entamer un virage de fond concernant l’économie sociale des auteurs

à propos du grand chamboulement qui s’amorce en ce moment grâce aux auteurs BD (et ma pleine solidarité à ce mouvement)


Texte d’abord ébauché, ce samedi 12 juillet 2019, sur mon mur Facebook, mais complété et complété... cette forme devenant à peu près stable, je la transfère ici pour continuer le polissage.

Ce texte est une adresse à mes ami.e.s de la Ligue des auteurs professionnels, à la requête amicale de Samantha Bailly, mon respect renouvelé à son engagement et son action.

Ça va me valoir encore quelques amitiés côté milieu pro, tandis que la masse des auteurs bien sages qui s’écrasent, et publient leur bout de machin tous les deux ans, continueront d’avoir leurs grâces et leurs invitations, c’est pas grave, on s’habitue.

Il fait certainement meilleur temps, pour les auteurs littérature, de rester bien sagement dans la zone grise, bien loin des réseaux, bien loin de la façon justement qu’ont les BDistes de se remuer, mais c’est pas mon tempérament. Et si vous en teniez compte quand vous achetez leurs livres, en temps de surproduction robinet d’eau tiède, prix et rentrée ?

La littérature, aujourd’hui, c’est sur le web qu’elle s’invente, au moins se repère. Il est temps que les auteurs qui en acceptent la charge en aient aussi, non pas le bénéfice, mais au moins le socle d’une micro-économie artistique et culturelle désormais largement ébauchée et constituée. On en est loin.

FB


point 1 _ des contrats limités à 10 ans, et fin de l’exception au droit commercial pour l’édition


Fin XIXe siècle, sous l’égide de Hugo et Balzac, s’amorçait le mouvement qui aboutissait à un contrat d’édition basé sur une exception au droit commercial, partout limité à 10 ans renouvelables : le contrat d’édition valait dès lors pour la durée totale de la propriété intellectuelle.

Aujourd’hui, cette exception (qui ne vaut que pour la France, et pas pour l’Italie ni l’Allemagne, les US ou le Qc) se retourne contre les auteurs : des pans entiers de notre vie mis sous la coupe d’éditeurs qui n’accomplissent plus aucun geste pour leur valorisation.

Avec les auteurs BD et la Ligue des auteurs professionnels s’amorce en ce moment un mouvement de fond -– j’ai avec lui des accords et des désaccords : le slogan « sans auteur, pas de livre » me gêne, parce que la littérature aujourd’hui c’est bien au-delà du livre.

L’économie de l’auteur, c’est-à-dire ce qui nous permet, dans une précarité constamment grandissante, hors l’éventualité d’un emploi secondaire, de vivre et travailler, c’est un ensemble où les contrats d’édition ne tiennent plus, pour un bon nombre d’entre nous, qu’une place secondaire : il y a la transmission et la pratique (tout ce qu’il y aurait à gagner si l’enseignement artistique de l’écriture se développait un peu), il y a ce qu’on cherche dans l’audio et la vidéo, et pour certains d’entre nous dans le développement grandissant de nos activités web.

L’impression à la demande, qui permet l’accès direct aux outils les plus professionnels de fabrication et de diffusion de nos livres depuis nos sites, est un des vecteurs (pas le seul bien sûr, chacun invente sa configuration), et la reprise des contrats lorsqu’un livre est abandonné par l’éditeur initial c’est le premier socle, je le vérifie chaque jour, en plus dans le plaisir d’une relation directe et ouverte.

Alors cette mise au congélateur de nos travaux est aujourd’hui un des principaux verrous de notre indépendance d’auteur — il n’y aurait pas eu La Comédie Humaine si les contrats de Balzac n’avaient pas été chaque fois sur une durée précise d’exploitation ou sur un tirage précis, lui permettant de réécrire, recomposer, renégocier.

Il est urgent de mettre au premier plan de nos actions la fin de l’exception au droit commercial pour les contrats d’édition, mais de revenir à la règle des 10 ans renouvelables qui est la norme internationale.


point 2 _ 10% mini pour l’auteur sur le prix de vente du livre ça n’est pas la question, même à 15% ça ne le ferait plus : tout simplement parce qu’on « lit » autrement


Un autre point d’accord / désaccord : oui, actuellement, sur un livre à 18 €, la librairie (de plus en plus subventionnée, même s’ils vivent de la grosse cavalerie) c’est 35% du prix de vente hors TVA 5%, la distribution (vache à lait des éditeurs, avec le gâchis caricatural des « retours », voir comment c’est Volumen qu’a d’abord bradé le banquier la Martinière quand il a commencé à dépecer le Seuil) 30%, et sur les 30% restants, donc la part éditeur, il y a les 3 euros max de fab, et entre 1€40 et 1€60 brut pour l’auteur (et encore : compter ce que ça donne 4% sur des Lovecraft vendus 6€, et qu’au bout de 3 ans quand vous arrivez enfin à vous faire payer, et ce n’était pas minime quand même, comme on est bien convaincu que c’est tellement mieux de faire soi-même...).

Ajoutez que la présence moyenne d’un livre en librairie c’est 5 semaines, que 80% du CA de l’édition littérature se fait sur moins de 600 titres, la revendication d’une rémunération minimum à 10% pour l’auteur c’est certainement une mesure d’hygiène par rapport aux malfrats du métier, mais certainement totalement insuffisant pour remettre notre activité sur une base viable.

Dans un contexte qui fait que pour nous tou.te.s, auteur.e.s de littérature, les droits d’auteurs tirés des livres se sont effondrés de plus de 50% en moins de 10 ans, même si le chiffre d’affaires littérature de l’ensemble de l’édition est resté trompeusement stable, grossissement jusqu’à la caricature d’un nombre de plus en plus restreint de titres, hégémonie et normalisation internationale, recomposition de la production et des achats de droits des maisons d’édition en fonction de ce nouveau paysage — et tant mieux pour les copains qui ont pu en profiter.


point 3 _ sommes-nous capables d’organiser collectivement notre réflexion sur la nouvelle économie web, désormais l’activité principale de nombre d’entre nous ?


Alors oui, à changer de système il y a de la casse : le mot auto-édition ne sert qu’à qui ne s’en sert pas. En décidant de diffuser nous-mêmes nos livres (moi en Print On Demand, d’autres selon des formes d’impression classiques ou artisanales) on se prive de la presse littéraire et radios supposées telles, totalement inféodées aux lobbyings édition traditionnelle et tétanisées par leur érosion devant le web, plus boycott à peu près global des « salons » de plus en plus ringardisés, ou des Centres régionaux du livre de plus en plus voués (pas tous) au rôle de caisses de bienfaisance — on m’a récemment informé, dans ma propre région, qu’hors de question de travailler avec eux. Ce qu’on appelle « chaîne du livre » dans les messes bien-pensantes, sorte de réserve naturelle pour espèces diverses librairies, petite édition, auteur.e.s ne levant pas le petit doigt sur les réseaux, dans une sorte d’auto-validation plus ou moins clanique. Et la misère à qui s’est déchaîné.

Côté répartition du prix de vente, pour un livre proposé par exemple 14 €, on s’acquitte des mêmes coûts de fab, mais on le réalise sur les mêmes machines que l’édition main stream, et on choisit plus souvent qu’eux les options hautes pour la qualité (disons 2€ plancher, 3€ pour un 160 pages papier crème bouffant couv pelliculée, 4€ pour un 300p...). On défalque ensuite soit la commission diffuseur (30% en gros) soit les frais postaux (du même ordre) si c’est vente directe depuis le site, reste donc 6 € pour la structure et ça change tout, plus une formidable possibilité d’invention graphique, là où l’édition ressasse en fonction du remplissage des cartons et des non-remplacements de personnel.

Quand bien même, dans ce changement global de paradigme, on doit apprendre à fonctionner nous-mêmes comme éditeurs, SIRET, matos, et assumer nos cotisations sociales (joie d’un plancher fixe à prévoir d’environ 3 K€ annuel compta impôts greffe banque etc hors matos ordi caméra son scan, billets train, avance stock et ce que vous voulez, il y a beau temps qu’au Qc ou US ils ont appris que ça se gérait –- je ne compte pas là les cotises sociales RSI etc puisque la plupart d’entre nous on a déjà combiné la sortie de l’AGESSA et rester régime général, ô France tolérante, l’AGESSA comme Maison des artistes elles-mêmes vouées à disparaître assez vite.

Ce qui nous sauve, ce n’est pas la perspective d’un remodelage des contrats d’une édition commerciale en proie désormais au durcissement et au vertige, ni les aménagements de quelques % sur les CSG et toutes les ridicules ponctions (scandale des prélèvements au titre de la formation professionnelle, quand tout ce qui vous est proposé ici et là c’est des initiations Excel ou le genre et qu’on ne sait pas où passe la cagnotte, bureaucratie parasite des prélèvements copie privée ou prêt bibliothèque qui au bout de l’an ne nous offrent même pas le restau ou un AR TGV à Paris pour le boulot, mais font tourner des organismes type Sofia avec des centaines de personne qui nous bouffent la laine sur le dos, enfin, si y avait de la laine) -– ce qui nous sauve, aujourd’hui, littéralement, c’est la possibilité de facturation, si étrange ou terriblement petit que ça paraisse, et pas d’enthousiasme à s’y résigner, mais au moins on peut travailler : sortir du système de droits d’auteur pour l’ensemble de nos interventions, une grande partie d’entre nous a choisi, quitte à transférer sur le SIRET le max de frais téléphone voiture ordis et en mettre encore une petite couche sur la décroissance volontairement entamée pour tant d’entre nous depuis pas mal de temps, stratégie bouchon sur vagues.

Bien comprendre que ce qui fonde juridiquement la propriété intellectuelle est beaucoup plus solide et complet que ce qui régit le droit d’auteur, et c’est bien pour cela que les éditeurs tentent de se l’accaparer à notre détriment, au contraire du système anglo-saxon de copyright. Cette propriété intellectuelle vous étant assurée en tant qu’auteur, qu’il s’agisse de publication site ou blog, presse ou mag, création podcast ou audio-visuelle, lecture ou perf, les transferts d’exploitation (reprise par un éditeur commercial d’un livre que vous avez auto-publié et qui marche) peuvent se faire directement de structure à structure, comme pour un livre de poche. Les transferts de votre structure à votre compte perso s’effectuant bien sûr en toute légalité et fiscalité selon le statut choisi : celui d’auto-entrepreneur par très avantageux vu le fort taux de prélèvement (27 %), et tendant à s’effacer au profit statut EURL ou SAS, un peu plus de démarches au début mais ensuite ça roule tout seul, beaucoup plus souple et costaud que les assos 1901 qui nous ont tant rendu service. Apprendre à penser en termes de propriété intellectuelle et non plus en termes de droits d’auteur — et si vous déclarez vos « prélèvements de gérance » dans les bonnes cases fiscales (votre comptable s’en fera un plaisir, moyennant facture), plus besoin AGESSA, à vous de voir si besoin URSSAF pour vous garantir ou si vous avez autre système, tout cela se compliquant seulement si vous salariez quelqu’un pour vous aider et encore, rien d’insurmontable (me souviens du calvaire en acceptant une étudiante licence pro en contrat d’alternance et de ce que ça m’avait coûté, mais justement c’est là où il y aurait des espaces de médiation et négociation à construire) et si vous embauchez, faites-le sur facture auto-entrepreneur, c’est un débat de société mené à l’échelle d’Uber et autres mutations, mais en attendant on doit bien avancer... Dans mon cas, APE « promotion et diffusion de littérature contemporaine sur supports numériques », ça englobe aussi bien interventions universitaires (qui préfèrent de loin facture à rémun horaires et charges salaires) et l’ensemble des stages et ateliers, les contributions reçues directement via le site pour les ateliers en ligne ou les abonnements, les revenus YouTube et divers, que la partie proprement éditoriale, numérique ou POD, etc. Plus rien qui relève des droits d’auteur, mais suis-je moins auteur pour autant, sinon quand je bloque mes lundis pour les tâches admin, comme tous mes potes free-lance, quel que soit le job ? On est des artisans, et alors ? La culture, qui emploie des dizaines de milliers de personnes dans ce pays, est un métier comme un autre.

L’américanisation c’est déjà : j’ai 66 balais, je cotise à l’Agessa depuis 34 ans, si je vais effectivement toucher un peu de retraite (en gros ce qu’on nomme « seuil de pauvreté » mais qu’importe, j’ai bien vécu et la vie de mon choix, et vu ce que j’ai vendu de bouquins et donc cotisé toutes ces années, j’ose pas imaginer pour les confrères), je sais bien qu’il vaudra mieux la thésauriser, et bosser à donf dans mon petit web free-lance pendant les 10 ans à venir, pour que ces versements me servent ensuite à ne pas être à la charge de mes mômes quand je sucrerai les phraises au lieu des frases.

C’est gentil les amis casés universitaires qui nous font des remarques comme quoi Amazon c’est pas bien et YouTube un gros bazar mou : moi je suis en survie et guerre civile, pas de ma faute si en 20 ans de web on a constamment alerté et proposé d’autres ouvertures aux mondes sclérosés, voire blindés, de l’édition et de la librairie (voir « à lire dans cette rubrique » en haut de page, 77 billets depuis avril 2005), et comptez combien l’actuel et immuable directeur du livre au MCC a éclusé de ministres et enfoncé de millions d’euros d’argent public dans des gouffres comme MO3T ou ReLire qui finissaient toujours dans les mêmes poches ? J’ajoute que se mouiller un peu dans des flux par essence économiques, comme la diffusion livre numérique (qui ne cesse de progresser aussi, hein les Immats, livre en impression à la demande (voir les miens !), et ce que permet aussi YouTube c’est à mettre les mains dans le cambouis qu’on pige comment ça marche, même à échelon individuel, le transfert d’une économie droits d’auteur vers une micro-économie web multi-canaux (avec toujours ce pincement qu’on fait beaucoup mieux que les copains US, mais eux sur un bassin linguistique bien plus large, le SMIC en découle là où nous pas — nos ambitions pourtant sont modestes). J’utilisais YouTube dans mes cours, j’estime important, pour ce que je mets au plus haut, d’y exercer la littérature — et je ne suis pas tout seul.

Est-ce que c’est nouveau ? Claude Simon n’aurait jamais pu écrire ses livres sans vendre ses vignes (et les racheter après le Nobel), Nathalie Sarraute et les autres sans les confs dans les facs US ou les ventes de manus (c’est fini), Perec et ceux de sa génération sans les commandes de Hörspiel et autres créations radiophoniques (c’est peau de chagrin à Fr Culture la sainte tchatche, c’est de plus en plus air du temps à Arte) : ceux de ma génération, qu’est-ce que ça a été génial et formidable ce qu’on a pu apprendre via ces créations collectives, mais les jeunes auteurs qui démarrent aujourd’hui, de quoi les prive-t-on, pour l’apprentissage même de nos corps et de nos mots ?

C’est cohérent avec ce que nous souhaitons d’un maigrissement de l’Étatn qu’il arrête de se mêler de nos histoires avec des décrets partout, et pour cela apprendre progressivement à nous organiser sans la régulation d’État, jusqu’à le solliciter de légiférer en permanence sur ce qui devrait être rendu fluide. Dans la transition numérique qui s’accélère encore, le droit est à la remorque de nos usages, la décroissance qu’on s’impose à nous-mêmes devrait s’appliquer de la même façon aux institutions d’État, et à nous de casser les cloisons transparentes qui nous isolent : non, les éditeurs ne sont pas les « employeurs » des auteurs, quand on est en pleine novation des champs et des métiers. C’est une de mes réticences à ce réflexe corporatiste quand la Ligue s’en va discuter avec la SGDL ou les sous-fifres des ministères. La BNF n’a jamais retrouvé ce qu’elle a été du temps de Bruno Racine, donc tant mieux si le vieil arsenal suit, que le contrat d’édition type se remplume, que les pourcentages des prélèvements soient un peu amoindris, mais tout ça c’est la vieille cuisine ; on est ailleurs, et on se passe d’eux très bien. C’est ça le message aux jeunes auteurs, le cinéma aussi commence à le comprendre.

C’est difficile, mais l’exercice est (de moins en moins) solitaire, on passe outre au dépôt légal, aux commandes bibs (elles s’en fichent et nous aussi it


point 4 _ l’urgence sanitaire de contraindre l’édition à un paiement mensuel des ventes (leur apprendre à se servir de leurs ordinateurs ?)


Là ça peut être court, parce que condition désormais sine qua non du dialogue.

Ce matin, je reçois (donc en juillet) les ventes d’un de mes éditeurs, sur trois livres, arrêtées fin décembre 2018 : ces gens-là sont d’une autre temporalité que la nôtre.

Amis de la Ligue des auteurs professionnels, le paiement mensuel ou au moins trimestriel de nos ventes ça fait aussi partie des choses les plus urgentes à obtenir.

Aujourd’hui, notre indépendance et notre liberté d’auteurs ne passe plus par la médiation exclusive de l’industrie du livre, et le contrat avec l’édition commerciale : où et comment entamer une réflexion de fond sur ce que cela implique ?

Pour moi j’ai choisi.

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NOTA


Aucune acrimonie envers l’éditeur dont je reproduis ci-dessus le versement annuel pour trois titres (2006-2008) parmi mes 40 ou 50 bouquins en 35 ans d’activité éditoriale, et certains, même ayant obtenu subvention CNL pour aide à la publication, chez des escrocs catégorie B sans jamais aucun relevé de compte et encore moins de versement, on se fait tous prendre : mais des travaux comme ceux que j’ai faits sur Led Zeppelin et Bob Dylan, sûr que je saurais un peu mieux les faire vivre, si je n’étais pas pieds et poings liés pour un contrat autrefois signé jusqu’à 70 ans post-mortem, auprès d’un entreprise avec laquelle je n’ai plus aucun contact, mail, échange téléphone, ni le moindre petit doigt bougé depuis pas loin de 10 ans... c’est cela que je tiens à exprimer : c’est globalement qu’un tel système n’est plus viable pour assurer à des auteurs l’exercice véritable d’un métier, et c’est d’autant plus important pour ceux d’entre nous qui sont impliqués dans la transmission (formation et accompagnement d’auteurs, notamment –- mais pas que -– masters création littéraire).


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 juillet 2019
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