enquête sur Baudelaire, 05 | « comme il faut toujours que je sois en mouvement »

matériaux pour un livre qui s’intitulerait « Tout ce qu’on ne sait pas de Baudelaire, mais fait rêver quand même »


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Comme il faut toujours que je sois en mouvement…

« Le monde de Baudelaire est un étrange sectionnement du temps où seuls de rares jours notables apparaissent : ce qui explique les fréquentes expressions telles que “si quelque soir”… » Ça, c’est Proust parlant de Baudelaire. Mais c’est Walter Benjamin qui relève et reprend à son compte ce « sectionnement du temps » pour ce qu’il appelle des « poèmes-cadres ». Il parle d’une volonté « d’interrompre le cours du monde », et retrouve ce sectionnement poussé jusqu’aux secondes dans ce qui est un des pivots des Poëmes en prose, la Chambre double : « les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées… »

C’est frappant aussi dans les lettres qu’écrit Baudelaire : non pas un continuum, mais des expériences singulières, qui deviendront longtemps résonantes et fondatrices. À échelles de durée diverses : ainsi le futur voyage aller-retour à l’île Maurice, ou ces épiphanies de l’instant dans les Tableaux parisiens : « Trébuchant sur les mots comme sur les pavés / Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés ».

Prendre au sérieux alors, dans la longue période qui s’annonce où l’enfant puis l’adolescent semble vivre et écrire comme tous les autres (Aupick et Caroline sont simplement chers papa et maman, la correspondance avec son demi-frère Alphonse et sa femme un élément solide et structurant aussi), cette lettre du 1er février 1832, deux mois avant qu’il ait ses onze ans, mais qui est la première fois où il échappe à Paris (repenser à ce qu’il généralise plus tard dans Fusées : « Ivresse religieuse des grandes villes »).

La première chose curieuse, qui se fixe et s’agrippe à la mémoire dans cette lettre, c’est ceci : on vient juste de quitter Paris – « nous relayâmes à Charenton »), et tout d’un coup l’espace s’agrandit, et il l’inscrit presque avec naïveté : « je vis un bien beau spectacle, c’était le soleil couchant ; cette couleur rougeâtre formait un contraste singulier avec les montagnes qui étaient bleues comme le pantalon le plus foncé ». On est pourtant loin encore du Morvan – mais pour le petit Parisien, c’est le pantalon qui sert de référence pour ce qu’il nomme des montagnes. C’est après que cela devient beau : « Ayant mis mon petit bonnet de soie, je me laissai aller sur le dos de la voiture, et il me sembla que toujours voyager serait une vie qui me plairait beaucoup ». Ce serait bien sûr osé que rapprocher des sommets ultérieurs, comme « Je contemple d’en haut le globe en sa rondeur / Et je n’y cherche plus l’abri d’une cahute », mais quand même : on a laissé l’enfant grimper sur le haut de la diligence, là où sont les colis et que voyagent ceux qui ne peuvent payer place entière. Il s’allonge sur le dos et regarde courir le ciel. Le globe, il en fait partie, s’y intègre à plat dos. Ce qu’on contemple vous englobe.

Plus curieux encore le passage qui précède. Il monte pour la première fois en diligence. La famille déménage à Lyon, Aupick y est déjà (on est juste après la belle insurrection des Canuts et sa triste répression). Sa phrase déraille et voilà : « de mauvaise humeur à cause des manchons, des boules d’eau, des chancelières, des chapeaux d’hommes et de femmes, des manteaux, des oreillers, des couvertures, à force, des bonnets de toutes les façon, des souliers, chaussons fourrés, bottines, paniers, confitures, haricots, pain, serviettes, énorme volaille, cuillers, fourchettes, couteaux, ciseaux, fil, aiguilles, épingles, peignes, robes, jupons, à force, bas de laine, bas de coton, corsets les uns par-dessus les autres, biscuits, pour le reste je ne puis me rappeler ». Toujours se méfier, dans ces correspondances d’un autre temps, que la maîtrise commune de la langue était tout autre. Mais soudain le narrateur de onze ans a basculé dans l’accumulation brute, par associations et assonances, avec deux fois cette expression « à force » qui veut dire (Littré) beaucoup, extrêmement. Dans les projets non réalisés des Poëmes en prose, pour L’élégie des chapeaux, Baudelaire convoquera cette fois volontairement énumération et accumulation comme état des notes préparatoires. N’empêche, dès le début de la correspondance, dans l’intensité du voyage, de Paris qu’on quitte pour longtemps, c’est par la langue que ça passe.

Enfin, dans ces deux lettres concomitantes parmi les premières qu’on ait archivées, cette expression répétée presque mot pour mot, ce qui tendrait à prouver qu’elle devait faire partie des répliques courantes et convenues de l’usage familial. Le 1er février : « moi qui suis toujours en mouvement, toujours sur un pied ou sur l’autre ». Le 3 mars, lettre suivante : « comme il faut toujours que je sois en mouvement, que je coure et que je sois sur un pied ou sur l’autre ». Alors j’aime à garder cette image pour toute la vie de Baudelaire, jusqu’à sa révolte contre la paralysie finale – qu’il soit dans cette rigidité du poète que photographient Nadar ou Carjat, d’accord. Mais à l’intérieur de lui qu’il demeure, l’enfant toujours en mouvement, sur un pied ou sur l’autre.

Accessoirement le droit, pour approcher l’œuvre d’autre façon, d’écrire une biographie qui ne passerait que par ces brèves bascules d’intensité que Proust nomme sectionnement du temps ?

« Il y a eu les yeux rouges », dira Jemis Aupick quelques semaines plus tard, quand on boucle le gamin en pension. Le mouvement va être pour longtemps mis en cage.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 août 2016
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