comment traverser le Groenland à Saclay

comment traverser les âges dans l’épaisseur d’une goutte d’eau, si on a su aller la chercher


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Moi, là-bas, j’aime bien regarder les nuages, dit-elle, et ne pas oser lui demander si elle sait que c’est ainsi que Baudelaire ouvre ses Poèmes en prose, Les nuages, là-bas... les merveilleux nuages.

Nous sommes au laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement au CEA Saclay, et nous accueille Valérie Masson-Delmotte, en charge du groupe de recherches sur les climats passés (Dynamique et archives du climat). Plus tard, dans le bureau, nous rencontrons une des doctorantes, Myriam Guillevic. C’est elle qui nous parlera de son premier séjour au Groenland, où elle se prépare à retourner. Valérie Masson-Delmotte elle aussi a participé à ce forage, et comment voulez-vous, ensuite, démêler ce qu’a dit l’une, ce qu’a dit l’autre, dans les notes prises à la volée du petit carnet...

Mais les nuages dont parle Myriam Guillevic, Baudelaire ne les a jamais vus, ni moi non plus. Etrangeté, à écrire à quelques semaines d’une rencontre, de découvrir quelles images et quelles phrases s’imposent avec ténacité, rémanentes, incitant au rêve, au point que j’en ai l’impression de ne pas faire mon boulot, que je ne devrais pas parler des nuages, mais m’en tenir au spectromètre de masse qu’on a visité dans les caves, ou bien à ces réfrigérateurs apparemment banals, avec leurs petits échantillons scellés d’eau banalement transparente – mais eux c’est ce qu’ils nomment leur bibliothèque.

Mais si, au fond, c’était cela la vraie question : qu’est-ce qui vous prédispose à tel ou tel volet de la recherche scientifique ? Faut-il en soi quelque chose qui vous pousse, et assez de résolution pour s’impliquer là, où l’obscure message vous engage ?

Ainsi, dans les notes prises à la volée, de Myriam Guillevic et de Valérie Masson-Delmotte (et bien timidement, puisque nous étions là pour visiter le labo, pas pour une enquête personnelle, et que ces phrases ne disent rien de la climatologie, ses techniques, ses enjeux), cette anecdote pour ce qui concerne Myriam – mais est-ce une anecdote, quand cela décide d’une vie ? : une jeune étudiante dans une fac de sciences en province, qui ne s’y sent pas très à l’aise, et un flyer comme on en trouve des centaines sur tous les murs des couloirs de toutes les facs au monde, dont on croit que personne ne les regarde, et celui-ci annonçait : Partez en mission en Antarctique pendant un an, le master dont il était question s’appelait master ice et il fallait quitter la province.

Et pourtant, ce n’est pas en Antarctique qu’elle est partie (pas encore). Elle s’apprêtait à prendre l’avion pour le Groenland (et un autre avion ensuite pour les étendues blanches du nord Groenland, pas de bourgade à moins de 1000 kilomètres) et si je compte bien, ce jour où j’écris, elle doit s’apprêter au voyage du retour. Mais plus moyen de savoir laquelle des deux a dit, tel que je l’ai noté : Pas d’argent, pas de course, objectif clair. La vie sur un camp c’est assez proche de ma vie idéale.

Pendant qu’on parle, pas plus d’images que ce calendrier de 2010 qui commence à se corner aux coins, avec les photos du camp, et que moi je rephotographie pour me souvenir et m’imaginer. Mais on peut voir tout ça en vrai et en plus beau sur le site du NEEM (voir NEEM, ou anr-greenland).

Groenland, aurore boréale sur le NEEM, photo © Myriam Guillevic.

On parle de la vie quotidienne pendant les deux mois de séjour. Il y a combien de livres de voyages, ceux de l’Antarctique justement, ou les fictions inter-planétaires, qui reconstruisent comme cela des enclaves humaines là où plus aucun signe humain n’a cours ? Ils sont dans l’immensité blanche, et ce n’est pas un cliché. L’espace entièrement ouvert, et pas possible cependant de s’éloigner. Je repense au récent tour du cercle polaire par l’aventurier Mike Horn, les blessures, le premier échec, et justement sa traversée du Groenland, mais bien plus bas, immensément plus bas. Mais Mike Horn a voulu payer dans ses aventures extrêmes son passé de guerrier malgré lui. C’est la question que j’aurais voulu poser, mais est-ce que je n’avais pas d’avance la réponse : l’aventure c’est cette rencontre de soi, où compte non pas la performance physique (quand bien même c’est dur), ni la rencontre de l’extrême (quand bien même tout est extrême), mais ce calme de la personne devant vous qui vous parle, et vous dit qu’elle repart.

Devant vous l’immensément ouvert, et on n’aurait pas la tentation de partir droit devant soi, d’aller voir le bout du monde ? On a le droit d’aller marcher jusqu’au bout de la piste, dit Myriam, la piste d’avion repérée sur le sol, où sont les repères pour ne pas se perdre.

L’organisation du temps, quand il n’est pas le temps dû au travail : Le samedi la douche, et une grosse fête. Internet ponctuellement. Le soir un film. Et puis tout d’un coup une phrase d’une autre résonance : on ne peut rien faire seul.

Fascine aussi, à distance, la micro-communauté qui se rassemble dans cet écart : fin de nos clivages et misères, dans un monde en guerre et usé ? Les visages viennent de partout, comme elle-même, la Bretonne, se retrouve dans cette île en pleine terre, et mange les pancakes de Sarah, la cuisinière venue du Montana. Mais le noyau de l’équipe évidemment venu du Danemark, même si on sait bien que la relation du Danemark au Groenland est rien moins que simple : les Danois ont plus que nous la culture du voyage, dit Myriam la Bretonne. Et elle nous fait cette réflexion qu’entre chercheurs de sa discipline, qu’ils soient chinois ou d’Amérique du Sud, la différence est moins grande qu’entre Français juste à côté, dit-elle en montrant le couloir.

Dans sa saison, l’équipe collectera 10 000 échantillons. Levés 7 heures et pipi dans la neige, puis descendre dans la tranchée, dite tranchée scientifique à six mètres sous la glace – plus de jour, tunnel. Là ils ont en main la scie circulaire. La carotte descend lentement forer à travers les épaisseurs du temps. Les échantillons sont identifiés, et immédiatement emballés pour préparer leur transport frigorifique. Ils tiennent deux heures à ce rythme : les mains et les pieds refroidissent très vite. On mange six fois par jour tenir, histoire de tenir dans le travail. Valérie Masson-Delmotte préciser : Des étapes très méticuleuses : collecter, c’est déjà un travail scientifique. Faire des mesures répétables, très précises.

Le résultat, on le voit en descendant au sous-sol : ces réfrigérateurs avec la bibliothèque de ces petites bouteilles scellées avec dedans de l’eau plate. On peut donc passer un an ensuite à explorer, avec les spectromètres de masse, ce qui se dit ici d’une époque correspondant à ce moment où les premiers humains modernes ont quitté l’Afrique ? Le socle de roche du Groenland est dessous, à 2500 mètres. Cet été, pendant que Myriam Guillevic était repartie au camp, on a lu beaucoup d’articles sur la fonte accélérée de cette calotte glaciaire.

Me tournent dans la tête les questions non posées : dans la vie du camp, où est le sol ? La neige qu’on foule, et laquelle des deux pour parler la première des bruits : Le bruit de la neige sous les pieds. Dans le métro, j’imagine ça, en anti-stress, dit Myriam Guillevic, le bruit du vent qui fait bouger la neige fraîche. Un sentiment de pureté. Le même bruit que le vent sur les blés. On dort dans les tentes posées à même la glace (Les tentes sont à l’extérieur, le seul endroit chauffé c’est le dôme sur pilotis, pour que la neige soufflée ne s’accumule pas), ou bien est-ce qu’on se sent en suspension à 2 500 mètres au-dessus du vieux sol de roche ? (Trois ans, pour atteindre le socle, précisent-elles.)

Et à quoi on pense, quand pendant toutes ces semaines on vit dans le paysage monochrome (jamais de vert, dira Myriam), avec l’éblouissement de l’été, quand la nuit même est absente (à minuit, on peut aller dehors sans lunettes de soleil) ?

Au Groenland, il y a 125 000 ans, le niveau des mers était 4 à 9 mètres plus haut qu’aujourd’hui. Les données du forage en cours seront justement décisives pour mieux connaître cette période, et la vulnérabilité de la calotte groenlandais [1] Plutôt Valérie Masson-Delmotte encore qui dira : Tu restes là à regarder le soleil et les nuages à travers l’échantillon de glace... tu dis merde, il y a 40 000 ans elle a été piégée là... Et chaque fois qu’on répond à un truc, on ouvre une autre boîte...

On a beau rêver aux aurores boréales aperçues, Valérie Masson-Delmotte revient toujours au contexte de la direction d’un labo : frustrant de chercher tout le temps de l’argent, frustrant de former des étudiants et après ils partent... Il reste la fascination, la passion qui n’est pas seulement scientifique (ou alors si, parce que le mot science inclut cette curiosité qui le déborde, ou cet imaginaire qui le pousse sur sa route) : en Antarctique, les forages permettent de traverser un million d’années...

Et moi finalement ce serait ça ma place : non pas rendre compte de ce que cet après-midi ici j’ai appris – et comment je le saurais, alors que la notion de temps qu’utilisent mes interlocuteurs est déjà aussi séparée de la mienne ? Allez lire les livres de Valérie Masson-Delmotte, elle est de ces scientifiques qui passent souvent la frontière avec la vie citoyenne, ce qui concerne gouverner la planète (et le risque ou l’inconnu que c’est), et bien sûr ce qui nous revient (ne pas rester dans sa bulle de chercheur, le contraire est tellement facile), la réflexion sur son propre chemin (la notion de découverte est compliquée dans nos domaines, c’est par accumulation, c’est juste quelque chose en plus, et ce qui nous revient pour la transmission (l’éducation aux sciences est insuffisamment développée en primaire).

Ma tâche ici était seulement de rapporter la phrase sur les nuages.

 

Images : laboratoire des Sciences du climat et de l’environnement, au CEA Saclay, groupe Dynamique et archives du climat dirigé par Valérie Masson-Delmotte (photo en haut de page) au CEA Saclay. Merci à elle-même et à Myriam Guillevic (photo ci-dessus, in situ !).

NOTA : les éventuelles imprécisions ou erreurs scientifiques ne peuvent être que de mon fait, François Bon – ce texte sera amendé et précisé jusqu’à publication globale de ces rencontres. Texte relu par V. M-D.

[1Précision de Valérie Masson-Delmotte à première relecture : « Les changements passés étaient causés par des facteurs naturels (en particulier, pour cette fonte, les changements d’orbite de la Terre autour du Soleil). Les changements en cours (spectaculaires cet été) et futurs ont une autre cause, liée aux rejets de gaz à effet de serre. L’idée n’est pas que l’on "revient en arrière", l’analogie reste très limitée, mais que ces cas particuliers de changements passés permettent de tester les modèles de climat ou d’écoulement de la glace, seuls outils disponibles pour évaluer les risques futurs. »

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 août 2012
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