Philippe Aigrain | Scènes de l’écrirelir numérique

pour les #vasescommunicants, une réflexion sur l’écrire web


Je suis très honoré d’accueillir, pour ces #vasescommunicants, une voix importante du web, Philippe Aigrain (voir Wikipedia. On retrouvera ses interventions, un repère important dans notre paysage du penser ensemble, sur son site Commons (et bientôt dans la collection Washing Machine de publie.net).

Mais Philippe anime aussi, plus discrètement, son atelier de bricolage littéraire, dûment répertorié pour beaucoup d’entre nous. C’est pour ce blog-là que j’ai rédigé cette suite d’objets du rock qu’il accueille.

J’ai un lourd passif : trop vissé à mes Mac pour remettre en cause l’outil, et plus assez souple dans les apprentissages. Et, parce que je n’ai pas d’autre revenu que ceux des métiers d’écriture que j’exerce, le flux libre de Tiers Livre s’accompagne de la mise en place d’une plateforme de distribution marchande, publie.net (plus publie.papier maintenant).

Et pourtant, jamais eu l’impression que nous était plus nécessaire et urgente, aujourd’hui, cette réflexion de fond sur la notion de droit d’auteur, et de libre partage des ressources, où se mêlent les apports (parmi d’autres) d’Olivier Ertzscheid, Lionel Maurel, Silvère Mercier... Je me sens partie prenante de cette réflexion collective, et la présence ici de Philippe Aigrain s’en veut une (très discrète) manifestation.

Je suis bien convaincu que l’atelier principal c’est ici, sur le site, et y compris dans ce brassage constant des voix que tous nous organisons, ou par ce monde de reflets et reprises qui s’organise quoi que nous fassions. En même temps, les contenus que nous élaborons, nous les voulons au contact actif, voire subversif du monde. Cela exige leur reconnaissance symbolique, dont nous ne disposons pas, y compris parce que nous-mêmes bousculons ce jeu d’une notion d’auteur momifiée, vrai rouleau compresseur en ces temps de rentrée littéraire. Et aussi parce qu’il nous semble avoir le devoir de nous glisser, en tactique commando s’il faut, dans le jeu de quilles de l’industrie culturelle : élaborer nos productions, donc rémunérer ceux qui y oeuvrent, se doter des outils, des savoirs. Et rien d’autre pour cela que la confiance des lecteurs. Il me semble que depuis 3 ans, avec publie.net, nous avons progressivement basculé dans une idée tenant avant tout du crowfunding, d’une nouvelle forme originale de (crowfunding : le centre de gravité c’est le travail web, il est libre et ouvert. Nos livres numériques sont les petites briques du crowfinding qui nous aident à tenir pour qu’ils existent.

C’est trop parler, écouter Philippe AIgrain, @balaitous sur twitter, nous emmener dans l’écrirlir numérique...

FB

- Photo du haut : Bookcamp, septembre 2011, merci @SoBookOnLine de sa collaboration bénévole !
- La liste totale des 26 échanges et 52 blogueurs à retrouver dans Au rendez-vous es vases proposée par Brigitte Célérier.

 

Philippe Aigrain | Scènes de l’écrirlir numérique


On l’appellera Laurence, prénom choisi en utilisant twitter comme oracle. Chaque jour elle explore contraintes et possibles de ce monde où beaucoup écrivent. Il y a tant à lire et plus encore si on écrit. Et tant à écrire si on lit beaucoup. Et puis ce n’est pas que lire ou écrire, Laurence photographie, note, dessine peut-être, elle agence, programme, ajuste, corrige, reconfigure, déménage. De cette masse d’activités, extrayons quelques scènes imaginées. Je dois le terme écrirlir à Maryse Hache.

 

Scène 1 : « combien je lis / combien me lisent, combien je lis / combien j’écris »
Il s’agit d’abord pour Laurence ne pas devenir chèvre parce qu’il y a 200 nouveaux tweets dans sa liste et de ne pas sentir très très seule parce que personne ne lit ses productions. Il est très facile d’avoir les deux problèmes à la fois et très dûr de n’en avoir aucun. Levons tout de suite une ambiguité, n’être lu par personne n’est pas un problème économique, puisque même si on était lu par plein de gens, ça ne rapporterait pas grand chose, c’est un problème interne au processus d’écriture et aux échanges sociaux. Laurence a de la chance d’avoir sa boîte pleine de tweets et d’être lue par quelques-uns. Quel est le ratio de temps consacré à chacune de ses activités de lecture et d’écriture ? Pour le microblogging ? Pour les blogs ? Pour tumblr et les galeries photographiques ? J’ai posé la question en 2006, en formulant la conjecture (un machin de mathématicien pour dire ce qu’on croit vrai et qu’on soumet à la sagacité collective) que peut-être dans les communautés créatives, les temps de réception et de production s’équilibrent en moyenne. On n’en sait pas trop plus aujourd’hui, je crois.

Temps de lecture et temps d’écriture ne sont pas distincts, parce que Laurence lit en écrivant et écrit en lisant. Mais quand même, il y a des temps pour l’un et des temps pour l’autre. Evidemment ce n’est pas une question d’écrire beaucoup. Joe Bousquet l’a dit : il faut couper court et Salah Stetié aussi : « la poésie tend au vide / un livre est une erreur du vide », mais comme cela prend un temps fou de suivre ces préceptes, ça ne change rien au problème soulevé ici. Voilà, on se retrouve avec des questions, à vivre avec, à naviguer et bricoler autour.

@fbon a 6191 abonnés et 1092 abonnements sur twitter et Laurence 80 abonnés et 350 abonnements. Il y a plein de raisons à ces différences : la notoriété, le temps qui passe et amasse mousse d’abonnés et d’abonnements malgré tous les bon préceptes d’en oublier certains. Mais dès qu’on dépasse quelques dizaines d’abonnés, on doit s’organiser pour filtrer les messages, les structurer en listes, en choisir certains comme vigies qui attirent votre attention, utiliser aussi le hasard, le sous-échantillonnage ou l’extraordinaire capacité de notre perception visuelle de détecter des signes d’intérêt, parfois ne lire que ce qui vous est adressé. A l’opposé, il y a un petit nombre de gens qu’on lit souvent ou parfois systématiquement, pas forcément sur twitter, ce peut être directement sur leurs sites, dans les branches de leur arbre.Après le livre, p. 152. Ce noyau, c’est ce qu’on peut appeler nos correspondants. dans une nouvelle forme d’humanisme. Il peut y avoir plusieurs noyaux quand on a plusieurs facettes assez différenciées, mais ils tendent cependant à se mêler. La taille de ce noyau, c’est une sorte de constante fondamentale de la physique numérique, juste modulée par quelques paramètres personnels.

 

Scène 2 : « Pourquoi on est si peu dans notre univers d’écriture numérique ? »
Imaginons que la taille du noyau de gens qu’on lit beaucoup et dont les points de vue nous importent soit de quelques dizaines. Pour quelques Marin Mersenne, ce sera quelques centaines, mais pas plus. Si chacun a quelques dizaines de correspondants, comment vont se structurer les communautés créatives ? Vont-elles devenir très grandes, parce que les correspondants des uns seront différents des correspondants des autres ? Ou bien va-t-il se créer ce qu’on appelle en mathématiques des cliques, des graphes ou chacun est en lien avec tous les autres. Dans ce dernier cas, les communautés tendront à être assez petites, mais très soudées. Les cliques au sens des graphes ne deviennent heureusement pas forcément des cliques au sens de « coterie, groupe de personnes peu estimables » (Le Petit Robert), notamment parce que chacun des individus qui les composent vit aussi dans d’autres parties de l’internet et de l’espace physique. Les individus ont plusieurs registres d’échanges. Il y a cependant une vraie tension entre les bénéfices des communautés réduites, accueillantes à quelques nouveaux arrivant(e)s comme Laurence mais au fond assez stables et ceux de groupes plus grands et à liens plus distendus.

Les petites communautés à liens denses sont des espaces d’élaboration de nouvelles pratiques créatives, notamment si leur composition est suffisamment diverse. Laurence y trouvera un terrain de maturation de ses projets, avec les enthousiasmes et les frustrations propres à l’écriture. La limite est que cela ne percole que lentement dans l’espace public général. Ce qui mûrit dans ces communautés va recevoir une attention assez équitablement répartie à l’intérieur de la communauté, ce qui n’est bien sûr pas exclusif de la reconnaissance de qualités spécifiques. Lorsqu’on recherche une exposition ou une attention plus grande pour les produits ou les personnes de la communauté, il ne suffira pas d’exploiter directement le réseaux de "correspondances", il va falloir passer par des ressorts externes. Est-ce un problème ? Pas sûr.

Au fait, est-ce que petite communauté soudée veut dire qu’il y en a plein d’autres autour ? A terme sans doute, car il y a de nombreuses petites communautés en gestation autour de projets d’édition coopérative, de cercles d’intérêt. Mais aujourd’hui pas sûr. Une communauté bien formée agit comme un aimant, elle peut dépeupler ailleurs. Et le modèle des grandes communautés à liens moins denses qui tissent une toile sur tout l’ensemble, est-ce qu’il existe vraiment ? Curieux, mais si on pousse à bout, c’est sûr qu’internet tout entier ou même twitter tout entier marchent comme ça. Mais aux échelles intermédiaires, ce n’est pas facile à identifier.

Maintenant, que se passe-t-il dans les communautés denses en matière d’élaboration et d’usage des outils ?

 

Scène 3 : « Je te dis que je ne peux pas perdre du temps à en gagner »
Là, il faut le dire sans hésitation, il se passe des trucs incroyables, à savoir qu’on est en train de dépasser individuellement et collectivement un blocage essentiel à l’égard de l’informatique dont la phrase qui définit cette scène était l’expression brute. Ce blocage est hérité d’une période assez brève pendant laquelle les industriels ont voulu nous vendre des objets boîtes noires qu’on amenait chez le garagiste quand elles faisaient un bruit anormal, et dont l’usage était entièrement déterminé par leurs concepteurs et leur conception. On y avait oublié les objets fabriqués par nous et les objets réparables. Et surtout, on y avait perdu la capacité réflexive sur les outils. On vivait dans la dictature de l’utile immédiat. Maintenant, nous vivons dans la tension entre le temps passé à mieux fabriquer, choisir et se servir des outils et l’investissement dans ce qu’ils nous permettent de produire et échanger. Cette tension est une négociation permanente avec nous-même. Nous avons également dépassé largement les barrières de genre (réelles ou imaginées) dans la problématisation des outils. Bref c’est génial, mais c’est un chantier sans fin pour Laurence comme pour les autres. Le vrai secret ce serait de bricoler les outils d’une façon qui en même temps bricole des produits. Je crois qu’on s’en approche.

Ca ne baigne pas toujours. Quand Laurence va se rendre compte que ses tweets et ses « interactions » sur twitter ne lui appartiennent pas, que les quelques outils qui lui permettent de les récupérer, de les stocker tous chez elle et d’en faire ensuite l’usage qui lui plait sont soumis au bon vouloir d’une société côtée en bourse qui estime que l’expérience vécue des utilisateurs (user experience) dans la lecture des tweets est un capital qui lui appartient, peut-être commencera-t-elle à regarder s’il y a des alternatives. Elle verra que le sympathique identi.ca (un service de microblogging en logiciels libres) crève de ne pouvoir concurrencer les effets de réseau qui font qu’on a intérêt à être là où tout le monde est. Elle verra que l’alternative hébergée sur des serveurs distribués de thimbl peine à conquérir une masse critique. Bref elle verra que ce n’est pas facile de reconstruire une infrastructure à grande échelle. A l’autre bout de la chaîne, celui des appareils, nous vivons une tragédie : les technologies les plus importantes de la lecture numérique sont emprisonnées dans des appareils si propriétaires qu’ils n’acceptent parfois même pas de lire les formats ouverts et imposent les DRM même aux auteurs et éditeurs qui n’en veulent pas. Pour survivre dans ce genre d’univers, nos ateliers seront en chantier permanent, et de fond en comble. Ne jamais cesser de s’en servir, mais parfois en choisissant de ne pas devenir dépendant de certains outils.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 septembre 2012
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