H.P. Lovecraft | La musique d’Erich Zann

où se construit l’art fantastique de Lovecraft, qui suggère tout et n’explique rien – magistral


 

• ci-dessous : La musique d’Erich Zann, une introduction, et le texte complet ;

• image haut de page : Dominique Pifarély, Argenteuil, 2007 ;

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La musique d’Erich Zann, une introduction


Il est probablement possible de comprendre Lovecraft sans se figurer Providence.

Mais le basculement dans Lovecraft s’est fait pour moi lorsque, après s’être garé downtown (nous revenions de Narragansett et remontions vers Boston), nous avons traversé à pied cette mince rivière encaissée dans des maisons noires, avant d’escalader les pentes de la vieille université, pour retrouver les chambres que Lovecraft n’a cessé d’y occuper.

C’est ce dispositif géographique qu’on retrouve de façon récurrente dans ses livres -– et principalement dans Celui qui hante la nuit. Ici il est le noeud même de la fiction -– une rue qu’on ne retrouve plus, un paysage depuis une haute fenêtre qui peut faire surgir ou disparaître la ville.

Et puis la musique. Lovecraft était-il remonté jusqu’à E.T.A. Hoffmann pour tout centrer sur le personnage d’un musicien, et ce mystère qu’est le violon, la transe qu’il sait provoquer ?

Un volet qui claque, le craquement de l’escalier la peur du vieil homme muet : le fantastique est sans accessoire, il part de la réalité la plus immédiate, et jamais il n’est aussi fort.

Dans le texte original, comme pour le Dupin de Poe, une référence à un Paris lointain : cette rue d’Auseil, le nom Blandot, ou le fait que Zann tend au narrateur un mot écrit en mauvais français ajoutent à l’énigme. Pourtant, la géographie de la ruelle est bien celle des ruelles qui, à Providence, tombent depuis la colline vers la rivière encaissée et le vieux centre.

Le violoniste de Grillparzer qui enchantait Kafka, le Gambarra de Balzac, la représentation de Don Giovanni jouxtant la chambre d’hôtel chez Hoffmann, jusqu’au Adrian Leverkühn du Doktor Faustus de Thomas Mann, lorsqu’un musicien intervient directement dans la littérature c’est d’abord la porte du fantastique qui s’ouvre – voilà le paysage que nous rejoignons avec Erich Zann.

Et puis il y a un autre mystère, qui pourrait suffire à nous faire lire ce texte de façon incantatoire, presque mystique : Lovecraft n’était guère attiré par la musique, surtout par l’apparât par lequel à Boston, concert ou opéra, elle se donne. Il exécrait le jazz, probablement pour des raisons encore moins saines. Mais, jeune, il a étudié le violon.

Et souvent, dans ses lettres, ou les témoignages qu’on a de sa conversation, lorsqu’il veut parler de la construction d’un récit, de l’effet d’hypnose que peut créer une histoire, lorsqu’il a besoin aussi de métaphores techniques, c’est au violon qu’il les prend. Alors peut-être dans ce curieux récit, face à la nuit de Providence, et dans ce mystère de la maison qu’on ne retrouve jamais, pouvons-nous aussi peut-être lire Erich Zann comme lui-même, Lovecraft, dans son art diabolique du récit, et le prix que lui, qui raconte, doit payer et que nous ne savons pas.

Sonia rapporte qu’il a dû abandonner l’instrument à cause de ses propres problèmes nerveux. Est-ce qu’ici ce ne serait pas le vrai point de départ, ce hérissement nerveux mais constamment appelant et vertigineux du jeu à l’archet ?

Bien d’autres mystères, dans ce texte admirable jusqu’à ce mort qui, à la toute fin, continue de jouer : une musique qu’on oppose à un bruit pour le tenir à distance, voilà une technique employée aujourd’hui dans certains dispositifs acoustiques les plus en pointe.

Ou le jeu narratif compliqué de ces papiers échangés, les notes prises et le récit de Zann détruit avait qu’il ait été possible au narrateur d’en prendre connaissance.

Lovecraft a publié ce récit solide comme une pierre en mars 1922 dans le National Amateur.

 

 

La musique d’Erich Zann, texte complet


J’AI ÉTUDIÉ LES PLANS de cette ville avec la plus grande rigueur, et je n’y ai pourtant jamais trouvé de rue Wreshold. Et je ne me suis pas contenté des plans et cartes récents : je sais que les noms changent. Au contraire, je me suis plongé dans toutes les sources anciennes concernant la ville, et j’ai moi-même exploré chaque quartier, quel qu’en soit le nom, qui puisse éventuellement correspondre à la rue que je connaissais sous le nom de rue Wreshold. Mais cela reste un fait humiliant : en dépit de tout ce que j’ai entrepris, pas possible de trouver ni la maison, ni la rue, ni même le lieu approximatif dans lequel, ces derniers mois de ma vie bien impécunieuse d’étudiant en métaphysique à l’université, il me fut donné d’entendre la musique d’Erich Zann.

QUE MA MÉMOIRE en soit comme fracturée, je ne m’en étonne pas ; tout au long de mon séjour rue Wreshold, ma santé physique et mentale a été lourdement affectée et je n’ai pas souvenir d’y avoir invité aucune de mes nouvelles connaissances. Mais que je ne puisse en retrouver l’endroit est singulier et me laisse perplexe ; parce que c’était à moins d’une demi-heure de marche de l’université et se signalait par des bizarreries que quiconque a vécu ici peut difficilement oublier. Et je n’ai jamais rencontré personne qui ait connu de rue Wreshold.

LA RUE WRESHOLD commençait au-dessus d’une rivière sombre, bordée par deux entrepôts aux hauts murs de brique aveugles, qu’elle enjambe par un pont solennel de pierre noire. C’était toujours obscur près de cette rivière, comme si les fumées des fabriques voisines avaient éteint à jamais le soleil. Rivière aux relents fétides que je n’ai jamais respirés autre part, et qui devraient m’aider un jour à en retrouver l’endroit, tant je serais capable de les reconnaître en un instant. Au-delà du pont, de petites ruelles pavées avec des balustrades, et là commençait la côte, d’abord progressive, puis incroyablement raide : on était rue Wreshold.

JE N’AI JAMAIS VU de rue aussi étroite et pentue que la rue Wreshold. C’était presque une falaise, interdite aux voitures, faite d’une suite de volées de marches, et finissant au bout contre un hautain mur de lierre. Des pavés irréguliers, ici des dalles de pierre, ici des pavés de bois, parfois la terre nue où survivait tristement une végétation grise. Les maisons étaient hautes, aux toits encore plus hauts, vieux et plus que vieux, et penchant follement en arrière, en avant, de côté. De temps en temps, deux maisons face à face penchaient tellement qu’elles se rejoignaient au-dessus de la rue comme une arche, retenant la lumière loin du sol et constituant littéralement, par dessus la rue, comme des ponts de maison à maison.

LES HABITANTS de la rue m’impressionnaient étrangement. D’abord j’avais pensé que c’était à cause de leur façon de rester silencieux, réticents ; plus tard m’imaginant que c’était simplement à cause de leur très vieil âge. Je ne sais pas comment j’en suis venu à vivre dans une telle rue, mais je n’étais pas moi-même quand j’emménageai ici. J’avais vécu dans tant d’endroits misérables, relégué plus loin et plus loin pour impayés, jusqu’à ce que j’arrive rue Wreshold et cette maison chancelante, tenue par le paralytique Blandot. C’était la troisième maison à partir du haut de la rue, et de loin la plus grande d’elles toutes.

MA CHAMBRE était au quatrième étage ; la seule chambre habitée là, depuis que la maison était quasi vide. La nuit de mon arrivée, je l’entendis, cette étrange musique provenant du galetas mansardé au-dessus, et le lendemain je m’en enquérais auprès de Blandot. Il me dit que c’était un vieil Allemand qui jouait de la viole, un drôle d’homme muet qui signait Erich Zann quand on lui demandait son nom, et qui jouait le soir dans l’orchestre d’un cabaret à pas cher. Ajoutant que Zann ayant exprimé le souhait de pouvoir jouer la nuit, à son retour du théâtre, et que c’était la raison du choix de cette mansarde haute et isolée, dont la fenêtre en pignon était le seul point duquel on pouvait voir, par-dessus le mur d’en face, toute la ville et le panorama au-delà.

DE CE MOMENT, j’entendis Zann tous les soirs, et malgré le fait qu’il me tenait éveillé, j’étais envoûté par le côté surnaturel de cette musique. N’en sachant que très peu sur l’art lui-même, j’étais cependant certain qu’aucune de ses harmonies n’avait de relation aux musiques que j’avais entendues jusqu’ici, j’en conclus qu’il était compositeur, et de haute originalité. Plus je l’écoutais, plus je devenais fasciné, et au bout d’une semaine je me décidai à faire sa connaissance.

UN SOIR, alors qu’il revenait de son travail, j’interceptais Zann dans l’escalier, lui dis que j’aimerais faire sa connaissance, et si possible l’écouter quand il jouerait. C’était un petit homme courbé et voûté, aux habits miteux, des yeux bleus un peu grotesques, un visage vaguement satyrique, et le crâne presque complètement chauve ; aux premiers mots que je luis dis, il sembla en colère, et effrayé. Ma gentillesse évidente, cependant, le fit fléchir ; à contrecœur, le muet me fit signe de le suivre dans l’obscur, grinçant et branlant escalier. Sa chambre, une des deux seules mansardes des combles, était côté ouest, juste en face de ce grand mur qui fermait la rue. Elle était plutôt grande, et semblait même plus grande à cause de son extraordinaire austérité et de son abandon. De mobilier, il n’avait qu’un étroit lit de fer, un broc écaillé, une table mince, une haute étagère à livres, un pupitre de fer, et trois chaises vénérables. Des partitions s’empilaient en désordre à même le plancher. Les murs étaient de planches nues, et n’avaient probablement jamais connu de plâtre ni d’enduit, tandis que la quantité de poussière et de toiles d’araignées donnaient plus l’idée d’une chambre abandonnée qu’habitée. À l’évidence, le monde de beauté d’Erich Zann résidait dans le lointain cosmos de l’imaginaire.

M’ENJOIGNANT de m’asseoir, il referma sa porte, poussa le verrou de bois et alluma une chandelle en plus de celle qu’il avait apportée. Il sortit sa viole de son étui mangé aux mites, s’installa sur la moins inconfortable des chaises. Il ne posa rien sur le pupitre, et sans me proposer de choisir, jouant de mémoire, il m’enchanta toute une heure de cadences que je n’avais jamais entendues auparavant, cadences qui devaient être les siennes. Mais en décrire l’exacte nature est impossible à qui n’est pas versé dans la musique. Un genre de fugue, avec des passages récurrents d’une qualité des plus captivantes, mais ce que je remarquai c’est la totale absence de ces notes si troublantes que j’avais entendues de ma chambre, toutes les nuits passées.

CES NOTES OBSÉDANTES, je m’en souvenais, elles avaient souvent bourdonné et sifflé imprécisément jusqu’à moi, et, quand il posa son archet je lui demandai s’il pouvait m’en interpréter aussi quelques-unes. Mais à peine je posai ma question, que le visage ridé et satirique perdit cette expression ennuyée et blasée qu’il avait eue en jouant, et sembla reprendre d’un coup ce mélange curieux de colère et de peur que j’avais remarqué tout à l’heure, en accostant le vieil homme. D’abord, j’essayai de la persuasion, traitant à la légère ce que je prenais pour des fantaisies séniles ; et j’essayai même de provoquer une réaction plus violente de mon hôte en sifflotant quelques-unes de ces cadences entendues la nuit précédente. Mais cela ne dura qu’un instant : à peine le musicien muet reconnut-il ce que je sifflais, que son visage se tordit avec une expression au-delà de toute analyse, m’appliquant soudain sa longue, froide et osseuse main droite sur la bouche, faisant taire mon imitation grossière. Et comme il le faisait, il prouva encore mieux son excentricité en lançant un regard effrayé à cette unique fenêtre close d’un rideau, comme de peur qu’un intrus — ce qui était doublement absurde, vu la hauteur et l’inaccessibilité de la mansarde au-dessus des toits adjacents, et que sa fenêtre étant le seul point, selon ce que le concierge m’en avait dit, depuis lequel on pouvait voir la ville par dessus le sommet du mur d’en face.

CE REGARD DU VIEIL HOMME me remémora la remarque de Blandot, et par pur caprice j’éprouvais le souhait de découvrir les toits au clair de lune et les lumières de la ville par delà la colline, ce vaste et vertigineux panorama que, seul de tous les occupants de la rue Wreshold, le vieux grincheux de musicien pouvait contempler. Alors je m’approchai de la fenêtre et j’allais écarter d’un coup son indescriptible rideau quand, avec une rage encore pire, le muet locataire était sur moi ; cette fois m’indiquant vertement sa porte du menton, tandis qu’il m’étranglait presque des deux mains pour m’écarter. Maintenant complètement dégoûté de la nervosité du bonhomme, je lui ordonnai de me lâcher, et lui promis de m’en aller à l’instant. Son étreinte cessa, mais sa colère ne diminuait pas. Il ne me lâchait pas, même d’une façon maintenant plus amicale, et me força à me rasseoir ; et d’une expression de bonne volonté s’assit à sa table en fouillis, se mit à écrire tout un tas de mots dans la langue laborieuse d’un étranger.

LA LETTRE QU’IL ME TENDIT enfin en appelait à la tolérance et au pardon. Zann disait qu’il était vieux, solitaire, et affecté d’étranges peurs et de désordres nerveux associés à sa musique et d’autres choses. Il avait apprécié mon écoute de sa musique, souhaitait que je revienne et cependant ne me préoccupe pas de ses excentricités. Mais ces harmonies si troublantes, il lui était interdit de les jouer à quelqu’un, il ne pouvait supporter l’idée qu’elles soient entendues par un autre. De même, il ne pouvait supporter que quoi que ce soit dans sa chambre soit touché par quelqu’un d’autre. Il avait compris, lors de notre conversation dans l’escalier, que je pouvais l’entendre jouer depuis chez moi, et me demandait instamment si je pouvais m’entendre avec Blandot pour prendre une chambre plus bas, où je n’entendrais rien de la nuit. Il pourrait, écrivait-il, me rembourser la différence de loyer.

COMME J’ÉTAIS ASSIS à déchiffrer sa langue exécrable, je me sentis plus indulgent envers le vieil homme. Il était la victime de troubles nerveux et physiques, je l’étais aussi ; et mes études métaphysiques m’avaient enseigné la sociabilité. Dans le silence, alors, vint un son très léger de la fenêtre — le volet peut-être raclait à cause du vent de la nuit, et pour quelque raison je le ressentais aussi violemment qu’Erich Zann. Aussi, dès que j’eus fini de lire, je lui rendis sa poignée de main, nous nous quittâmes amis. Dès le lendemain, Blandot me donna une chambre plus chère, mais au troisième étage, entre les appartements d’un usurier très âgé et la chambre d’une veuve bien rembourrée. Et plus personne au quatrième étage.

JE NE FUS PAS LONG à découvrir que le souhait de Zann de bénéficier de ma compagnie n’était pas aussi grand qu’il me l’avait semblé quand il tentait de me persuader de quitter mon étage. Il ne me proposa plus jamais de lui rendre visite, et quand j’essayai, il m’apparut peu à l’aise, et joua sans énergie. C’était déjà la nuit — tout le jour il dormait et n’acceptait personne. Mon amitié pour lui ne grandit pas, mais la mansarde et cette musique envoûtante semblaient exercer sur moi la même fascination opiniâtre. Plus le curieux désir de regarder à cette fenêtre par-dessus le mur, voir ce que la rue en pente ne révélait pas, et les toits de la ville tels qu’ils devaient apparaître. Une fois je grimpais à sa mansarde aux heures de théâtre, Zann absent, mais la porte était close.

CE QUE JE RÉUSSIS À FAIRE, c’est de réentendre ce jeu nocturne du vieux muet. Au début, je grimpais sur la pointe des pieds jusqu’à mon ancien étage, puis je m’enhardis à escalader les marches du vieil escalier, malgré le craquement des vieilles planches, jusqu’au pignon de sa mansarde. Là, dans le petit couloir, devant la porte barrée et le trou de serrure occulté, j’ai souvent entendu ces sons qui me remplissaient d’une terreur indéfinissable — la terreur d’une vague merveille et d’un mystère rêveur. Ce n’était pas que ces sons fussent affreux, non, ils ne l’étaient certes pas ; mais ce qu’ils entretenaient de vibrations n’appartenait à rien qu’on puisse relier sur la terre, et à certains intervalles ils atteignaient une qualité symphonique qu’on pouvait difficilement concevoir être produite par un seul interprète. Erich Zann était sans conteste un génie de pouvoir sauvage. Comme les semaines passaient, le jeu grandissait, plus sauvage encore, tandis que le vieux musicien semblait de plus en plus hagard et furtif en me croisant, à en faire pitié. Maintenant il refusait de me recevoir, et m’évitait quand on avait à se croiser dans l’escalier.

ALORS, UNE NUIT QUE J’ÉCOUTAIS à sa porte, j’entendis sa viole hurlante basculer dans un vacarme de sons chaotiques, un pandémonium qui m’aurait fait douter de mon propre état mental, non pas provenant de derrière cette porte fermée, mais comme preuve d’une horreur réelle — l’affreux cri inarticulé que seul un muet pouvait proférer, et qui grandissait par moments à la plus terrible peur ou anxiété. Je frappais et frappais à sa porte, mais n’obtins pas de réponse. Alors j’attendis dans le couloir noir, tremblant de froid et de peur, jusqu’à entendre le faible effort du musicien pour se relever du sol en s’aidant d’une chaise. Pensant qu’il reprenait difficilement conscience après une attaque où il s’était évanoui, je recommençais à frapper, criant mon nom en croyant le rassurer. J’entendis Zann aller à sa fenêtre et fermer à la fois le volet et le châssis, puis tituber jusqu’à la porte, qu’il déverrouilla en chancelant pour me faire entrer. Cette fois, son plaisir à m’avoir auprès de lui n’était pas feint, et son visage encore distordu rayonnait de confiance quand il s’agrippa à mon manteau comme un enfant s’agrippe aux jupes de sa mère.

PATHÉTIQUEMENT AGITÉ, le vieil homme me proposa une chaise tandis qu’il s’effondrait dans une autre, à côté de laquelle sa viole et l’archet étaient posés sans précaution sur le plancher. Il resta quelque temps à ne rien faire, dodelinant bizarrement de la tête, mais donnant l’impression paradoxale d’une écoute intense et terrible. Alors il sembla satisfait, et rapprochant sa chaise de la table il écrivit une brève note, me la tendit, et retourna à la table, où il se mit à écrire rapidement et sans arrêter. La note m’implorait, au nom de la pitié, et eu égard à ma propre curiosité, et puisque j’étais ici, d’attendre un compte rendu complet, dans
sa langue, de toutes les merveilles et terreurs qui l’assaillaient, et la plume du vieil homme se mit à courir.

C’ÉTAIT PEUT-ÊTRE une heure plus tard, tandis que j’attendais toujours, et que les pages que le vieux musicien accumulait s’empilaient fiévreusement, que je vis Zann réagir comme au soupçon d’un horrible choc. Il n’y avait pas à se tromper, il regardait le rideau de la fenêtre, et écoutait en frissonnant. Alors il me sembla que moi aussi j’entendais un son, que ce n’était pas un son horrible, mais plutôt un son lancinant et bas, une note musicale infiniment distante, suggérant un interprète dans une des maisons du voisinage, ou dans quelque demeure par delà le mur de lierre au-dessus duquel je n’avais jamais été capable de voir. Sur Zann, l’effet était terrible, à un point que, lâchant sa plume, il se releva soudain, attrapa sa viole, et commença à déchirer la nuit du jeu le plus fou que j’avais jamais entendu de son archet à travers la porte fermée.

CELA NE SERVIRAIT À RIEN de décrire ce que joua Erich Zann dans cette nuit de terreur. C’était plus horrible que n’importe quoi que j’aie pu auparavant entendre et simplement, à ce que je pouvais voir de l’expression de son visage, comprenant que ce qui s’exprimait maintenant ce n’était plus que la peur. Il essayait de faire taire un bruit ; d’éviter quelque chose ou de repousser quelque chose — quoi, je ne pouvais l’imaginer, mais impressionnant cela je sentais que ce l’était. Son jeu devint fantastique, délirant, hystérique, et pourtant maintenu à la pointe des qualités de ce génie suprême que je savais à disposition du vieil homme. Je reconnus l’air — c’était une vieille et sauvage danse populaire de Hongrie qu’on jouait dans les théâtres, et je me fis la réflexion que c’était la première fois que j’entendais Zann jouer l’œuvre d’un autre compositeur.

PLUS FORT ET ENCORE PLUS FORT, plus sauvage et sauvage, mêlant les hurlements et gémissements de sa viole au désespoir. Le joueur ruisselait d’une transpiration mystérieuse et trépignait comme un singe, toujours regardant en forcené le rideau de sa fenêtre. Dans ses cadences étranges je pouvais presque apercevoir de sombres satyres et bacchanales dansant et tourbillonnant à travers des abîmes de nuages, de fumées et d’éclairs. Et je pensai alors entendre une fulgurance stridente, une note tenue qui ne venait pas de la viole ; une note calme, délibérée, déterminée, moqueuse, venue de très loin depuis l’Ouest.

À CE POINT, LE VOLET commença à secouer dans le vent hurlant de la nuit, qui le fit sauter comme en réponse au jeu fou de l’intérieur. La viole hurlante de Zann arrachait d’elle-même des sons que je n’aurais jamais cru qu’une viole pouvait émettre. Le volet se détacha, secouait plus fort, et commença à taper contre la fenêtre. Alors la vitre se brisa en se fracassant sous les impacts répétés, et le vent froid se précipita, faisant vaciller les chandelles et bruire les pages que Zann avait commencé d’écrire à propos de son horrible secret. Je regardai Zann, et vis qu’il était au-delà de l’observation consciente. Ses yeux bleus protubérants et vitreux étaient aveugles, comme aveugle et mécanique son jeu effréné, orgie méconnaissable qu’aucun récit ne saurait rendre.

UNE SOUDAINE RAFALE, plus forte que les autres, fit s’envoler le manuscrit et l’emporta par la fenêtre. Je me précipitai sur les pages au désespoir, mais elles étaient parties avant que j’aie atteint le volet cassé. Alors je me souvins de mon ancien souhait de regarder à cette fenêtre, la seule fenêtre de la rue Wreshold de laquelle on pouvait voir la côte au-delà du mur d’en face, et la ville qui s’étalait au-delà. Il faisait très sombre, mais les lumières de la ville ne s’éteignent jamais, et je comptais bien les apercevoir malgré le vent et la pluie. Pourtant, quand je regardai par cette plus haute de toutes les fenêtres du pignon, regardai tandis que les chandelles vacillaient et que la viole folle hurlait avec le vent de la nuit, aucune ville qui se serait étendue plus bas, aucune lumière amicale surgie des rues bien connues, juste la noirceur de l’espace illimité ; inimaginable espace vivant de mouvement et musique, et qui ne ressemblait à rien d’autre sur terre. Et comme je me tenais là, regardant avec terreur, le vent souffla définitivement les chandelles de l’ancienne mansarde, me laissant dans cette primitive et impénétrable obscurité avec le chaos et le pandémonium devant moi, et la folie démoniaque de cette viole aboyant à la nuit derrière moi.

JE TRÉBUCHAI EN ARRIÈRE dans le noir, sans moyen d’allumer une lumière, m’écrasant contre la table, renversant une chaise, et tâtonnant pour finir vers le point où l’obscurité semblait extirper d’elle-même cette musique atroce. Me sauver, ainsi qu’Erich Zann, je pouvais au moins essayer, quoi que ce soit que les puissances m’opposent. Un moment je pensai qu’une chose froide m’effleurait et je criai, mais comment mon cri aurait pu s’entendre par dessus la hideuse viole. Tout d’un coup, hors de l’obscurité, l’archet fou me heurta et je sus que j’étais près du musicien. Je le sentis devant moi, touchai l’arrière de la chaise de Zann, trouvai ses épaules et le secouai pour le faire revenir à ses sens.

IL NE RÉAGISSAIT PAS, et toujours la viole hurlait sans relâche. J’avançai les mains jusqu’à sa tête, dont j’arrivai à faire cesser le hochement, et lui criai dans l’oreille que nous devions tous les deux échapper aux choses inconnues de la nuit. Mais il ne me répondait pas, ni ne diminuait la frénésie de son effarante musique, tandis qu’à travers toute la mansarde les bourrasques de vent semblaient danser dans la nuit et le tohu-bohu. Quand de la main je lui touchai l’oreille je frissonnai sans savoir pourquoi, sans rien savoir jusqu’à ce que je sente son visage impassible : froid comme glace, rigide, sans respiration, le visage dont les yeux vitreux scrutaient inutilement le noir. Alors, par quelque miracle, trouvant la porte et le gros verrou de bois, je plongeai d’un seul coup loin de ces yeux protubérants et fixes dans la nuit, je plongeai loin de cette morbide et maudite viole dont la furie augmentait encore.

SAUTANT, COURANT, VOLANT tout en bas de l’escalier sans fin dans la maison obscure, je me précipitai hors de sens dans l’étroite et vieille rue pentue aux maisons recourbées, dévalant les marches et les pavés jusqu’aux plus basses rues du putride canyon entre ses ces murs de brique qu’ils nommaient rivière, haletant pour traverser le grand pont noir jusqu’aux larges et saines rues et boulevards que je connaissais, entraînant avec moi toutes mes pénibles impressions. Et je me souviens qu’il n’y avait pas de vent, qu’il n’y avait pas de lune, et que toutes les lumières de la ville brillaient.

EN DÉPIT de mes plus attentives recherches et enquêtes, je n’ai jamais depuis lors pu retrouver la rue Wreshold. Mais je n’en suis pas si déçu : que ce soit pour cela, ou pour la perte dans d’invraisemblables abîmes des pages qu’il venait d’écrire, et qui seules auraient pu expliquer la musique d’Erich Zann.

 


© François Bon & Tiers Livre Éditeur, cf mentions légales & e-mail
1ère mise en ligne 13 novembre 2015 et dernière modification le 24 décembre 2025
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