64 | le goût des bars cosy avec Bleuet à Rome

tags : Rome, Villa Médicis, 1985, Frédéric Bleuet, Jacques Muron, Balthus

un lieu au hasard

Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

64 | le goût des bars cosy avec Bleuet à Rome


Ou plutôt, pour s’éloigner de soi-même, lancer comme des cailloux à distance, qui élargissent le périmètre du territoire qu’on arpente — on les lance dans l’espace, on les lance dans le temps : à Rome, tout cette année à la villa Médicis, je descendais parfois le matin s’il s’agissait de quelques courses alimentaires et du journal, est-ce qu’on aurait seulement pu avoir l’idée de l’Internet, ni même de l’ordinateur puis de l’ordinateur portable, et le téléphone autrement que les gros postes fixes, la facture en fin de mois avec le supplément pour les appels à l’international, le trajet jusqu’à la Poste centrale (ce n’était pas loin, et les postes étaient des mondes comme les gares) pour oblitérer les lettres, et même en cette ville où chaque ruine témoigne d’une fin de monde est-ce qu’on aurait pensé un instant à une éventuelle possibilité de fin du nôtre, non : on célébrait — l’après-midi si je descendais c’était pour aller retrouver Caravage piazza del Popolo, visiter Caravage chaque jour sur son trajet ordinaire ça justifie bien un tel séjour, parfois avec Bleuet on descendait aussi piazza del Popolo pour ce tout petit resto à l’écart derrière la place c’était tenu par un couple répondant au patronyme de Graciozo, un petit monsieur maigre et toujours là à vous prévenir comme s’il avait l’œil dans chaque assiette, son épouse aux fourneaux et le fils, bien le fils à faire ce qui restait à faire, la caisse par exemple, j’y suis retourné en pèlerinage il y a quelques années c’était toujours le fils aux commandes et il a paru très sensible au fait que je lui parle de son père mais le menu n’avait plus rien à voir avec ces plats de quatre sous dans la tradition italienne (ô son saltimbocco du jeudi) qui permettait (le menu) qu’on s’en serve une fois la semaine comme d’un petit luxe ou d’une cantine (sinon, à la villa, on se convoyait à midi à la cuisine d’où on repartait vers nos chambres lesté d’une gamelle à deux étages, pâtes plus viande en sauce mais le plus souvent c’était trois trucs improvisés dans mon minuscule studio en bout de parc, et c’est Bleuet qui m’avait fait remarquer (la dette en cela aussi : apprendre à regarder, eux ils savent) que dans cette arche monumentale qui bouclait la place en enjambant la rue — Porta del Popolo justement s’adossant sur l’église aux Caravage et de l’autre côté cette Viale del Muro Torto où se précipitait l’enfer habituel des voitures —, il y avait des rideaux aux minuscules fenêtres témoignant qu’on y habitait aussi, chez Graciozo on échangeait quelques mots avec ce bonhomme rondouillard et un peu bègue mais qui avait été le traducteur attitré de René Char et Saint-John Perse, avait fréquenté jusqu’au bout le dernier mais tu peux traduire pendant un demi-siècle et finir tes jours dans la misère, ces jours-là souvent je lui payais son repas en échange d’histoires que jamais je n’irais vérifier et son nom c’était Romeo Lucchese, je l’appelais Romeo la lumière et ça l’amusait, mais souvent Bleuet passait plutôt me prendre en fin d’après-midi dans ce moment où Rome devient doré sour le soleil rasant et tous les toits une sorte de découpure plan sur plan dans toutes les tonalités du mauve au pourpre et le verre de blanc pour lui ou le cafe latte pour moi (pas par je ne sais quel moralisme mais parce que toujours le vin blanc m’a donné mal à la tête), il avait le goût qu’on aille le prendre dans des lieux où je n’aurais même pas eu l’idée de pénétrer seul ou pas, le coquet bistrot soi-disant légende depuis l’époque des romantiques et Byron ou Shelley mais peut-être j’extrapole pourtant souvent on s’arrêtait au Caffè Greco de la via della Croce (à côté du Vertecchi où j’achetais mes cahiers et n’en ai jamais utilisé d’autres même quinze ans après mon retour) mais d’autres fois on descendait au Corso jusqu’au Grand Hotel Plaza sous les arcades immenses du bar au rez-de-chaussée, on avait plus ou moins pris assez de plis romains, ou nos tronches de rapins, pour qu’on ne nous traite pas en touristes, des fois on poussait jusqu’au Trastevere mais plutôt un peu plus tard à nuit tombante, là c’est les plis de marbre des tombeaux baroques du Bernin qui nous servaient d’apéritifs avant une soupe du soir ou ce bistrot bruyant et confus du Campo dei Fiori avec son unique table toute en longueur, et dès qu’il y avait des chaises vides tu t’asseyais, menu unique sardines grillées vin blanc là aussi j’y suis retourné mais fermé, je commençais déjà à collectionner les livres sur les Rolling Stones (Muron, le copain graveur au burin, m’avait rapporté ses propres livres, dont le Stones Touring Party que je dois toujours lui rendre), je n’avais aucune idée à cette époque-là de cet hiver où Keith Richards, accompagnant Pallenberg, sous le regard un peu méprisant de Pasolini et des autres dont lui n’avait rien à fiche non plus, payait pour tout le monde avec son American Express comme par vengeance, sur le Corso dans cette grande salle du Plaza justement qui n’avais même jamais dû être repeinte et qu’il avait plus ou moins même habité lui aussi villa Médicis, quand Stash le fils de Balthus qui en était directeur occupait les lieux — on l’avait vu plusieurs fois, cette année, le vieux mais très vieux Balthus aux mains tremblantes il était chez lui ici et on le traitait comme tel —, facile d’échanger sur Facebook avec Stash, arrière-petit-fils de Rilke mais il n’aimerait pas qu’on lui pose des questions sur cette période-là, à supposer qu’il en ait des souvenirs précis, avec Frédéric Bleuet donc mais pas tout seul une géographie précise de quelques lieux récurrents à Rome et parfois non, rien d’autre que marcher, marcher sans but et juste pour se perdre comme on pouvait le faire à l’époque et dans cette ville — puis le Bleuet 20 ans sans nouvelles (à Tanger en librairie j’avais trouvé ce livre qu’il avait écrit et publié, au titre de C’est quelque chose aussi à peu près de cela et puis là pile quelques jours après première ébauche de ce texte un coup de fil...

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 13 janvier 2022
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