pourquoi du polar en numérique ?

Mauvais Genres accueille Philippe Porée-Kurrer


Magnifique titre pour le 7ème opus de Mauvais Genres, la collection noire de publie.net : A l’est de minuit.

Quelle ville hors du monde est Toronto, rejoignant tous les pays et toutes les langues. Comment être né en Normandie et vivre à Toronto ? Chez Philippe Porée-Kurrer, qui est aussi navigateur, qu’on envoie un bateau vers le grand large et il partira vers l’est... C’est bien de sa quête comme américain qu’il est question. C’est aussi cela qui décale tant nos repères.

La collection Mauvais Genres, dirigée par Bernard Strainchamps, fête avec lui son septième titre. L’occasion d’innover : un entretien avec l’auteur en tête du livre, que je reproduis ci-dessous. Et une nouvelle couverture, qui sera reprise pour les précédents, due à Gwen Català.

Pour moi, une autre strate de curiosité : le plein exercice d’éditeur confié à Bernard Strainchamps, qui diffuse d’autre part lui-même les ouvrages sur son Bibliosurf avec un site dédié à Mauvais Genres, le fameux site polar qu’il avait initié...

Et bienvenue chez nous à l’homme du large qu’est Philippe Porée-Kurrer, allez donc lire sa biographie véridique sur son site.

Et dans les questions à lui posées, celle concernant cette publication au format numérique.

 

Bernard Strainchamps, questions à Philippe Porée-Kurrer


MAUVAIS GENRES. Par exemple, de quel personnage d’À l’est de minuit êtes-vous le plus proche ?
P.P-K. Je dirais surtout celui pour qui j’aurais le plus de sympathie. Il s’agit du romancier. Non pas parce qu’il gagne sa vie avec sa prose — la plupart des écrivains me tombent sur le système, même si mes meilleurs amis le sont aussi —, mais parce que, croyez-le ou non, comme pour tous les autres personnages de ce roman, il est le portrait d’une personne que j’ai croisée. Peut-être pas très recommandable, sauf que lui j’aurais aimé le connaître plus longtemps. Mais cela pourrait aussi être Norma…

MAUVAIS GENRES. Pourriez-vous donner quelques explications sur le titre ?
P. P-K. Attachez vos ceintures… Minuit, c’est l’instant ultime de la journée, mais tout autant celui qui précède le nouveau jour, le renouveau, l’espoir. L’est c’est où le soleil est déjà levé. Par rapport à l’ouest, l’est représente donc le passé, ce que l’on ne peut plus changer.
Sur un autre plan, minuit est, en tout cas pour moi, une ligne symbolique entre l’est et l’ouest, mais aussi la faille qui sur la terre ferme passe un peu à l’ouest de Reykjavik. Vous allez dire que je vous embarque dans un autre de mes romans, sauf que, pour bien expliquer le titre il faut que je parle de l’Amérique. Quelque part en Islande, donc, il y a cette faille qui sépare deux continents. D’un côté, à l’est, l’Eurasie, de l’autre, à l’ouest, l’Amérique. Mais attention, cette Amérique de je vous parle n’est pas celle des myriades de facettes que l’on connaît : Hollywood, Johnny Cash, Manhattan, Marylin, Bush, Apple, le cimetière d’Arlington, les sorcières de Salem et les milliers d’autres, non, pas du tout ! Je parle de la vraie, du continent lui-même, de son sol, de ces ciels, de ses sources, de sa faune et de ses habitants : les vrais Américains, ceux qui ne sont plus, anéantis, non pas par l’homme blanc comme on le répète trop souvent, non, anéantis par l’homme qui veut posséder. L’Amérique — qui ne portait pas ce nom — était là, belle et vierge, et on a voulu la posséder, comme si on pouvait posséder la beauté. Métaphore, vous me direz, c’est vrai, toute la planète était l’Amérique avant que l’homme qui veut posséder la déflore. Il se trouve seulement que l’Amérique était le dernier bastion et que les hommes qui y vivaient, aussi sauvages fussent-ils, n’étaient pas touchés par ce besoin de posséder qui pourrit tout. Mais j’arrête ou vous allez croire que je suis de ceux qui font des sermons. Ce n’est pas mon style, sauf que j’enrage lorsque je vois tout ce gâchis à perte de vue. J’enrage, parce que je participe tout autant que n’importe qui.

MAUVAIS GENRES. Quid de la construction de ce roman à énigme avec sept narrateurs ?
P. P-K. Sept narrateurs, un pour chacun des sept péchés capitaux. Pour la petite histoire, mon grand-père avait un porte-pipes en bois sculpté à sept places. Chacune représentait un visage dont les traits illustraient un des fameux péchés. J’ai commencé à écrire des histoires vers l’âge de sept ans et, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu en écrire une qui serait basée sur les têtes de ce porte-pipes. Cela dit, à dose contrôlée, aucun de ces dits péchés ne me paraît valoir un séjour au purgatoire. Pour moi, le seul, le vrai, l’abominable est le huitième, celui qui n’était pas représenté. Je parle bien sûr de la malhonnêteté avec soi-même. Il est au centre de ce roman.

MAUVAIS GENRES. Vous mélangez les mauvais genres. A-t-il été difficile d’écrire ce roman qui joue sur le dérèglement des sens ?
P. P-K. Le dérèglement des sens serait-il possible s’il n’y avait pas de notion morale attachée aux sens ? La question m’a intrigué. Dans un autre de mes romans, un personnage, sans doute le pire que j’ai pu mettre en mots, viole son propre fils et le tue. Très dur, souffrant même de se mettre dans la peau d’un tel personnage pour traduire pareille histoire en un texte juste, mais je crois avoir découvert que les monstres ne font pas ce qu’ils font pour le simple titillage des sens. Les sens ne sont que le vecteur, le plaisir est dans la tentation elle-même, et la tentation n’est rien d’autre que l’urgence de transgresser la morale, qui est elle-même le garde-fou au bord du chaos. Il ne faut pas chercher ailleurs pourquoi c’est le plus souvent dans les sacristies que les enfants sont abusés, dans les mosquées qu’on leur passe des vestes de dynamite, et j’en profite pour souligner que toute forme de violence physique a un caractère foncièrement sexuel, n’en déplaise aux puritains qui ne sauraient voir un téton, mais ne voient rien de choquant au sang versé.

MAUVAIS GENRES. Que dit votre psychanalyste des fantasmes que vous véhiculez dans votre prose ?
P. P-K. Bonne question, mais je ne peux vous répondre ; les seuls psys que j’ai consultés, bizarrement, ont changé de profession ou ont pris leur retraite après ma première visite…

MAUVAIS GENRES. Vous avez choisi un lieu unique, un bateau qui traverse l’Atlantique. Pourquoi ce choix, que représentent les traversées pour vous ?
P. P-K. Pour la première partie de la question, je vous réponds tout de suite que je ne me sens bien que sur un bateau, en mer. À terre, je suis un poisson hors de l’eau. Je ne me l’explique pas, c’est ainsi. Franchir une coupée, me retrouver à bord, d’un voilier, d’un cargo, d’un porte-avions, d’un paquebot, peu importe, je me retrouve dans mon élément. Je voulais être un marin, mais la malédiction de l’écriture a contrecarré mes projets. Je voulais être capitaine, mais je passais mon temps à écrire des histoires. Il a bien fallu que je me fasse une raison. Comme écrire des histoires est dans mon cas tout aussi inévitable pour ma santé que de boire ou manger, j’ai choisi de fréquenter la planète pour donner des cadres réels à mes fictions — sur des bateaux autant que faire se peut.
Les traversées ? Le concept est intéressant à ceci prêt qu’une traversée implique d’aller d’un point A à un point B, alors que chaque fois que je suis en traversée je redoute justement l’arrivée au point B qui risque fort de ressembler au A . Écrire (même si je hais ce verbe pédant) c’est d’abord chercher à traverser les apparences. À quoi sert une histoire si elle ne conduit pas en territoire inconnu ? Quel intérêt si cela ne permet pas à l’auteur comme au lecteur de se perdre au point de devoir tout repenser ? C’est justement le propos d’À l’est de minuit, aller au-delà des apparences, en passant par l’angoisse, le questionnement et aussi, oui, les fantasmes qui révèlent bien ceux qui les portent.

MAUVAIS GENRES. Est-ce que cela a une signification particulière pour vous d’être publié en numérique ?
Comme tous ceux qui écrivent, j’ai rêvé un jour de voir Mon livre chez un libraire. C’est arrivé, puis un autre et un autre, mais la satisfaction attendue n’a jamais été celle que j’avais imaginée avant la première fois. Tout ceci jusqu’à ce que je réalise que, derrière le livre objet il y avait avant tout le désir d’être reconnu. On compte sur ces quelques centaines pages de papier pour valider un long travail solitaire, parfois euphorisant, mais aussi parfois fastidieux, sauf que lorsque ça arrive, qu’on tient la chose entre ses mains et qu’on la voit dans celles des autres, cela n’a plus aucune importance, l’histoire n’est plus à nous, tout le plaisir qu’elle a pu nous donner appartient désormais aux autres, et c’est bien ainsi.
Pour moi, la publication numérique, du moins telle qu’elle est proposée ici, va balayer le principal obstacle entre l’auteur et son lectorat potentiel, je parle tout bêtement du coût du livre. Coût de production et coût d’acquisition. Encore aujourd’hui tout éditeur qui aime un manuscrit doit aussi évaluer son potentiel commercial avant de le mettre en production, ainsi des manuscrits formidables sont écartés du circuit tout simplement parce que les prévisions de vente ne sont pas favorables. Ceci n’est plus vrai avec l’édition numérique, tout bon manuscrit pourra théoriquement avoir sa chance sans être handicapé ni par les coûts de production ni ceux d’acquisition. Le lecteur hésite beaucoup moins à essayer un nouvel auteur ou un nouveau titre lorsque l’investissement n’est que de trois euros. À ce prix on peut se permettre de se tromper tandis que l’éditeur peut retourner à ses véritables fonctions, c’est-à-dire choisir un manuscrit et travailler avec l’auteur sans l’angoisse associée aux piles d’invendus dont il faut aussi défrayer les coûts d’entreposage. Mais plus important encore que tout cela, j’ai cru remarquer que le livre numérique ne vieillissait pas. Alors qu’il y a presque une date de péremption sur tout roman qui sort (peu réchappent au premier trimestre), le roman au format numérique est toujours là, disponible et sans poussière sur des tablettes qui n’ont pas de limites. Quant à la fameuse odeur du papier dont tout le monde nous rebat les oreilles, n’est-ce pas un indice qu’on déménage un peu du citron ? Pour ma part, je connais surtout les éternuements provoqués par la moisissure du vieux papier, et si vraiment il y a des nostalgiques, il doit bien être possible d’inventer des mouchoirs parfumés à la colle à papier. Bref, tout ceci pour dire que pour moi c’est une nouvelle aventure qui commence et, étrangement, je la trouve plus excitante que lors de la parution de ce premier livre papier que j’avais tant attendu.


responsable publication François Bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 février 2011
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