauteur en étiquette à son pot de fleur, j’adore dans ce genre de rencontres (ai encore pu le vérifier à Bagnolet en novembre), on s’interpelle même directement par notre identifiant twitter ou le nom de notre site, "T’as vu les eBouquin ? – oui, ils causent avec les @Bouillon"

    mais là aussi, on retrouvera vite le même champ de tenseurs : je viens de faire une expérience formidable à Montbéliard Ars Numerica, parce qu’on bénéficiait de 2 semaines de répèt dans lieu équipé, nous rémunérés et hébergés, et surtout l’assistance d’une équipe (ingé son, éclairagistes), et qu’on était là en collectif d’artistes, Désordre, Pifarély, Tiers Livre sur un objet lié à la nature même de notre intervention numérique – une commande sociale artistique sophistiquée se greffait sur le web pris au sérieux

    pour oublier ces questions de cuisine et en revenir au fond, il y a quand même tous les textes 1930-1937 d’Artaud, et principalement ce qu’il développe à partir de l’art sans religion au Mexique – pour moi, c’est une lecture décisive aujourd’hui et je tanne mes étudiants chaque fois que j’ai l’occasion d’en embarquer là – les réflexions de Le Clézio sur les cultures des forêts d’Amérique Centrale pas loin de ça non plus

    je crois aussi que c’est ce qui m’a manqué le plus, voire effrayé un peu, lors de mon séjour au Québec, à part le Studio P de Québec (lieu non littéraire) et ce qu’on arrivait à glisser presque au forcing dans le Métropolis Bleu de Montréal : là où je m’attendais à un pays plus impliqué dans ces recherches, les formes de l’intervention littéraire sont aussi étriquées que chez nous, et comme ici on est plus nombreux on arrive à promulguer plus d’exceptions, mais bon, je n’ai vu qu’un petit timbre-poste

    donc retour à ce qu’ont exprimé Philippe/Pierre Ménard et Daniel Bourrion, pas trop envie en fait de se poser la question – si on est payé pour un truc, ça permettra de changer son matos ou de se payer un meilleur micro

    plus d’exigence dans ce qui nous est proposé : non, je ne fais pas d’interventions scolaires "pour présenter votre oeuvre", ni d’ateliers d’écriture ponctuels, et quel plaisir quand une institution lourde (projet avec univ Louvain-la-Neuve qui se construit pour l’an prochain) entre dans ce jeu-là à partir de ses propres impératifs

    pour les sous, on se débrouillera toujours – c’est juste que dans cette société libérale où tout est codé c’est devenu plus lourd et difficile, même à ma petite échelle on perd un temps énorme en paperasses de merde – des fois c’est juste un peu frustrant, parce que les gens s’imaginent qu’on gagne des thunes comme pas possible, alors que c’est pas la peine de nous demander des trucs strictement alimentaires, quand de notre côté on sait bien qu’on n’a qu’un seul futal à réserver aux heures de sortie publique pour qu’il dure

    et l’art du web, il est celui du minstrel plein pot, puisqu’on y met de la voix, des vidéos, des échanges directs comme ici

    je ne cherche pas une nouvelle économie de l’auteur – mais dans l’instance où on est, que nos phrases servent à quelque chose, pas question de ne pas aller au contact, et de s’en donner les moyens

    il y a tellement de trucs à inventer – me suis régalé par exemple ce trimestre à concocter et tenir ces 2 jours de stage "outils du web" avec CRL Centre, avec des conséquences assez imprévues, comme d’aller faire une perf en avril au château de Chambord avec vidéo-proj et ma traversée de Buffalo – les "nocturnes" qu’on a commencé d’installer à la BU d’Angers, sais pas du tout non plus comment ça va évoluer, sauf que forcément on ne va pas s’en tenir à ateliers d’écriture, qu’il y a déjà ateliers + blogs et sites, mais qu’on a dès à présent le réseau et les forces pour se lancer dans des lectures événementielles en pleine bib

    c’est comme pour le "livre numérique" : pas le temps de penser à "modèle économique", m’est arrivé de faire du troc, lecture Dylan à Seuilly en échange échantillon de production viticulteurs et maraîchers de la commune, à Ouessant ça participait aussi de ce genre de troc, ils nous ont même pas laissé payer la location de nos vélos

    ton exemple de la "carotte" est complètement raté : la carotte ne vaut que parce qu’on la mange – la littérature on doit pouvoir strictement s’en tenir çà ça aussi

    • Oui, trois fois oui pour ta vision des choses.
      Perso, ça me ramène à ce que je tente de faire en ce moment, sortir de mon rôle "d’animateur" et faire de la programation… autrement.

      Suis en effet tout entier pris par la mise en place de La Marelle à Marseille. Ça démarre doucement, mais sûrement : début des résidences en février, début de la programmation élargie fin 2011 ou début 2012.
      Pour l’instant, ça ressemble peut-être à du déjà-vu : auteurs invités, dialogue, table-rondes, parutions relativement récentes, lectures ambiance France Culture… et livres posés sur la table… ! Oui, mais ça part de là pour aller ailleurs, je veux dire AUSSI ailleurs.

      Pour moi, ça veut dire, avec cet outil, ce lieu, cette "villa des projets d’auteurs", que je cherche à (me) sortir de la dictature de l’actualité (en réalité de la promo). Présenter auteurs et textes contemporains, mais aussi faire des plongées rétrospectives. Des retours sur ce qui a paru il y a 1 an, 10 ans, un siècle ou un millénaire, débarrassés des poussières patrimoniales (rien à voir donc avec ces "Maisons d’écrivains" où les textes sont enfermés dans les vitrines et où l’on ne va que parce qu’il y a un beau jardin reposant…). En proposant quelque chose de bien différent d’un colloque, bien évidemment.

      Car en effet combien de François Bon qui respirent et écrivent au quotidien avec Balzac, Baudelaire, ou Rabelais ? Combien de Marie NDiaye qui pensent et rythment avec Claudel (Paul) ?
      Et aussi, combien de lecteurs passent allègrement de Poe à Bouvier, du polar suédois archi-contemporain à Chandler, de Little Nemo in Slumberland à Martin Suter, de Bernard Noël à Lautréamont, de Bertrand Leclair à Claude Simon, d’Hugo Pratt à Jacques Jouet ? J’y vais -presque- complètement au hasard. Presque, car ce qui me fascine, ce sont les passerelles, les transmissions visibles ou souterraines de formes et de thèmes d’un livre à l’autre, d’un auteur à l’autre, d’une époque à une autre (suis formé par des études de littérature comparée, il est vrai).

      Tenter de remettre en perspective la littérature par rapport à d’autres disciplines artistiques (comment penser Cocteau sans Satie, Picasso, Nijinsky et les Ballets russes ? Comment imaginer Proust sans César Franck, Gustave Moreau ou Whistler (et tant d’autres) ? Proposer un lieu à la fois d’écriture, de découverte de la littérature contemporaine (ce qui se fait là, en ce moment), de mise en écho (ce qui se fait là, en ce moment, trouve origine dans l’histoire de la littérature), de compréhension des mouvements, des lignes de fractures, des porosités. Toucher du doigt ce qu’est la littérature, de multiples manières (avec des expérimentations, en prenant en compte la révolution numérique, en n’oubliant pas le perpétuel échange écrire/lire…)

      Se poser la question de la pertinence de la présence de l’auteur, pour le sortir de son rôle ambigu de potiche-prétexte (en même temps, bizarrement, que de sa condition d’objet statufié), s’interroger sur son prétendu isolement (il y a du collectif dans tout texte, même le plus singulier)… Comprendre qu’un texte ancien est vivant à chaque fois qu’il est lu, et relu… et que pour cela la présence de l’auteur n’est pas absolument nécessaire (surtout quand il est mort). Le lecteur, si : sa présence est toujours nécessaire. Et souvent aussi les lecteurs-relais (des critiques, d’autres écrivains, des artistes venus d’ailleurs, des passionnés sans fonction professionnelle…) qui peuvent révéler pourquoi un texte est lisible, ce qui fait qu’on a affaire à de la littérature…

      Bref, je m’arrête, les perspectives sont infinies, et si excitantes. Le projet idéal que j’ai en tête prendra sûrement des voies insoupçonnées pour moi à ce jour et se transformera, comme tout objet vivant. Car cette Marelle, comme celle de Cortázar, devrait proposer des pistes de lectures aux itinéraires interchangeables, et, comme son auteur, être sans cesse en proposition d’intertextualité.

      Je ne sais pas si je vais y arriver, si les finances (donc les politiques et les hypothétiques mécènes) offriront les ressources suffisantes (augmentées même de mes propres "ventes d’aspirateurs au micro" à travers la France !).
      Je ne sais pas non plus si tout cela apparaît clairement aux yeux des autres et si j’ai les épaules assez solides pour mettre en place mon propre désir. Mais j’y suis engagé à fond, et cette Marelle, à défaut d’être réellement mon gagne-pain, devrait tout de même me nourrir pendant un bon moment. Et j’espère d’autres aussi.

      Bon, voilà, tout ça pour dire qu’on aura probablement l’occasion d’en parler ensemble à Marseille. Un jour, je le souhaite, où tu pourras idéalement être le lecteur de Balzac, de Proust, de Baudelaire, de Kafka, de la manière dont toi tu l’entends, quitte à enrichir ta lecture par une confrontation avec celle d’autres lecteurs…

      En attendant, bon bout d’an, comme on dit à Marseille !

    • Je suis d’accord avec pratiquement tout ce que tu écris. La carotte a été choisie car 2011 est l’année du lapin. La réalité sociale et économique est bien l’enjeu. Nous sommes tout à fait d’accord. La carotte étant juste un symbole de l’élément vital. Nous devons manger pour vivre. Le monde et la société financière qui fonctionnent sur la destruction des individus et des choses me révoltent profondément mais c’est aussi la société dans laquelle je vis, donc il faut apprendre à composer avec elle.

      Comme dbourrion, je n’ai jamais tenté par exemple de vivre de mes photos, car je perçois bien qu’il n’y a pas de possibles dans ce domaine, juste une illusion de possibles qui utilisent l’aristocratie de certains qui ont « réussi » pour permettre à la masse de rêver. J’ai un métier dans un domaine qui me plaît et qui me permet de dégager suffisament de temps pour envisager le monde et y participer de façon poétique (pas dupe -> privilégié).

      Dans le passé, lorsque je faisais de l’astrophysique, la situation était tout à fait similaire, il y avait en France environ 1000 chercheurs en astronomie/astrophysique. C’est à dire des personnes payées pour « étudier (rêver) les étoiles. » Le discours étant bien sûr de dire que cela participe à la compréhension du monde qui nous entoure et que cela a donc des retombées à long terme pour le monde industriel et la société (raccourci du si on avait pas étudié la gravité, il n’y aurait pas de satellite en orbite et donc pas de télécommunications internationales ou Google Images). Mais ceci dit voici des gens qui sont des poètes du cosmos, des auteurs qui écrivent des chansons de gestes du cosmos, et qui sont payés (plus ou moins bien) par l’état pour écrire car la « science » plus que les « arts » sont considérés pratiques dans notre société actuelle. Dichotomie que je n’aime pas beaucoup. Ceci dit au royaume des élus (ceux qui finalement accèdent à un poste), il y a très peu de personnes. La plupart ont échoué. Il y a 20 ans, c’était environ une centaine d’étudiants qui chaque année sortaient de thèses pour moins de 10 postes disponibles donc 90% qui partent ailleurs dans un autre domaine.

      La nécessité de l’écriture, c’est à dire la passion intérieure d’écrire le monde est une chose (tout comme celle de comprendre les astres), mais la possibilité d’en vivre en est une autre. Il y a une aristocratie dans le domaine des arts, la grande majorité des artistes ne vivent pas de leur production. Comme tu le dis, quelques maigres possibilités de pouvoir en vivre ici ou là et généralement pas suffisantes. Mais c’est la réalité économique de nombreuses professions. On peut retourner la question autrement en « combien de personnes dans le monde travaillent pour quelques choses qui les passionnent ? » Je suis à peu près persuadé que c’est très peu. Je ne confonds pas avec le fait qu’ils peuvent avoir du plaisir et de la satisfaction au travail, mais plutôt que la société depuis quelques siècles nous donnant des rôles compartimentés la réalisation de soi dans le travail est le privilège de quelques personnes.

      Dans les questions que je posais (qui n’ont pas forcément de réponses), je me demandais sûrement un peu naïvement quelles sont les possibilités pour les auteurs de pouvoir vivre passionnément tout en continuant leur écriture. La mythologie de l’écrivain insiste aujourd’hui sur la vente du contenu (un livre) dont la valeur (monétaire) de la possession est en cours d’explosion. Je le répète (trop souvent), on achète pour l’instant un objet physique, pas un temps de lecture. On achète le livre, on le stocke, et on le lit éventuellement. (Question soudaine qui s’intercale - Combien de livres dans les bibliothèques n’ont jamais été empruntés, ou une fois par an, une fois tous les 5 ans, etc.) La salle de cinéma est différente, on achète du temps devant un film (une expérience). Le DVD on achète un objet, même chose que le livre. Cependant le réseau distribué et connecté et la numérisation du contenu change complètement la donne. De l’acte d’acheter la propriété d’un objet, on passe aux droits d’accès à un objet, puis à un contenu uniquement. Sauf que tout droit d’accès numérique est une barrière en paille dans le torrent. L’eau coule autour. Il est impossible de vraiment le contrôler. La compétence pour télécharger devient très très basse et il est très facile de « pirater. » Apple joue sur ce créneau, atomiser l’œuvre (acheter une chanson plutôt qu’un album, retour à une réalité que l’objet physique du vynil avait créé – technologie créant les circonstances d’un nouveau type de création) pour baisser le prix (1$ la chanson) et la facilité d’action : un clic pour télécharger et écouter. Même modèle pour les logiciels, les petites applications à quelques dollars pour favoriser l’achat spontané. Là encore, la personne qui fait vraiment de l’argent et celui qui est en haut de l’économie d’échelle. La masse à part quelques exceptions vivotent.

      Attention, mon but n’est pas de démoraliser tout le monde, mais de bien comprendre les mécanismes pour donner aux gens la possibilité de réaliser leur propre chemin, gérer les ambiguités, et de finalement pouvoir vivre de ou avec sa passion quand c’est possible. En tout cas merci à tous ceux qui ont déjà contribué et ceux qui contribueront peut-être encore. L’échange est beau. Vraiment.

    • merci pour ce développement, Pascal – on est vraiment sur un terrain où on doit collectivement impulser et peser, y compris sur les structures qui nous invitent ensemble

    • En effet, impulsons, résistons… et réfléchissons ensemble ! Tu as sûrement beaucoup de choses à me transmettre, des trucs qui me passeraient à côté ou qui mettraient du temps à surgir (idées, expériences, colères, regards obliques…)
      Tu es plus vieux (euh, désolé) routard que moi et ça serait bien de pouvoir se caler un moment pour en parler. En plus de partager la bière, le café ou le verre de vin, voire le repas et toute la bouteille. Un jour à Paris ? Ou dès qu’on repère un endroit où on est invités en même temps ?

  • c’est de cultiver les lettres sans fortune, et voilà le partage du plus grand nombre des littérateurs" : le point de vue de Louis-Sébastien Mercier, petite contribution au débat

    Voir en ligne : Des auteurs chez LS Mercier

  • A lire les contributions, me revient en mémoire une des 5 leçons de poétique de Jacques Roubaud, le Fils de Leoprepes (quatrième leçon) :
    on y lit :« Simonide est le premier à faire de la poésie un métier. Il compose des poèmes pour une somme d’argent »
    Et aussi : « en se posant comme poète pratiquant la poésie comme un métier, Simonide fait un geste décisif de rupture ; rupture avec la tradition du poète inspiré(..) »« La mémoire était le fondement de la parole poétique et du statut privilégié du poète. Avec Simonide, elle devient une technique laïcisée, une faculté psychologique que chacun exerce plus ou moins selon des règles définies, des règles mises à la portée de tous. »
    Et si le web était cette « technique laïcisée » ?

  • D’ailleurs l’Edition Furne de la Comédie humaine n’a pas été rentable (financièrement, car elle l’a été pour sa postérité) pour l’éditeur. Balzac écrit pour l’argent en oubliant qu’il écrit pour l’argent.

    Voir en ligne : http://debalzac.wordpress.com/2009/...

  • Impressionnantes, ces ratures. A multiplier sans doute par des dizaines de milliers de pages (une fiction à la Borges).

    "De là l’impression de malaise, et la malveillance à peine déguisée qui se font jour dès qu’un écrivain s’avise de changer de genre : il "était" romancier — que se mêle-t-il d’écrire des pièces de théâtre ? Il était une rivière bien endiguée, comme on les aime en France — de petits jardinets y puisaient l’eau et prospéraient modestement sur ses berges (car, comme la Seine, à Paris l’oeuvre d’un écrivain aussi coule entre des livres : les livres qu’on écrit sur lui) : le voilà maintenant un de ces fleuves de la Chine, qui s’amusent irrévérencieusement à changer de lit."

    Julien Gracq, La Littérature à l’estomac, José Corti, 1961 (édition Jean-Jacques Pauvert, Libertés N°10, page 59).

    Voir en ligne : L’Irréductible