84 | rendez-vous Hitchcock à Bodega Bay

tags : Californie, Bodega Bay, Hitchcock, 2017

un lieu au hasard

Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

84 | rendez-vous Hitchcock à Bodega Bay


On avait roulé de San Francisco vers le nord, c’était en février 2017, l’hiver là-bas est à même échelle que le reste mais c’était un beau jour d’hiver, on était arrivé en longeant la côte et on repartirait en longeant Sebastopol, des routes étaient coupées à cause des pluies violentes des derniers jours alors les déviations nous avaient menés comme on entrerait une réalité parallèle, ou invisible si seulement traversée par la route droite et forcément là-bas toujours trop longue, on avait voulu ce pèlerinage Bodega Bay à cause des Oiseaux de Hitchcock, mais le lieu a cette présence implacable de lui-même, le petit port en contre-bas, deux restaurants mais fermés hors saison, et puis, en haut, ces rues en pente raide (mais quoi, deux rues, et une transversale) dont l’effet qu’elles vous faisaient était qu’elles tombaient droit dans la mer (on sait bien, pour s’être garé sur le parking au bout, que ce n’est pas vrai) mais là oui d’un seul coup on était dans un plan très précis du film, au moment de l’attaque de ces sales oiseaux et toi tu te prends à regarder ceux qui attendent là sagement, ébouriffés dans l’hiver, sur le désordre compact des fils téléphoniques, et l’église elle est où l’église : tout ici est dispersé, la Bodega Highway qui mène ici est une petite route sinueuse à deux voies, certainement pas une de ces autoroutes numérotées, et le centre du village, si on peut dire le centre (oui, puisqu’il y avait une épicerie généraliste Casino, les pompiers, un garage, et donc l’église et cette boutique à l’enseigne Country Store) c’est vers les numéros dix sept mille et quelques (le Bodega Country Store est précisément au 17190 Bodega Highway), Bodega Bay donc juste le port et bien une dizaine de kilomètres de l’un à l’autre et ça y est, on se garait en bas de l’église, elle aussi sur une pente descendant vers la route et c’était bien l’église du film tout comme, derrière l’église, la Potter House qui en est aussi un élément d’identification ou un élément repérable d’ailleurs il y a un grand panneau de bois sous verre avec les photos de ce que vous voyez juste devant vous et la même photo dans les plans du film, et à l’entrée de la Potter House (si marquante dans le film, si reconnaissable quand on la découvre en contrebas) une injonction d’aller si possible photographier ailleurs et qu’en tout cas on n’entre pas, le film donc plutôt comme un puzzle parce que de lieu unifié il n’y en a pas, c’est votre privilège de spectateur qui vous mène à le croire, vous fait recomposer les plans éclatés en lieu d’un seul tenant, tu imagines le repérage, l’angle précis et la focale, pour que ce puzzle devienne l’illusion majeure du film, oui là sur le parking de l’église blanche de Bodega on est dans ce même trouble qu’à avoir suivi, au séjour précédent, quelques traces de Vertigo, en particulier dans ce grand musée vide de la Légion d’Honneur tout au bord de sa falaise au sud du haut pont rouge dans ses brouillards, alors puisqu’il n’y avait que cette boutique (autant y acheter quelques cartes postales, mais des cartes postales qu’on offrirait, achetées dans le village même qui avait servi de décor aux Oiseaux), se rendre à pied, cent mètres après l’église, jusqu’au Country Store avec son faux Hitchcock en plastique planté en smoking sur le trottoir, des memorabilia du film dont bien sûr une mouette en plastique dans une des deux modestes vitrines et un de ces doubles panneaux en bois, posé en V inverse de l’autre côté de la porte avec ce qu’on pouvait acheter dans la boutique, des sandwiches et des confiseries, je me souviens aussi d’une rangée de pots de cornichons ou concombres comme on les trouve en Russie, Ukraine et Pologne et c’était sans doute lié au fait que des immigrants arrivés ici où tout était si riant, et d’appeler leur ville, si archétypiquement américaine qu’elle soit devenue, Sebastopol (plus bas, dans le bout de la presqu’île de Point Reyes et son phare aux marches fantastiques, c’était une campagne toute écossaise, cette rudesse des fermes de l’Écosse côté ouest, les tourbes de la côte d’Ullapool) et puis, de façon plus étrange et qui m’est restée comme une collection d’yeux humains prélevés et mis ici dans la saumure, un bocal verdasse gros comme une tête rempli d’œufs durs blêmes épluchés et attendant là dans la saumure, mais qui donc achetait ça, ça vous attirait et révulsait en même temps, on est entré et bien sûr une vieille cloche a sonné, tout était sombre, tout était étroit, l’homme qui lisait son journal à une petite table sous la lumière de la fenêtre s’est levé mais nous a laissé visiter, bien sûr des cartes postales on en a acheté une poignée, un mini Hitchcock en plastique non quand même pas, mais au fond il y avait ce buffet avec vitrine et dans la vitrine des photos dédicacées, l’anglais du petit homme était impeccable et il nous parlait de cette actrice, Tippi Hedren (moi je n’aurais jamais su en dire le nom) qui selon lui revient chaque année quelques jours dans la région et chaque fois passe le voir, ces quatre mois de tournage, la violence physique des scènes et les pressions libidineuses du réalisateur ce n’est pourtant pas forcément pour une jeune femme un souvenir si lumineux, et qu’un personnage dans un tel film vous devienne ensuite comme une peau dont jamais pu on ne pourra se dépouiller, même jouant la patronne de bar dans un remake bien mièvre, même veillant à l’exactitude du biopic où une jeune actrice jouera ce que vous étiez trente ans plus tôt et ainsi de suite, je pensais à de quand dataient ces œufs durs blanchâtres empilés dans la saumure et que ce n’est pas dans cette vitrine sombre et presque d’époque comme le film que j’achèterais même un simple doughnut, le petit homme affable nous montrait page à page une gros classeur d’articles de presse qui jaunissaient, on était dans l’arrière-loge du film et en sortant sur le trottoir dans la lumière d’hiver le gros Hitchcock de plastique, même salace et violent, nous était devenu complice — seulement voilà, quand tu passes ton curseur sur l’horloge des vues dans Street View, le Hitchcock de plastique est sur le trottoir en 2012, en 2013, en 2015 et en 2016, nous l’y avons vu en 2017 et il y est toujours en mars 2021 et sur chaque image à un emplacement et dans une orientation un tout petit peu différents (l’algorithme de Google lui floutant soigneusement le visage comme à un passant ordinaire) bien forcé de visualiser notre petit homme affable sortant chaque matin sur sa porte son Hitchcock de plastique grandeur nature, à cause du vent lesté d’un socle de ferraille ou d’un pneu rempli de ciment je ne me souviens plus, le tenant donc contre lui à bras le corps pour le poser mais au dernier passage en 2019 les volets blancs sont clos, clos aussi à l’étage, plus rien dans les vitrines et même plus le panneau en V annonçant qu’on peut ici prendre un café, acheter un doughnut ou des cornichons (les œufs durs en bocal n’étaient pas mentionnés sur le trottoir) les memorabilia du film encore dans la pièce close probablement, et le Hitchcock de plastique grandeur nature tout aussi probablement, discutant à l’infini dans le noir avec ses petits frères gros comme le pouce ou ceux gros comme votre avant-bras, et même peut-être le goéland de plastique bec ouvert (non, on n’y avait pas placé les yeux dévorés de la première victime du film mais tu vois, c’était déjà un peu ça quand même), et puis non, quand la Google Car revient en mars 2021 tout est de nouveau ouvert et en place, et même refait à neuf — dans le film tu as l’illusion que le hameau touche la mer mais non il y a bien dix bornes à faire, on s’était longuement baladés dans les rues en pente comme en use le film, nous étions descendus sur le port, avions marché, puis repris la petite Honda de location pour remonter jusqu’à ce parking entièrement décoré de bouées nautiques récupérées, d’oiseaux artificiels de toutes tailles, ce n’est pas que ça donnait si confiance mais c’était le seul lieu ouvert et là aussi une cloche a sonné quand on est entré, mais dedans c’était oui minuscule mais pimpant et même avenant, ce n’est pas qu’on comprenait grand-chose à la prononciation du patron mais le sourire suffisait, il nous a menés dans l’arrière-salle toute calme donnant sur la mer avec le port en surplomb, plus tard sont arrivés un chauffeur routier, puis deux jardiniers mexicains, de toute façon tu avais soir des burgers soit des tacos, il me reste le sentiment de ce calme et cette tranquillité, qu’aussi bien le chauffeur de l’immense camion-citerne inox garé à vue de fenêtre que les deux jardiniers avec les outils passant au-dessus du toit de leur Ford pick-up s’installaient à leur place comme d’y avoir habitude et sans considérer que nous, les touristes dans une saison sans touristes, qu’on usurpait leur salle à manger, le patron était avenant et poli on a causé un peu, Hitchcock ce n’était pas son truc mais les courses de bateau là dans le port tout en dessous beaucoup plus, et où allait la route si on la continuait (elle suivait sans lassitude la côte, vers Point Arena, Fort Bragg puis s’en écartait avant de la retrouver à Cresent City et continuer via Gold Beach, Coos Bay, Pacific City, Coquille et finalement Portland et quel voyage ce serait mais non, on a longtemps marché sur la plage ensuite, au bord du Pacific avec ces algues grosses comme des petits arbres, et regret qu’on ne soit pas arrêté à Sebastopol que le temps de se charger d’un gobelet grand format de café brûlant au Starbucks pour assurer la route du retour, oui Sebastopol était comme un décor de film là où Bodega Bay n’en constituait que le puzzle si hallucinant mais émietté, tu aurais fait des photos de Sebastopol sans qu’on sache de quel Sebastopol au monde il s’agissait, la boutique au Hitchcock en plastique te semblait devoir durer aussi longtemps qu’on pourrait prendre plaisir à se faire peur, regardant une nouvelle fois les Oiseaux, ce qu’il est devenu le petit homme affable qui aimait tant à recevoir, tant d’années après, Tippi Hedren faisant tinter la cloche de la petite boutique à souvenirs, tu te dis que tu aurais dû acheter beaucoup plus de ces memorabilia potiches dans l’ombre et la poussière, les posters, les affiches, les petits Hitchcock en plastique, et même pourquoi pas : acheter la boutique tout entière, s’installer là, attendre les visites de Tippi Hedren et vendre à jamais, à toi le tour, les bocaux de cornichons sur la vitrine jaunie et même pourquoi pas les œufs durs blêmes en saumure ?

 

Bodega Bay Country Store, mai 2014
Bodega Bay Country Store, mars 2021
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1ère mise en ligne et dernière modification le 10 janvier 2022
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