YouTube | de la vidéo virale comme invention & écriture

l’impression d’assister à quelque chose qui rappelle l’éclosion blog d’il y a 10 ans


Ça ne s’est pas passé d’un coup de baguette magique, ça fait 12 ans que j’accompagne ce site de photos numériques, et l’ergonomie blog semblait toucher à ses limites : mes 36 ronds-points de la saison 1, l’accumulation de photos ne passait qu’en mode vertical, alors qu’une vidéo de 5 à 6 minutes accepte facilement 30 ou 40 plans – et là ça me fait bientôt 5 mois de vidéo-journal, ça change quoi ?

L’an dernier, lectures à la lampe de poche dans la nuit d’hôtel hebdo à Cergy ou les après-midis ronds-points, la vidéo est progressivement devenue une pratique régulière, mais je faisais ça à la brutale, sans logiciel de montage, alors qu’il n’y avait pas de quoi techniquement en faire une montagne, iMovie d’abord et Final Cut maintenant mais rupture quand même : dès accepté l’idée de montage, j’ai eu l’impression d’avoir devant moi un logiciel d’écriture. Ajouter que l’arrivée de la fibre dans ma rue a bien aidé, gommant les heures d’attente. On avait dû me le dire 50 fois avant, mais on ne peut découvrir tous ces trucs Internet que tout seul (quelque chose comme Zola photographe ?).

C’est aussi la découverte de l’étonnant Casey Neistat, qui se définit comme raconteur d’histoires, et dont le « VLOG » quotidien est une mine d’idées concernant plans, prises, appareils, et surtout de relation de soi-même au contexte qui est un vocabulaire en soi. Voyez-le sur cet exercice pourtant bien conventionnel du voyage en avion. Et toute une suite de figures annexes, dépouiller le courrier (mail time), séance hebdo de questions réponses en direct (Q&A), confrontation à deux vlogueurs, vidéos faites en commun, aménagement d’une pièce atelier devenue scénarisation du VLOG avec ses outils, sa fenêtre, sa table à filmer, complexité des dispositifs (prises de vue cinétiques sur son skate, utilisation simultanée quasi permanente de 3 appareils), statut de l’adresse au spectateur-acteur (ou, popularité aidant, la traversée de ceux qui se mettent sur son passage). Une autre gamme de questions par laquelle le VLOG au quotidien recoupe les anciennes problématiques de blog étant l’intersection à toujours régler de l’instance privée et de l’instance publique, chez Neistat l’instance business semblant d’ailleurs plus privée que la vie familiale (le VLOG comme médiation indirecte de sa plateforme réseau BEME). Il n’empêche que ce new yorkais, venu au VLOG par le détournement viral de ses films (sur l’encombrement des pistes cyclables, 3 minutes devenues quasi cultes) en a changé complètement les outils et les règles.

Reste que Casey ne s’intéresse pas beaucoup à la littérature (euphémisme). Question adjacente : on a affaire à un vocabulaire qui s’ébauche directement en fonction du support (YouTube et le web non pas comme médiation, mais comme « terminal », pour reprendre une expression de Casey), et a été élaboré soit par des globe-trotters pratiquant l’arpentage planète comme finalité auto-suffisante (voir FunForLouis de l’anglais Louis Cole), ou de professionnels de la vidéo (Casey Neistat encore, ou Ben Brown) : nous, les plumitifs, on est ni l’un ni l’autre.

Alors, aller dans ce grand foutoir, un de plus, parce que c’est d’époque ? Je crois que c’est plus que ça. Par exemple, regardez la chaîne de Caroline et Bernard Stiegler – l’expression directe de la pensée change l’énonciation même de la pensée. Je dirais même que la philo a un tour d’avance, ressources innombrables et denses. Mais pour nous, qui enseignons la littérature, YouTube est un outil constamment présent dans le travail, une dimension désormais organique à ce travail, malgré la pauvreté relative des ressources : cherchez donc à Julio Cortazar ou bien à Christophe Tarkos.

Sur le fond, ce qui me trouble c’est en quoi – non pas le vecteur film, j’ai pu bénéficier de quelques belles expériences, mais le portage viral de vidéos faites comme on blogue, avec les outils maison – YouTube interfère d’emblée avec l’idée même de publication, susceptible d’honorer la nature textuelle de ses objets. Sans doute pareil avec des plateformes comme Vimeo ou DailyMotion, mais c’est un autre problème : la différence de masse critique offerte par YouTube, et qui vous enferme dans Google, autorise un portage viral là où les autres plateformes supposent une quête intentionnelle. L’enfermement,un risque ? Par exemple, dans leurs combats de géants, YouTube n’intègre pas dans ses stats les vidéos consultées depuis Facebook, c’est de bonne guerre, certainement, mais moi ça ne m’aide pas.

Je tiendrai donc à jour, ici dans le site, avec les blogs littéraires, un petit repérage de ce qui bouge côté littérature dans YouTube.

Précisons de suite : si étonnants soient les BookTubers (passez saluer Margaud Liseuse), pas question pour moi de centrer la question sur le livre (d’ailleurs, en ce cas, et même si c’est de la bonne littérature populaire, l’essentiel de ce qui circule de ce côté-là c’est fantasy et autres romance), mais une réflexion et un partage sur l’écriture.

Je ne sais pas où est la frontière : ainsi, quel effort la librairie Mollat (Bordeaux, pour ceux qui ne sauraient pas) avec ses mises en place systématiques quotidiennes d’entretiens collectés dans salons et rencontres – j’avoue que cette armée de livres évoqués comme à la télé me désignerait plutôt ce à quoi je tourne le dos. Il y a besoin d’un tenseur pour renvoyer cela dans l’espace du sens : pourquoi on écrit, et le meilleur repère c’est probablement toujours Jean-Paul Hirsch, pilier de la maison P.O.L., qui attrape ses auteurs directement dans son bureau à la parution des livres, plus de 400 vidéos au compteur, et les voix de Charles Juliet, Bernard Noël, Valère Novarina, tant d’autres.

Mais je voudrais aller plus loin : là où la vidéo n’est pas témoignage d’une pratique qui lui est extérieure (l’écriture), mais directement intervention littéraire. Remplacer l’idée de la vidéo à voir par celle de la chaîne à suivre.

Au moins, qu’on soit sur la frontière : ainsi, d’interroger le lire, et non pas le produit qui s’en stabilise et diffuse.

Ainsi, hommage à Ina Mihalache, dite SolangeTeParle, qui a été la première probablement, depuis 3 ans, à avoir construit ces ponts encore risqués. Elle essaye sans cesse, abécédaire, blog quotidien, rubrique culturelle mensuelle, critique sociale (les plus virales de ses vidéos). Ainsi récemment son 7 livres 7 jours, ou ce parfait vade-mecum pour qui voudrait se lancer : 50 conseils pour YouTuber. Question adjacente : peu de chaînes équivalentes en tenue aux UK ou US. SolangeTeParle en est à 100 000 abonnements : la moindre chaîne avec ce bagage dans le monde anglophone c’est 1 500 000 ou plus de suiveurs (ceux que j’ai cités plus haut). Dans l’économie mondialisée de YouTube, eux ils en vivent et le disent, avec des formes qui sont loin d’ailleurs de se limiter aux publicités maison, mais nous on n’y arrivera pas, que ce soit clair d’emblée – pourtant, SolangeTeParle ce serait bien que.

Et c’est bien ça qui justifie d’ouvrir cette rubrique (vous m’aiderez à la tenir à jour, hein ? le meilleur moyen pour vous repérer, d’ailleurs, étant de vous inscrire dans mes propres abonnés !) – et commentaires ouverts ci-dessous, signalez-vous ce que vous avez repéré, ou la vôtre...

On est dans un terrain encore tout neuf, où chacun explore dans son coin. C’est maintenant qu’il est important de repérer les directions, les vocabulaires, et d’apprendre les uns des autres.

Des tas de questions en résultent : par exemple, l’improvisation à haute voix devant caméra peut poser des questions sociales, sans s’inscrire pour autant dans une réflexion sur la langue (tiens, par exemple, la montréalaise Lysandre Nadeau) : cette construction de discours, sur 10 ou 12 minutes, ce n’est pas plus un objet second que ce qu’André Gunthert nous aide à déchiffrer pour la photographie partagée. On n’est pas forcé de pratiquer l’exercice dans ses propres vidéos, pourtant – techniquement – parler face caméra avec la télécommande à la main, ce qui vous permet de fractionner votre discours et l’architecturer mentalement à mesure qu’on avance, c’est une pratique qu’on peut explorer de la même façon que l’histoire de la rhétorique (c’est un amoureux de Marmontel qui parle). La question du montage traverse celle du discours.

Il y a l’équivalent pour la question de la mise en scène : la vidéo, même si on travaille sur des suites de plans d’à peine 10 secondes, établit une durée. Ce qui détermine le montage, c’est en partie l’incident, l’imprévu qui dans le moment réel de tournage s’est inscrit dans ces 10 secondes (ou notre capacité à tenir l’appareil prêt lorsqu’ils peuvent survenir).

Ainsi, la fraîcheur de ces 2 expériences que j’ai récemment découvertes : une étudiante sous pseudo, Hamge (là, comment elle retourne l’apparent contresens : 1 an sans acheter de livres), et, sur le même thème, lire ça sert à rien, la Brigade du Livre menée par un Avignonnais, Michael Roch (photos ci-dessus, témoignage d’admiration !), tout aussi susceptible d’une approche critique de Bernard Weber que d’une expérience qui me tente bien moi aussi, le pur live-stream en direct. Et la Brigade en est à 11 000 abonnés...

Une autre catégorie, qui commence à s’ébrouer, ce sont les blogueurs qui s’installent progressivement sur YouTube : ainsi, en ce moment, la forte série sur l’identité menée par Léa Toto. Ou les lectures lentes proposées depuis Montpellier par Christophe Sanchez. Ou les poèmes filmés au mot à mot par Laura Vazquez. Présence encore irrégulière, mais il eût été bizarre que Pierre Ménard ne soit pas déjà dans les coulisses. Il y a aussi François Rannou, Joachim Séné, Camille Philibert, Guillaume Cingal, ou Alina Reyes.

Sur des domaines proches, l’arrivée récente de Joh Peccadille, et quelques autres piliers, comme le libraire montréalais Bruno Lalonde, avec plus de 1000 improvisations parlées dans son magasin même (et un sacré renvoyeur de balles sur Facebook !). Une mention spéciale à la Maison de la poésie de Paris (bravo Margaux, en service civique !), et bien sûr chacun de nous suit d’autres chaînes, côté sciences, côté arts.

Mais voilà, pour l’écriture, aujourd’hui, on fait bien trop vite le tour. Dans mon école de Cergy (EnsaPC), sur 230 élèves, une bonne quarantaine de sites et blogs, mais au moins une douzaine de chaînes YouTube. Ça concerne les interventions urbaines, comme les 30 ultra-brèves de ThéLait, ou des expérimentations comme celles de Giallahorn, ou Angela Jimenez. J’en signalerai d’autres à mesure. Et questions lourdes pour l’enseignant, de savoir ce qui est filmable et ne doit pas l’être, et comment le fait de filmer peut interférer avec la transmission.

Ce qui me surprend, par exemple dans le monde des YouTubers londoniens, c’est le côté incessant des croisements. Ceux qui suivent FunForLouis le savent – mais ça m’a permis de découvrir qu’un au moins de leur communauté, Dave Erasmus et ses interventions poème, fait le lien avec l’univers littérature. De la même façon que j’ai toujours respiré le web au gré d’aventures collectives, je crois que c’est ça qu’on a à mettre en place, de façon libre et horizontale, circulante, comme on l’a toujours fait.

Ça pose des tas de questions compliquées – comment organiser une chaîne, la rubriquer, à quel rythme. On échange aussi entre nous beaucoup de petits tuyaux techniques, et j’en ferai part ici. Si j’ai besoin de faire beaucoup de vidéos, c’est seulement parce que c’est pour moi le seul moyen d’apprendre.

Les vidéos qu’on rumine et celles qu’on fait comme par surprise, les trucs irratrappables au montage, les questions liées au son, la lutte anti-flou, la façon dont ça vous fait acteur du réel de façon différente de l’observation écriture, l’acceptation des autres à être filmé, la séparation travail-espace public, autant d’instances que je ne sais appréhender que rétrospectivement, la première fois que je regarde ma vidéo en tant que spectateur, une fois qu’elle est envoyée et plus modifiable – les Neistat et autres en sont quasiment à leur dixième année de pratique (remarque, mon propre compte YouTube date de 2006...).

Je veux terminer par deux questions, qui me semblent encore un étage supplémentaire :

- avec la vidéo on ne sort pas de l’écriture, on est seulement dans un espace de publication plus composite ou complexe (je n’ai même pas dit transmedia, honorez-moi !), on n’a pas affaire à un outil de plus, mais à une forme de support à la puissance du livre – mon propre objectif c’est d’arriver progressivement à une porosité qui m’autorise la fiction. Même pas possible de séparer la question du plafond de verre du livre numérique, l’impossibilité où on est de sortir de la niche confidentielle (dites, vous m’en achetez un quand même ?). D’où question plus décisive : l’écriture, sur le web, a-t-elle légitimité à conserver l’artifice technique lié à l’histoire des possibles de sa reproduction, la projection dans l’espace typo du texte seul ?

- la révolution qui a touché la photo numérique non pas avec l’arrivée des APN, mais avec l’arrivée de FlickR (lire le livre d’André Gunthert, lien ci-dessus), le monde du film ne l’a pas encore devinée dans son ombre. Des oeuvres comme celles de Robert Kramer ou Jonas Mekas, ou les Straub, devraient pourtant l’y inciter. J’ai la chance cette année d’un poste d’observation privilégié, mais j’ai une impression de château de cartes. Les formes virales, la mutation des appareils (la Black Magic et autres, sans parler des GoPro ou des caméras 360°), fait que le documentaire à venir va probablement avoir à se réinventer là, dans la diffusion web. L’invention de réel, ce qui est la tâche du documentaire de création, passe elle aussi au réticulaire et au viral : et l’univers apparemment si éloigné (une ferme quelque part dans le Nevada) des vlogueurs au quotidien pourrait bien être une des marques de la bascule à venir.

Autre raison, en ce moment qu’on a le temps d’apprendre, pour aller réfléchir à l’écriture avec nos Point & Shoot à la main...

Commentaires ouverts : vous signalez votre propre chaîne YouTube ou celles que vous aimez suivre, si elles ont rapport à écriture/littérature ?


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 novembre 2015
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