du livre et du pantalon

Amazon vs Hachette : choisir la voie tierce



- et si l’enjeu de fond, pour nous auteurs, était de prendre pied dans la reconfiguration actuelle du paysage d’édition pour retrouver un minimum d’indépendance, y compris économique ?

- en forme de billet de rentrée, sur livre et pantalon

- image ci-dessus : mains, Giacometti, fondation Maeght, août 2014.

 

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Pourquoi, dans ce combat de titan, l’impression que ça ne nous concerne pas, qu’on est déjà ailleurs, plus loin ? Et que cette focalisation sur Amazon grand méchant loup fantôme dissimule une absence terrible de recontextualisation des problèmes de fond ?

 

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Choses plus amont : cette imbécile décision des tribunaux US, créant un boulevard à Amazon en condamnant Apple et les éditeurs qui avaient simplement transposé pour le livre numérique la tradition de l’imprimé : l’éditeur fixe le prix, les revendeurs (iTunes, ou Nook et les autres) reversent la somme moins leur commission. Leur condamnation n’a mis à genou ni Hachette ni Apple, mais elle est une intrusion d’État dans une prérogative à l’encontre de ce qui fonde, de notre côté de l’Atlantique, la tradition commerciale. En l’occurrence, à contre-courant de ce qui serait le fondement de ce genre de jugement : barrage contre position abusive dominante d’un acteur unique. Qu’Amazon profite de ce tremplin imprévu pour une épreuve de force contre les perdants participe de la même logique : ce qu’il faut comprendre c’est pourquoi tout ça a réussi à sortir de la cuisine interne des US, laquelle ne nous concerne pas.

 

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Bilan d’étape : Amazon US garde par contrat la liberté de fixer les prix de ventes, en particulier de discounter les best-sellers, et ça rebondit par ricochet sur l’Europe, puisque nos contrats avec Amazon Europe sont sur la base prix fixé par l’éditeur (et seule contrainte : Amazon vérifiant avec ses robots qu’on ne propose pas chez autre revendeur l’eBook moins cher que chez eux), et rançon : nos eBooks sont inaccessibles depuis les USA, c’est nous les auteurs qui sommes pénalisés par ce refus de nos éditeurs de diffuser nos livres aux US, moins pour la question économique que pour la question symbolique : texte absent veut dire France = cul du monde.

 

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Argument Amazon lancé aux éditeurs, comme si ça les excusait du coup de force : vendez moins cher, vous vendrez plus et le chiffre sera plus fort en valeur absolue (il n’y a que l’argent qui compte, leçon connue). Et leçon adventice aux éditeurs, alors que ça ne les regarde pas : rien à moins de 37% pour l’auteur. Personne sauf les éditeurs, ni auteurs ni lecteurs, pour ne pas être d’accord : qu’est-ce que ça veut dire, de payer l’accès à un fichier numérique plus de 10 euros ? Avec des prix prohibitifs, les éditeurs préfèrent saborder en amont la diffusion numérique ou du moins la contenir (il y a 3 ans, c’était : « On ne veut pas développer le numérique parce que ça tuerait le poche. » Seulement aujourd’hui le poche s’effondre et il n’y a pas le numérique en compensation…). Dans l’étape actuelle de propagation de la lecture numérique et son confort, ce qui était de leur part choix stratégique contestable s’établit de fait à notre préjudice. Quoique paradoxale, la réévaluation de la part de l’auteur dans l’économie de la distribution du livre au moins est enfin mise sur la table.

 

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Vous recevez un contrat où les droits numériques sont au niveau des droits papiers. Vous dites : ah non je ne signe pas, et l’éditeur : – Mais si je vous dis 23% et pas 11% vous me les donnez, les droits numériques ? Cacophonie mille fois répétée. Quelques éditeurs (Minuit) ont eu d’emblée la clarté de proposer des droits numériques à ce niveau. Le répéter jusqu’au bassinement : le coût du numérique n’a rien à voir avec les contraintes de la distribution imprimée – et la rémunération auteur doit en tenir compte. Message clair aux auteurs, en temps où jamais, depuis 10 ans, l’État ne s’est révélé capable d’une décision législative pertinente en matière de livre numérique : gardez vos droits, séparez les contrats. La compétence, ils en disposent, mais dans le refus d’établir le numérique comme priorité commerciale : dès lors, à nous de considérer qu’il s’agit de 2 métiers séparés. L’équation de base : 1/3 auteur, 1/3 éditeur, 1/3 distributeur c’est ce que proposent les acteurs purement numériques, on n’en démordra pas. Et prière à l’État de rester à côté de ça, plus il se mêle de nos affaires moins il nous rend service.

 

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Que l’édition se soit constituée en fonction autonome est récent, et n’est pas une donnée pérenne. Séparation tardive d’avec les métiers d’imprimerie, il y a encore la « Librairie Arthème Fayard » pour affirmer fièrement le contraire. Encore plus récent, l’accaparement des bastions financiers de l’édition par les marchands d’armes, les groupes de presse, les financiers en mal de reconnaissance – vous trouverez facilement un exemple pour chaque. 1200 éditeurs recensés, 6 qui font 80% du CA global du livre, et 1000 qui en font 1% – tout va bien. Ce que l’éditeur apporte : l’élaboration collective qui permet le passage du manuscrit à la version éditée, avec une instance spécifique de création (vaut imprimé comme numérique) pour la typographie et maquette. C’est au moins 3 lectures, avec 3 intermédiaires différents (éditeur, correcteur, personne déléguée au suivi), et cette étape collective c’est comme le mixage d’un disque. En même temps, la personne qui est votre éditeur et celle qui est votre correcteur c’est en général des auteurs comme vous-même, on peut très bien effectuer cette étape à condition de mutualiser. Et pertinence évidente pour commercialisation et diffusion, mais avec deux bémols : ça ne concernera que le périmètre de plus en plus limité de ce dont il est parlé (ou pas) dans la presse littéraire, et ça ne concernera que les livres de votre propre éditeur qui, dans les trois semaines, auront déjà fait la preuve de leur potentialité commerciale. Ont-ils le choix ? Aucun procès d’intention, c’est juste que 5 livres sur les 200 qu’ils publient payeront les loyers, les dettes et les salaires et on ne peut pas leur reprocher de s’y consacrer – le jeu économique en interne était radicalement autre il y a 10 ans, en tout cas pour nous auteurs. L’enjeu de l’épreuve de force actuelle, quand elle se transpose dans l’univers français, n’est pas le poids très restreint des problématiques Amazon (qu’on peut d’ailleurs toujours contrer à service égal), mais de l’émergence d’une fracture dont le système éditorial sait qu’il ne ressortira pas sans mutation intérieure.

 

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Garder toujours en tête un parallèle avec la musique. Et d’abord que, quel qu’ait été le cataclysme de production et diffusion, la musique s’invente et se joue quand même. Les moyens d’enregistrement, de mixage et élaboration du master sont accessibles (depuis bientôt 40 ans, studio mobile des Stones et The Basement Tapes de Dylan, historiquement). Cela n’empêche pas le passage par des studios historiques d’excellence. Mais la vente du produit matériel (CD, avec noyau dur la niche du vinyle) c’est peanuts. La diffusion a basculé dans un univers de profusion, iTunes et Spotify reversent des millions aux musicos, mais chaque musico individuellement ne reçoit quasi rien. En même temps, notre écoute est démultipliée, bien plus sélective, exploratoire, on s’en fiche des critiques et autres intermédiaires, on s’en fiche des radios. Ce qui compte, c’est le lien direct avec les musicos, par Facebook notamment, les associations via les métadonnées (Spotify très fort pour les proposer, et quelles découvertes on fait). Quand on découvre un nouveau groupe ou musico, on l’explore via YouTube, on découvre des concerts entiers, et la valeur ajoutée qu’on donne en retour – auditeur anonyme – permet au groupe ou musico d’obtenir de meilleures prestations live, ou résidences, ou masterclass, qui le feront vivre mieux que les disques. Est-ce que c’est un modèle pour le livre ? On peut se dire qu’il vaudrait mieux ne pas. Est-ce qu’on a le choix ? Plutôt se dire que c’est déjà embrayé comme ça, et ça nous aidera à se défendre.

 

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Y a-t-il des modèles équivalents viables pour le livre ? Les éditeurs ont dit non, et bloqué toute émergence. À jouer la digue au lieu de l’écluse, il y a le risque qu’à un moment ça casse. Ainsi l’accès du livre numérique depuis les bibliothèques : les rapaces élaborent des usines à gaz avec prêt « chronodégradable » (pour livres dégradés ?) et licence à l’unité, comme si ça voulait dire quelque chose pour l’accès à un fichier ? Sinon au profit de quelque opérateur téléphonique qui voudrait faire croire qu’il s’intéresse à la littérature, et plus étrangement de quelques opportunistes pionniers du numérique, laissant les idées de côté s’ils y voient ultime trappe pour briser le plafond de verre leur industrie à la peine. Les bibliothécaires rouscaillent mais sous la contrainte de hiérarchies territoriales ou institutionnelles qui font que le modèle usine à gaz passe quand même, bouffe des millions de subventions mortes et bénéficie de l’appui de tous les lobbies. Quelle logique basée sur un contrôle limitatif de l’offre pourrait être autre chose que transitoire ? Et pendant ce temps, comme ils sont les seuls à le proposer, Amazon rafle tranquillement la mise avec l’inévitable, le prêt, l’abonnement, en gros faire sur support numérique la même chose qu’on faisait il y a 20 ans en passant 2 heures assis par terre à bouquiner dans le fond des rayons Fnac. On écoute la musique forfaitairement, on se recrée ses sources d’information via bouquets de sites presse, évidemment qu’on est prêt à lire comme ça aussi : la lecture selon accès forfaitaire, et non pas transfert de fichier selon le modèle du transfert de l’objet imprimé, semble de plus en plus inhérent à l’outil numérique lui-même. En ce sens, ce que déplace la lecture sur livre numérique, c’est qu’elle n’est pas un terminal comme son équivalent sur livre imprimé, mais une des médiations vers l’auteur considéré comme organique avec son oeuvre – ce qui préexiste à l’apparition du numérique –, et comme en musique détermine l’existence de l’auteur via modes complémentaires de rémunération, non principalement lié à l’objet lu, fichier, stream ou imprimé. C’est probablement fichu pour ceux qui voudraient devenir les « Spotify du livre » : le texte irrigue le web comme son état naturel et cette profusion échappe irréversiblement à l’espace marchand – reste que les formes numériques de cabinet de lecture tendent à remplacer nativement les formes basées sur implémentation individuelle d’objets, fichiers ou imprimés.

 

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Symétrique donc pour le dialogue livre numérique et livre imprimé. Évidemment qu’on en est là : quand on s’est habitué à lire numérique, on n’a plus envie de revenir en arrière. Accès à sa bibliothèque personnelle depuis l’ensemble de ses machines (mon iPhone, mon ordi, ma liseuse), puissance de recherche dans l’oeuvre via moteur de recherche, confort visuel pour la lecture en train ou en pleine nuit. Rien de plus facile que transférer le modèle musical, vous achetez le CD, vous avez le code pour télécharger le mp3. Alors l’État, au lieu d’aider ceux qui créent et pensent numérique, met tous ses juristocrates sur le mastic pour dire qu’une vente couplée numérique/papier c’est illégal. Hachette crée à Maurepas un magnifique outil d’impression POD, le livre commandé l’après-midi est imprimé le lendemain matin et envoyé au libraire l’après-midi (ils sont cool, ils n’envoient pas directement au client). Mais même dans l’intérieur du groupe Hachette aucune maison à en profiter pour lancer vente couplée. Du côté américain, c’est en place : vous souhaitez lire un livre qui n’existe pas en version numérique, passez par AbeBooks (filiale Amazon) et le lendemain votre livre est imprimé par Muse en Allemagne et vous le recevez 2 jours plus tard à la maison – la différence POD et impression traditionnelle est terminée quant à l’objet (vous lisez des tas de POD sans le savoir, c’est les mêmes machines, sauf que pour le POD l’informatique derrière permet le passage en continu d’un titre à un autre). Et là encore, puisqu’à part Hachette personne ne s’est attelé à l’évidence, Amazon tranquille tout seul pour dire aux auteurs : ce que vous déposez chez nous en numérique, voici l’outil pour que l’acheteur l’ait par retour en numérique + papier, sans pré-requis technique insurmontable pour l’auteur et avec une rémunération conséquente.

 

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Ayons toujours à l’idée que dans la multiplication de tout ce bruit de fond avec bashing Amazon, c’est le contexte qui est noyé. Voir ce que développé dans précédent billet Réflexions sur l’économie du livre : la reconfiguration interne de la production éditoriale autour de quelques ouvrages main stream et la catastrophe généralisée pour le reste des auteurs. La rationalisation des librairies en économie funambule qui ne peut qu’amplifier cette reconfiguration. La place de plus en plus congrue de la librairie de création dans l’économie générale du livre. L’effet inverse de la loi Lang : les grandes centrales d’achat obtenant des remises bien plus considérables que les libraires sur un panel d’environ 500 titres qui créent, dans le cadre du prix unique, une plus-value considérable et renforcent lien et pression éditeurs-grandes centrales d’achat pour réorganiser l’économie de l’industrie du livre sur ce panel dérisoirement triste, renforcé par l’inusable comédie des prix littéraires.

 

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Ayons toujours à l’idée que tout est biaisé par deux chantiers inaboutis qui faussent tout :

- 1, en France (mais en France seulement, que ce soit en Europe ou aux US/CA), le contrat d’édition est historiquement constitué en exception au droit commercial – durée limitée à dix ans –, et est aligné sur la durée de la propriété intellectuelle. Législation qui, à sa naissance, a créé autrefois un champ favorable pour le développement d’une industrie du livre venant en appui de l’économie individuelle des auteurs. Mais aujourd’hui qui nous enferme (je répète : France seulement) dans une dépossession caduque, la mort de nos livres tant que l’éditeur en garde une vingtaine dans ses stocks. La conséquence aujourd’hui c’est que nous sommes prisonniers d’un système d’édition qui a complètement transformé son mode de fonctionnement, mais nous interdit de retrouver les droits sur notre travail et de renégocier nos titres. Non seulement nous devons garder nos droits numériques, mais il nous est de plus en plus vital (ce qu’imposent les agents littéraires, pour les auteurs qui ont les moyens d’en avoir – eux il y a longtemps qu’ils ont compris) de limiter à 10 ans, tacitement reconductibles par accord mutuel, les contrats d’édition que nous signons. La revendication de récupérer nos droits si un livre est vendu à moins de 50 exemplaires par an reprend aussi actualité : mieux vaut le mettre nous-mêmes en POD, ou chez Amazon qui au moins est efficace, et le promouvoir nous-mêmes via notre site perso, ou ce qui se passe d’étonnant sur Facebook dans nos partages et nos élections.

- 2, l’aberration que constitue la rémunération de l’auteur dans l’économie globale du livre. 40% à distribution et libraire, disons 10% pour la fab, 20% pour l’éditeur et 10% pour l’auteur. Encore plus démoralisant pour le poche : 5% sur un livre à 5 euros, ça veut dire que l’auteur est littéralement sorti de l’économie du livre. La « chaîne du livre », depuis une dizaine d’années, n’est plus une économie solidaire. Alors qu’ils ne s’étonnent pas que nous préférions nous occuper de nos ventes numériques nous-mêmes. Voir comment le fait de pouvoir renégocier ses droits tous les 5 ans, ou à l’épuisement d’un tirage de 2500, a permis qu’éclose La Comédie humaine. Là encore, avec la rémunération proposée dans le cadre de distribution passive (sur requête spécifique du client, sans action préalable de l’éditeur ou du libraire, comme c’est le cas pour l’essentiel de nos bouquins 2 mois après parution, sans parler des anciens titres), boulevard pour Amazon.

 

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Une possibilité de faire évoluer de l’intérieur le système actuel de distribution du livre ? Oh que oui. Mais depuis 15 ans que je regarde ça d’un peu près, c’est camouflet sur camouflet. Vous avez vu qu’ils aient été capables de remettre en cause un truc aussi nocif et obsolète que les « offices » pour trésorerie des éditeurs sur le dos des libraires ? Non. Pour le reste, pareil. Vendre du livre au temps du numérique, imprimé ou eBook, c’est une question de big data : les mêmes moteurs de recommandation que pour la musique. Mais système fossile, avec Electre, Dilicom et au moins 3 autres centrales de metadata chacune cloisonnant en parallèle ses propres bases pour se tirer la nique. Résultat, la seule métadonnée accessible par exemple pour un de nos plus grands éditeurs avec un catalogue hautement diversifié ce sera « littérature générale ». Là encore, ils préfèrent crever debout : et nous devrions ne rien dire ? Réponse des éditeurs : – Ça durera bien encore 10 ans. Merci.

 

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Remettre encore et encore dans le contexte. Regardez les universités et centres de recherche, pour les maths, la physique, la biologie, et même les sciences humaines. Et maintenant, allez voir les mandarins des facs de Lettres. Il se passe quoi, côté numérique ? Et les criminels, on vous dit, c’est nous les auteurs qui nous servons du web (remarque ils lisent nos sites comme ils lisent des trucs interdits dans les chiottes : en cachette). Une nouvelle génération d’universitaire arrive, des dizaines de masters et thèses prennent au sérieux notre travail web : mais il y a un sacré ménage à faire. Malheureusement, côté universitaire US c’est à peu près aussi triste. Regardez aussi la presse : tous à parler de la même chose, et tellement tétanisé par leur propre érosion que la littérature c’est juste une sorte de jeux olympiques saisonnier, champ de course avec casaque. Création web ? Ah non surtout pas. Du bricolage, de la seconde zone. On en est encore à gémir sur le web bouc-émissaire de tous les maux de la lecture – seulement voilà, c’est l’autre côté de la lecture qui ne nous intéresse plus tellement. Montaigne tellement plus passionnant sur le Kindle. Les blogs tellement plus radicalement littérature que tout ce qui sera au pilon de la rentrée littéraire dans 2 mois. Étudiants de lettres, métiers de l’édition etc, ça vous appartient : si vos profs ou départements de facs sont absents des réseaux et du web, ça veut dire qu’ils sont absents de la réflexion intellectuelle, absents du travail collectif, absents de ce qui se renouvelle en profondeur dans la culture de l’écrit – ils ne vous enseignent pas, faites-le leur savoir : ils ont assez les chochottes pour en avoir conscience, c’est à vous de faire bouger.

 

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Des années qu’on alerte. Que maîtriser l’informatique ce n’est pas plus une question de technique que savoir faire fonctionner une cafetière électrique. La question de l’autonomie numérique, c’est une question de culture numérique : savoir ce qu’est un css, du xml, savoir pourquoi une page traitement de texte, une page imprimée et une page web c’est la même chose ce n’est pas sorcier, à condition de l’apprendre – l’Éduc Nat depuis 2 ans s’y met lourdement, ça n’a pas encore rejoint les facs ni les métiers du livre. Parmi les Centres régionaux du livre lesquels ont proposé ce minimum (j’en connais 2 ou 3 seulement), hors « journée d’étude » avec table ronde pour la bonne conscience, des stages aux auteurs pour disposer de ces outils, combien ont soutenu matériellement (ce que s’est toujours refusé à faire le CNL) la création, l’édition et la propulsion numérique de littérature sur leur territoire ? Est-ce que c’est trop tard ? Non, puisque des dizaines et dizaines de nouveaux auteurs arrivent au métier par cette porte du web, et le paysage change – oui, parce que combien de copains ou de festivals ou structures à nous avoir regardé sans bouger d’un pouce, et là pour eux le ticket d’entrée est nettement plus cher : désolé, mais les places acquises ne deviennent pas automatiquement des places assises. Disons aussi que cette politique de plus indéfendable des institutions du livre comme renflouement illimité de ce qui irréversiblement s’érode a eu un avantage : on apprend à être indépendant et se débrouiller seuls, y compris (micro-)économiquement, on est devenu américain malgré soi.

 

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Ce qui amène à un autre niveau de question. Comment lisons-nous, que lisons-nous ? Pour les infos, pour les savoirs, pour déployer concrètement notre relation au monde : oui, le web est notre médiation langage au monde, et la littérature, qui est la part réflexive de cette médiation, inclut le web dans son champ. Comme toutes les autres disciplines et le concept d’e-inclusion, il n’y a plus besoin d’un concept de littérature numérique. On exerce la littérature sans autre qualificatif, comme depuis son origine orale ou dans toutes les étapes de l’écrit, depuis cette médiation du mental au monde par le langage qui interroge cette relation, et se met au travail dans cette relation en même temps qu’il la renouvelle. Pas besoin d’être expert web pour cela : l’an dernier, le Ormuz de Jean Rolin, chez POL l’an dernier, incluait dans sa narration (y compris avec les URL en notes de bas de page, ô misère) des déplis de Google Earth sur le mouvement temporel de porte-avions américains dans le Golfe Persique ou des pistes YouTube d’opérations pirates dans le détroit à même le récit. Il n’y a pas de spécificité web de la littérature, elle se déploie indifféremment de ses supports : il se trouve que le web est désormais le support le plus proche de là-même où elle s’écrit et à la fois un des éléments du monde réel qu’elle nomme, décrypte et renverse. Le paradoxe que nous dénonçons, c’est la contraction hostile de lobbys de l’ancien monde, affrontant les marques d’une érosion irréversible (mais liée à l’évolution des pratiques urbaines et de la désaffection des centre-villes, à l’évolution de notre rapport à l’image, à la rupture dans l’évolution des usages privés de l’écrit, dont toujours a découlé le narratif : les usages privés de l’écrit sont numériques), qui nous assigne une place en dehors de sa reconduction. On n’a jamais cessé ici depuis 10 ans d’inciter édition et librairie à penser des modes de transition plutôt que constituer une coquille étanche de résistance : les lobbys ont fait un autre choix. Il n’est plus sûr que ces modes de transition sans rupture soient possibles, un autre monde de métiers s’organise. Les micro-modèles économiques qui assurent à nos sites et nos démarches leur indépendance se généralisent – sauf qu’ils ne sont pas transposables à grande échelle, et dépendent et s’inventent chaque fois selon la configuration précise d’une oeuvre individuelle. Dans l’affrontement des géants, il y aurait comme première donnée celle-ci : en grande partie, il ne nous concerne pas.

 

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Est-ce que tout cela je le sais avec certitude pour moi-même ? Non. Né par le livre, avec 30 ans de pratique éditoriale du livre et 15 du numérique, mon imaginaire comme ma table de travail restent modelée par les formes de cet univers, et – père de famille ou enseignant en école d’arts – je suis bien à même de mesurer ce que le saut générationnel change à ce modèle. En quoi j’ai évolué ? Je reconduis sur mon ordi, compagnon de plus en plus organique, le modèle traditionnel du travail d’écrivain entre les notes de lecture, la correspondance et les cercles d’amis, le journal réflexif et ce qui naît de formes littéraires autonomes (pour cela que j’ai Lovecraft sur mon chemin : parfaite modélisation de cet univers par strates dans l’écriture pré-web, dans le vocabulaire du moderne). Naissent par le site des formes qui lui sont consubstantielles, émergent des pratiques collectives d’écriture, mais rien de tout cela n’était déjà absent de l’univers précédent. La mutation intérieure est plutôt celle-ci : le site tend à devenir l’oeuvre unique, et j’ose même l’appeler mon livre, au singulier. Ce qui s’en rend autonome, mais y reste organisé numériquement depuis sa naissance d’écriture, je suis heureux de l’insérer dans un dialogue où l’édition traditionnelle a sa place, notamment avec le Seuil, et l’idée qu’au moins ensemble on expérimente. Mais les copains qui n’ont pas fait la démarche d’un site indépendant pour leur atelier – la table d’écriture considérée comme l’atelier du peintre –, dans la multiplicité et pluralité du travail au quotidien ? Est-ce que chaque auteur, dans ce qu’on appelait autrefois ses tiroirs n’a pas de quoi expérimenter séparément, tenter l’aventure sur Amazon KDP avec tel texte, garder celui-ci pour son éditeur, signaler à son éditeur qu’il souhaite pour l’instant conserver les droits numériques… Depuis combien de décennies ne vivons-nous pas uniquement de nos droits d’auteurs – si jamais ça a été le cas pour quiconque : on s’en aperçoit plus âprement, parce que la radio nationale a démissionné de ses tâches d’accueil et de création, que la production télévisuelle a liquidé les interstices où on la rencontrait. Mais notre laboratoire a toujours été pluriel. Et ce laboratoire désormais c’est en direct sur le web, y compris pour l’audio et la vidéo. Qu’est-ce qui vous empêche d’aller vous faire les griffes – ce sont des machines qui, parce qu’irréversibles, appellent au nom même de notre résistance et de notre liberté à être explorées de l’intérieur.

 

16 bis

J’en arrive à ce corollaire à valeur d’alerte : c’est en vous installant vous-même sur le web que vous rendrez service à votre éditeur. Prenez une des plus excellentissimes maisons au présent, y compris avec l’étonnante chaîne YouTube de Jean-Paul Hirsch qui est une oeuvre à elle seule : les 40 ans d’aventure de POL – pour tout ce qui est du numérique et de la distribution, chasse gardée de leur propriétaire, les épiciers Gallimard. La bipolarisation entre auteurs best-sellers d’un côté (ça n’enlève rien à l’oeuvre de ceux qui ont cette chance de vendre) et la marginalisation accélérée de celles et ceux à qui la publication POL conférait, il y a 10 ans encore, un statut symbolique décisif, a de fait rejoint même un havre comme POL (mais ATTENTION : si je me permets d’en parler, c’est qu’au moins ces considérations n’interviennent pas, de toute évidence, sur la cohérence des choix éditoriaux de cet éditeur de référence pour le contemporain). On peut tous trouver en 1 seconde un titre de livre publié il y a moins d’un an chez Minuit, mais combien d’entre nous pour en nommer trois ? L’éditeur ne peut plus être le médiateur privilégié de l’auteur : si nous le prenons en charge, il peut par contre l’amplifier. La question s’est déplacée à un autre étage, qui signe en partie la mort lente de la presse dite littéraire et explique son boycott délibéré de la création web : le web n’est pas un outil de médiation, mais induit cette médiation de là où il est en tant que tel lieu de création, et d’accès novateur au partage de cette création. Encore faut-il s’y mettre, et pour ceux qui souhaitent s’en dispenser, tout va bien, à vous de mesurer le risque, et maudire tant que voudrez de la triste évolution du monde des lettres.

 

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Encore en restant sur ce qui me concerne : la notion de droits d’auteur a évidemment eu un rôle positif et nécessaire dans l’histoire de notre littérature, voir ce qui a mené à la création au temps de Balzac et Hugo de la SGDL, bien avant la coquille corporatiste fossile qui en survit, mais considérée – force de l’argent oblige, et pas mieux pour la SACD – comme représentant les auteurs en général : non, désolé. Dans cette économie différée, où les concepts de profusion et d’accès ouvert sont des données désormais irréversibles, c’est paradoxalement en nous saisissant du paradigme économique qu’on peut, nous les auteurs, commencer à penser notre éventuelle survie dans un univers de publication intellectuellement et esthétiquement fort. « Le livre n’est pas une marchandise comme les autres », disent ceux qui chantent la messe (la commission numérique du SNE dirigée par Gallimard puis Editis puis Gallimard puis Editis, et qui vous trouvez à la commission numérique d’appropriation des fonds publics du CNL, présidée par Flammarion filiale Gallimard : les mêmes – les autres éditeurs ont bien de la complaisance). C’est juste d’un côté du verrou qu’on dit ça. Oui, il est paradoxalement de notre dignité d’auteurs que le livre, dans notre relation à nos éditeurs, redevienne une marchandise comme les autres : on ne demande pas à notre travail d’écriture de nous sortir de la précarité, justement, l’écriture est ce qui nous sauve intérieurement de notre précarité, insolence à la fois première et ultime, Cervantès a donné la leçon. Mais inventer d’autres modèles. Dans les salons du livre, combien de gens qui vous disent : – J’ai lu tel ou tel de vos livres… Pour ce qui me concerne, et pour le numérique, je propose un concept hors du modèle des droits d’auteur : sur ce site que vous lisez, un passage sur l’espace téléchargementet vous avez accès, après modique ticket unique, à la totalité de mon travail numérique. Fiable ou pas, vaut pour tout le monde ou pas ? J’en sais rien. Lancé en 2001 remue.net, quitté en 2005, lancé en 2008 publie.net et passé le relais en début d’année, proposé il y a 1 an un système d’abonnement mutualisé entre blogs littéraires avec péréquation des ressources collectées, pour solidifier vrai développement et armature, n’ai pas été suivi donc là j’essaye pour moi, mais l’impression d’être redevenu un vivant.

 

17 bis

Question à chaque auteur : combien et lesquels de vos livres sont actuellement et physiquement disponibles en rayon dans combien de librairies et lesquelles… Rappelez-vous du temps qu’on allait dans les grosses Fnac parce qu’on avait l’assurance de plus ou moins tout y trouver. C’est cette question-là qui remet les pendules à l’heure. Nous sommes chacun de nous comptables de la présence physique de notre oeuvre – personne de fait qui l’assure désormais à notre place. Concept qui bascule avec la disponibilité numérique et la possibilité de vente couplée numérique/papier via le Print On Demand (POD). Les principales mutations sont encore à venir, mais tout est en place pour les 2 ans qui viennent.

 

17 ter

Ce qui amène au pantalon, si cher à Beckett. Si à la rentrée d’automne vous n’avez pas de quoi vous payer un pantalon neuf, vous allez certainement vous interroger sur lesquels de ces livres qui font un foin terrible vous allez acheter (ah si, au moins, le tome 2 des Écrits de Tarkos chez POL, décidément mon magasin principal)… Mon problème ce n’est pas un désamour dans l’envie d’acheter des livres, c’est juste de me présenter devant mes étudiants avec un pantalon correct. Dans la terrifique situation économique avec effondrement de toutes les niches culturelles qui assuraient la régulation de notre existence d’auteurs, comment l’écroulement de la diffusion des biens culturels hors main stream ne découlerait pas de la situation d’urgence multipliée à échelle de tout un pays, quand bien même vous travaillez comme un perdu ? L’enjeu essentiel d’une recontextualisation, c’est que notre rapport à la consommation culturelle ne peut pas être séparé de la précarisation globale dans l’exercice d’un métier qui, ces dernières décennies, autorisait une sorte de micro-écosystème autour de l’édition assurant non la matérielle (encore que) mais la validation symbolique, ni la consommation culturelle devenue à elle-même sa propre finalité dans cet écosystème de validation symbolique, et tout simplement que dans un système où les riches sont de plus en plus riches et le reste de la population soumis à bipolarisation de plus en plus radicales, le problème de la vente des livres ce n’est pas Amazon c’est nos fins de mois. Équation dite du pantalon.

 

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Et on arrive à la fin du parcours, sur une autre question, qui peut-être est la seule. Dans cet affrontement de géants qui se dessine côté monde US, les signes de panique ne viennent que d’un axiome : ce qui est touché, c’est aussi le récit qui fonde la part symbolique de l’industrie du livre. La clé d’Amazon, en se proclamant prêt à accueillir les auteurs qui souhaitent négocier directement de leur travail, avec un taux de rémunération à 70% sur KDP (un peu moins si, au lieu de leur assurer l’exclusivité, vous passez par un distributeur comme Immateriel.fr, qui assure votre présence sur toutes les plateformes), et réglé trimestriellement – ce qu’aucun de nos éditeurs n’a jamais réussi à nous proposer. Chez eux, il suffit de votre fichier traitement de texte un minimum structuré, pour les textes dont vous n’avez pas signé d’avenant numérique, et vous pourrez vous faire au moins une idée. Amazon par exemple propose à tous les auteurs le contrôle de votre fiche personnelle, avec bio, photo, adresse du site : 1, s’en occuper et la tenir à jour, 2, et les autres plateformes, y compris sites d’éditeurs, vous en êtes où là-dessus ? Et, de notre côté, témoigner de résistance ou d’un agir, au sens esthétique et politique, suppose qu’on ait des outils en état et pas des hébergements gracieux de blogs ou des écrans pollués par de la pub qui les rend illisibles, un service d’hébergement web multi-accès et le matos derrière, les logiciels qui vont avec etc. Le miroir trompeur d’Amazon (mais Microsoft et Apple l’ont tenté aussi), c’est de proposer des outils en ligne (enjeu actuel : ceux qui permettent la diffusion livre numérique ou le passage normalisé au POD pour la vente couplée numérique/papier) accessibles via saut technique minimum, mais qui vous enferment dans un système propriétaire. Sauf qu’on peut toujours détourner ça de l’intérieur. Et sauf que l’irréductible est de notre côté : la pertinence des formes et récits que nous inventons, et la base de médiation que nous leur assurons via une activité réseau pas bien différente de ce qui se passait autrefois via la correspondance. Une pétition anti-Amazon signée par tant de centaines d’auteurs va probablement émerger pour donner bonne conscience à la corporation, les rouages souterrains continueront de ronger et rogner, comme cette montre à 40 millions de dollars enterrée par Jeff Bezos sous le désert d’Arizona pour donner encore l’heure dans 10 000 ans : j’ai toujours défendu l’idée qu’en temps de transition (il n’y en a jamais eu que 5 ou 6 majeures dans toute l’histoire de l’écrit, mais chacune irréversible) la seule ligne de conduite c’était se battre sur les contenus et l’excellence du service – les outils de recommandation existent et se renouvellent en permanence, mais qui d’autre qu’Amazon s’en sert ? On ne fait pas barrage à une telle transition en s’arc-boutant contre la porte : voir cette récente loi dite « anti-Amazon » sur les frais de port et qui du jour au lendemain n’a pénalisé que les libraires indépendants disposant d’un service de vente en ligne, comme s’ils avaient besoin de ça.

 

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Retour sur ce qu’on a parcouru dans ce billet : expérimenter, passer outre à l’obstacle technique. Spip, Wordpress, epubs, logiciels, on peut s’entraider, et il naît toute une galaxie d’acteurs neufs qui peuvent aider (voir les sites mis à la disposition des auteurs ou assoces, modélisés selon le projet de chacun par rature.net, qu’on recommande hautement). Savoir seulement que désormais plus rien n’est pareil : historiciser avec plus de précision les anciens modèles économiques avant de trop pleurer sur leur disparition, rester lié de près à ce qui se passe pour la musique (profusion, libre accès, recommandation, et circuits de rémunération qui en tirent leur validité, mais avant tout implication directe de l’artiste dans l’ensemble de ces processus, en y restant créateur et non pas médiateur) n’est plus contournable dans les usages de lecture.

 

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La question en bout de parcours c’est donc uniquement celle-ci : cette pertinence des formes et des récits, quand elle naît depuis notre familiarité des outils numériques, est-elle encore compatible avec l’industrie du livre et sa distribution, ou bien sa distribution et ses formes matérielles (bulles closes transportables dans le web, et éventuellement commercialisables, comme l’explosion du webdoc) ne nous mène-t-elle pas à garder en avant la forme web elle-même de ce que nous écrivons ? Et c’est bien là aussi que nous échappons à la fausse alternative du combat des géants, et ouvrons notre voie tierce : ce printemps et cet été, via le bras de fer Amazon vs Hachette, une faille monstrueuse s’est faite jour dans le vieux monde – mais elle pourrait bien signer tout d’abord notre première vraie indépendance d’auteurs, si fragile et funambule que ça s’annonce.


responsable publication françois bon © Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 août 2014
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